LES CONIFÈRES ET LE REBOISEMENT
Fin. — Voy. p. 90.
Parmi les sapins, l’un des plus importants est le Sapin DES Vosges, de Normandie, Sapin argenté. Sapin commun (A&ies pectinrtŸo). ' ,
C’est un arbre qui atteint dans nos forêts 25 et même 30 mètres. Il préfère les sols profonds, gras et un peu frais, mais non humides. Il ne réussit pas dans les sables et dans les terres calcaires.
Le Sapin des Vosges fournil un bois de très-bonne qualité et des produits accessoires, tels que la térébenthine de Strasbourg.
Cet arbre ne convient pas aux climats à la fois précoces et gélifs, par exemple, aux coteaux et aux plaines brûlantes du centre et de l’est de la France. Aux premières chaleurs du printemps, il se met à bourgeonner ; les gelées blanches, très-redoutables dans ces régions , détruisent les bourgeons, et le sapin languit de plus en plus en se couvrant de lichens.
Le Sapin des Vosges se reconnaît immédiatement à son écorce lisse , d’un gris clair , à son feuillage d’un beau vert foncé en dessus, vert clair en dessous. Les aiguilles sont étalées comme les dents d’un peigne, d’où le nom (\'Abies pectinata.
Au contraire, le Sapin épicéa. Sapin rouge {Pkea excelsa) , présente une écorce un peu rougeâtre , très-rugueuse ; le feuillage est d’un vert noir ; les aiguilles (isolées, comme dans tous les sapins) sont implantées tout autour des rameaux, et non pas étalées comme dans le précédent.
L’épicéa se plaît dans les terrains de toute nature, mais un peu profonds, meubles et mêlés de pierrailles. 11 résiste à toutes les inégalités de nos saisons et croît très-rapidement. Dans nos forêts, il atteint 30 et 35 mètres et fournit un bois de très-bonne qualité. La poix de Bourgogne est encore un produit de l’épicéa.
Dans les terres crayeuses de la Champagne et de la Touraine, l’épicéa est souvent frappé de mort subite, même à l’âge de vingt ou trente ans.
Planté dans les rocailles compactes, l’épicéa boude pendant de nombreuses années ; son feuillage jaunit, il pousse mal, et arrive cependant à se rendre maître du sol, mais seulement au bout d’une douzaine d’années. Au contraire, dans les remblais de routes ou de chemins de fer, dans les carrières remplies de déblais, etc., l’épicéa croît avec la plus grande rapidité. Il lui faut donc, avant tout, un sol perméable à ses racines; tandis que les pins {sylvestre, ou noir d' Autriche, ou laricio) prospèrent même dans les rocailles compactes.
Parmi les autres sapins qu’il serait bon d’essayer en
(*) Ortolan.
grand, nous ne citerons que la Sapinette blanche et la Sapinette noire, communes dans l’Amérique du Nord. Ces deux espèces n’atteignent guère que 20 mètres de hauteur; elles fournissent un excellent bois, propre aux constructions navales et spécialement à la confection des vergues. Les grandes pièces de charpente, nommées improprement sapinettes, sont des pins ou des épicéas équarris dont la longueur dépasse souvent 40 mètres.
La Sapinette blanche fournit de très-bons abris contre les vents de mer ; on en forme un premier rideau derrière lequel on peut planter les autres essences qui ne résisteraient pas aux vents.
Le Mélèze {Larix etiropæa) est un arbre de première grandeur (40 mètres et au delà). Il est très-répandu dans les Alpes, les Carpathes, etc. Depuis cinquante ans, on l’emploie avec raison pour les reboisements effectués sur une grande échelle.
Le Mélèze préfère les sols un peu meubles et profonds. Il redoute les argiles compactes et les terrains marécageux. On doit le planter de préférence aux expositions froides; il est souvent frappé de véritables coups de soleil à l’exposition du midi, sur les collines peu élevées.
