PARMENTIER
PHARMACIEN, MEMBRE DE lTnSTITUT.
Parmentier. — Dessin d’Édouard Garnier, d’après un portrait gravé par Dutilloir.
Lfi corps des pharmaciens, qui a donné à la France et à l’Europe un si grand nombre d’hommes illustres, n’en présente peut-être aucun dont le nom mérite mieux d’être conservé dans la mémoire du peuple que l’homme vénérable dont nous donnons aujourd’hui le portrait.
C’est Parmentier qui a dissipé en France les préjugés enracinés contre la pomme de terre. Les agriculteurs croyaient qu’en la cultivant on nuisait à la terre, et tout le monde s’imaginait qu’en l’admettant au nombre des aliments on favoriserait les maladies et notamment la lèpre.
Pour montrer la persistance de la défaveur avec laquelle la pomme de terre était considérée dans les localités écartées, celui qui écrit ces lignes peut raconter une petite discussion à laquelle il assista bien jeune, vers 1808, entre son père, ami du progrès, et une vieille tante qui n avait jamais quitté la maison du grand-père, dans le village de Barbaste (’), situé aux confins des Landes , ar-
(') Voy., sur Barbaste, t. VII, 1839, p. 121. Ce gros village est connu par les quatre tours que Henri IV y fit bâtir pour servir de moulin a quatre sœurs, ce qui lui valut le surnom de mouley (meunier) de Barbasto. 11 aimait parfois à prendre lui-même ce titre. La tradition raconte que, guerroyant loin de la Gascogne, et son armée étant au bord d une petite rivière, on vint lui dire que depuis un quart d’heure on entendait , de 1 autre côté de l’eau , une voix obstinée chantant à tue-tête en gascon, et répétant sans cesse les mêmes paroles dont on ne pouvait deviner le sens. Henri IV s’y rendit. O mouley de Baro^/o, disait la voix, den trejt cops très hores la gata hay gata (dans trois fois trois heures la chatte va chatter). 11 comprit, et leva le Tour XLIII. — Mai 1875.
rondissement de Nérac. Voyant des pommes de terre magnifiques , le neveu , qui habitait Bordeaux après avoir séjourné plusieurs années à Paris , demandait qu’on en servît sur la table. La tante s’indignait et finit par s’écrier : « Non, jamais! tant que Louise tiendra la maison de son frère , jamais une pomme de terre n’entrera dans un plat ; ce n’est bon que pour les cochons. »
C’est encore en continuation de ce dédain que les opposants aux Bourbons, après 1814, croyaient insulter Louis XYIII en l’appelant gros mangeur de pommes de terre !
On peut juger par ces faits, si voisins de nous, quelle était la résistance à l’emploi de la pomme de terre sur la fin du régne de Louis XV, lorsque Parmentier se mit en tête de la faire entrer dans l’alimentation ordinaire; l’idée lui en était venue pendant qu’il était prisonnier en Allemagne, pendant la guerre de Sept ans.
Parmentier, né en 1737, à Montdidier (Somme), avait embrassé la carrière de la pharmacie. Travaillant avec ardeur pour échapper à la pauvreté, il se trouvait, à l’âge de vingt ans , commissionné pharmacien dans les hôpitaux de l’armée de Hanovre. 11 ne se préoccupait point de sa sûreté lorsque le service exigeait ses soins : aussi se laissat-il prendre cinq fois , et chaque fois il mit sa captivité à profit pour rechercher ce qu’il pourrait importer dans
camp qui était en partie miné. — Dans un des nombreux dialectes du gascon, gala veut dire à la fois une châtie et une mine.
sa patrie. Obligé de se nourrir de pommes de terre , trèsemployées en Allemagne, il eut tout le temps d’apprécier cet aliment et d’en reconnaître la parfaite innocuité sur le corps lumiain ; il put également suivre tous les détails de la culture.
11 ne négligeait point cependant les travaux de sa profession : s’étant appliqué à la chimie sous les yeux d’un célèbre pharmacien de Francfort, il ne tint qu’à lui d’en devenir le successeur et d’en épouser la tille; mais la patrie parla plus haut que l’intérêt; il refusa ces offres brillantes pour rentrer en France, où, après avoir suivi les cours de Nollet, de Jussieu et de Rouelle, il obtint, au concours, la place d’apothicaire adjoint à l’Hôtel des Invalides. Il s’y fit remarquer, et fut plus tard pourvu du titre d’apothicaire en chef, lequel, bien qu’il n’en exerçât point les fonctions par suite d’un conflit, entoura son nom d’une grande autorité scientifique.
En 1771, l’Académie de Besançon couronna un mémoire de lui où il indiquait les substances alimentaires susceptibles d’atténuer les disettes , et où il donnait la liste des plantes nombreuses dont on pouvait extraire de l’amidon ; naturellement la pomme de terre était du nombre, et c’était elle qui pouvait le mieux répondre au but du mémoire. Ce fut de là que Parmentier partit pour donner un nouvel essor aux idées qu’il n’avait cessé de nourrir depuis sa captivité. Il s’attacha dès lors plus étroitement à la propagation de ce tubercule ; mais il ne tarda pas à reconnaître que des faits positifs et des expériences incontestables pourraient seuls avoir raison des préjugés. Aussi se mit-il en état de publier (1778) un examen chimique des éléments de la pomme de terre ; puis , pour donner au public parisien une démonstration irrésistible des facilités ‘que la culture de cette plante pourrait offrir aux agriculteurs , il en ensemença, aux portes de Paris, dans la plaine des Sablons , une surface de 54 ares , considérée jusqu’alors comme tout à fait stérile. Quand les fleurs parurent, il eut l’idée , à la fois gracieuse et ingénieuse , d’en former un bouquet et de venir le déposer aux pieds du roi Louis XVI , très-partisan de ses idées, et dont la protection ne lui avait point manqué. Le roi mit les fleurs à la boutonnière de son habit, et les courtisans, aussitôt convertis , tinrent en considération le but que se proposait le savant philanthrope.
Tous les moyens possibles et imaginables de propagande furent employés par le bon et excellent Parmentier, comme le qualifie Henri Martin dans sa grande Histoire de France. Il ne craignit pas de donner à des savants et à des notabilités un dîner demeuré célèbre , où la pomme de terre figura seule, dit-on, et fut accommodée de tontes les manières, ayant même fourni les éléments d’une liqueur.
Ces efforts aussi persévérants qu’adroits furent couronnés du succès le plus éclatant, et, grâce à cet homme de bien, la pomme de terre devint l’une de nos plus importantes richesses, celle qui, dans l’alimentation humaine, vient immédiatement après les céréales.
Le portrait de Parmentier répond bien à l’idée que l’on peut se faire de lui. L’intelligence unie au bon sens respire dans cette physionomie sympathique; on y voit, au premier coup d’œil , cette finesse particulière qui accompagne la bonté chez les philanthropes pratiques éloignés des utopies.
Nous nous bornons aujourd’hui à signaler le principal titre de Parmentier à la reconnaissance publique. Nous aurions à faire connaître aussi les autres services qu’il a rendus, soit dans l’art de la boulangerie , soit comme pharmacien, soit comme administrateur; peut-être trouveronsnous d’autres occasions pour nous acquitter