Le bois du Mélèze est d’excellente qualité. Il se conserve sous l’eau comme le bois de chêne ; les échalas de Mélèze sont, pour ainsi dire, indestructibles, ce qu’on doit attribuer à la grande quantité de résine dont le bois est pénétré. Le Mélèze fournit la térébenthine de Venise. C’est aussi sur les feuilles du Mélèze qu’on recueille la manne do Briançon.
De toutes les essences résineuses , c’est le Mélèze qui croît le plus vite et qui améliore le plus promptement le sol par la chute complète de ses aiguilles au commencement de l’hiver ; aussi le Mélèze est-il préconisé par tous les planteurs. Mais hâtons-nous de dire que, hors de ses stations naturelles , le Mélèze s’arrête souvent à trente ou quarante ans, surtout dans les sols argileux, ou trop légers, ou trop humides. Il ne faut donc pas compter sur la création de vieilles futaies de Mélèze en dehors des hautes montagnes; néanmoins, le Mélèze est fort utile pour les boisements, car un sujet de trente ans fournit déjà une belle pièce de charpente, et même du bois de sciage.
Dans les autres familles d’arbres résineux , il y aurait certainement plus d’une conquête à faire au point de vue de la sylviculture, notamment celle du Cyprès chauve {Cupressus disticha) , qui prospère dans les sols marécageux et donne un bois d’excellente qualité. Le Cyprès chauve est, avec le Mélèze, le seul arbre résineux qui perde complètement ses feuilles chaque année.
Citons aussi le Séquoia géant ou Wellingtonia, originaire de Californie. Cet arbre dépasse 100 mètres de hauteur et croît de plus d’un mètre par an ; il résiste à tous nos hivers et se multiplie aisément par le marcottage des branches inférieures.
RÈGLES générales POUR LA PROPAGATION DES CONIFÈRES.
lo Choix de l’essence. — D’après ce qui précède, on donnera la préférence à l’épicéa pour les terrains un peu meubles, même quand ils seraient secs, pourvu qu’ils ne soient pas entièrement calcaires. Le plus souvent on préférera le pin noir d’Autriche ou le laricio , surtout dans les terrains calcaires.
Dans les sables maigres, comme ceux de Fontainebleau, les semis de pins sylvestres donnent les meilleurs résultats.
' Il n’y a pas avantage à planter ou à semer les conifères en mélanges. L’observation de la nature nous donne des
MAGASm PITTORESQUE.
indications précieuses : les forêts de résineux ne contiennent généralement qu’une seule essence.
Le seul mélange que nous croyons pouvoir recommander, c’est un mélange à nombre égal de mélèzes et d’épicéas. Le mélèze croît beaucoup plus vite que l’épicéa et protège ce dernier de son léger couvert. A vingtcinq ou trente ans, on coupe tous les mélèzes, et on a une jeune futaie d’épicéas très-bien garnie.
Mais l’épicéa planté avec les pins dépérit sous leur ombrage, car il est promptement dépassé.
Les mélanges de conifères et d’essences feuillues ne sont pas trés-recommandables , bien qu’on en use fort souvent au nord de la Champagne.
Le choix dés essences n’est pas assujetti à des règles tout à fait absolues. Dans chaque région , on consultera avec fruit la pratique locale , en mettant à profit les erreurs aussi bien que les succès des planteurs précédents.
2° Semis. — On donnera la préférence au semis sur la plantation , quand il s’agira de propager le pin maritime ou le pin sylvestre sur des sables ou des terres en culture. Le semis réussit très-bien aussi sur les pelouses gazonnées, qu’on se garde bien de défricher; il suffit d’enterrer la graine par un simple coup de herse.
Dans les terres en culture, il est bon de semer avec la graine de conifère des graines de céréales, de l’avoine, par exemple, qui sert à ombrager le jeune plant, et qu’on peut récolter en la fauchant un peu haut.
Les serais de pin maritime peuvent être éclaircis à sept ans et donner déjà de bons produits, notamment des échalas; mais, le plus souvent, l’éclaircie des semis de pin sylvestre ne paye pas la façon. Comme le prix de la graine augmente de plus en plus et qu’il en faut au moins 10 kilogrammes à l’hectare, on abandonne de plus en plus les serais de pin sylvestre pour les plantations.
Quoi qu’il en soit, tous les jeunes sujets venus de semis doivent être ramenés, par l’éclaircie, à un mètre de distance au plus à l’âge de sept ans.
On pourrait croire que les éclaircies peuvent fournir du plant de bonne qualité; mais il n’en est rien, à moins que le sol ne soit un sable très-meuble, qui permette d'arracher les plants à la bêche sans faire souffrir les racines.
3“ Plantatio7is. — Les progrès réalisés dans l’art des plantations ont permis de réussir les plantations de conifères presque à coup sûr : aussi les semis sont-ils de plus en plus abandonnés.
La première condition du succès , c’est d’avoir d’excellent plant, dont pas une racine ne soit endommagée. Pour obtenir de tels plants , il faut semer dans une terre sablonneuse très-meuble, comme la terre de bruyère. Des pépiniéristes spéciaux, à Angers, à Semur, à Bulgnéville, sèment les conifères par raillions et livrent les plants d’un an au prix de 2, 3 ou 4 francs le mille. Mais quand il s’agit de reboisements importants, on peut très-bien faire soi-même les semis en pépinière , pourvu qu’on dispose d’un sol bien meuble et qu’on arrose abondamment pendant les grandes chaleurs.
Le plant doit toujours être emballé soigneusement avec de la mousse, et transporté par grande vitesse.
Aussitôt arrivé, on doit le déballer et le mettre en jaufje. On ne sort de la jauge que la quantité de plants qui peut être mise en place dans une journée.
Il suffit d’une heure d’exposition à l’air sec pour tuer le meilleur plant. Les ouvriers planteurs doivent toujours entourer d’un linge plié en quatre les racines de la botte de jeunes plants qu’ils tiennent à la main.
Contrairement à la pratique suivie pour les essences feuillues, il ne faut jamais rien retrancher aux racines ou
I à la tige des conifères. La moindre suppression de ra- I cines serait mortelle.
Quant à l’âge du plant, il y a tout avantage à n’employer que des plants d’un an , longs de 10 à 15 centimètres, racines comprises. Les plants plus âgés ne doivent être employés que pour regarnir les vides. Cependant l’épicéa se plante bien à tout âge; et si l’on ne craint pas trop la dépense , il est quelquefois utile de regarnir des clairières avec des épicéas de huit ou dix ans.
L’époque de la plantation doit être choisie avec le plus grand soin.
A l’inverse des essences feuillues, qu’on doit toujours planter hors sève (de novembre à mars), les conifères doivent toujours être plantés pendant la sève, c’est-à-dire du 15 mars au 15 octobre.
Les plantations de printemps sont très-bonnes dans les terrains un peu frais ou sur les coteaux exposés au nord ou au nord-ouest, par conséquent à l’abri des grandés sécheresses.
Mais sur les coteaux exposés à l’est et au sud , sur les plateaux balayés par les vents, les jeunes plants, repris au printemps, mourraient en été. Dans ces conditions, il est nécessaire de planter en septembre et octobre, et après d’abondantes pluies; cette dernière condition est rigoureuse.
Il est tout à fait inutile d’ameublir le sol, soit à la pioche, soit même à la charrue.
Inutile aussi de faire des trous à l’avance ; ce moyen n’est bon que pour des plantations d’ornement; il est trop coûteux pour les reboisements. Voici la méthode la plus sûre et la plus économique :
Un ouvrier donne un seul coup de pioche pour ouvrir le sol, gazonné ou à l’état de friche nue, peu importe. Il appuie sur le manche de l’outil de manière à laisser un vide en avant du fer.
Un aide (vieillard , femme ou enfant) place dans le trou le jeune plant , en ayant soin de faire descendre les racines jusqu’au fond, et d’enterrer le plant jusqu’à un ou deux centimètres au-dessous des premières feuilles.
L’ouvrier retire sa pioche et appuie fortement la terre avec le pied contre le plant.
11 fait alors un pas d’un mètre, et recommence, de manière à espacer tous les plants à un mètre en tous sens.
Ce mode de plantation est très-économique : un ouvrier exercé peut, avec son aide, planter deux mille sujets dans une journée de dix heures.
La reprise du plant se fait surtout, non pas dans la partie tranchée par la pioche, mais bien dans la partie arrachée par le mouvement de bascule donné au manche de l’outil.
I! est absolument nécessaire de remplacer, dés l’année suivante, les sujets morts, qui sont toujours au nombre de cinq à dix sur cent, même clans les plantations les mieux réussies. On emploie pour cet usage du plant de deux ans. De même, les vides de l’année suivante seront garnis avec du plant de trois ans.
Les conifères ne se lancent bien et ne donnent de bons produits qu’à la condition essentielle de constituer des massifs bien serrés et formés de sujets de même grandeur : c’est le seul moyen d’obtenir un bon couvert pour le sol et d’y entretenir une fraîcheur suffisante, même sur les sols les plus rocailleux.
Les arbres résineux, serrés en massifs, s’élaguent naturellement et reforment leurs tiges quand elles sont brisées par accident ou coupées par le bostryche, insecte qui s’attaque surtout aux pins.
Au contraire, les mêmes arbres, isolés ou plantés en avenues , se chargent de branches et ne donnent jamais des fûts bien droits.
Les soins à donner aux planlalions se réduisent à y faire bonne garde contre les bestiaux, et surtout contre les moutons et les chèvres, dont la dent est mortelle pour les jeunes conifères.
Dans les pays de grandes forêts, les sangliers et les cerfs détruisent beaucoup de pins eide sapins de l’âge de cinq à douze ans. Ces animaux, attirés par la résine, frottent leurs défenses ou leurs bois contre les tiges des jeunes arbres et leur font ainsi des plaies mortelles. Ces ravages sont beaucoup plus sensibles sur les petites plantations que sur les grandes. En effet, les sangliers et les cerfs ne sont jamais assez nombreux pour détruire dix mille pins par hectare ; tandis que, dans une petite plantation de 20 ou 30 ares, ils choisiront quelques victimes sur lesquelles ils s’acharneront jusqu’cà la mort, et continueront à attaquer les survivants.
Certains propriétaires, trop zélés, ont cru bien faire en donnant aux plantations de résineux plusieurs façons ou cultures à la pioche pendant les premières années. Loin de profiter de ce traitement si convenable pour la vigne, les arbres fruitiers et même pour les essences forestières ordinaires, les conifères languissent d’autant plus qu’ils sont plus cultivés.
Rien n’est donc plus commode que de soigner un bois de conifères, puisque tout se réduit cà une garde sévère.
Dans les pays où le bois est rare, comme dans certaines parties de la Champagne, on trouve avantageux d’élaguer les jeunes bois de pins. On en obtient de bons fagots et cotrets qui payent , et au delà , les frais d’élagage. Mais cette opération ne doit être faite qu’avec beaucoup de discrétion : on ne doit couper à chaque arbre qu’une ou deux couronnes au plus. Il faudrait bien se garder d’imiter les élagages pratiqués sur les pins des 4’emblais de Nanterre ou des tranchées de Ville-d’Avray.
11 faut interdire absolument le ramassage des aiguilles qui jonchent le sol des bois résineux; on empêcherait ainsi la formation de Vhmmis à la surface du sol ; on détruirait l’espoir de la forêt.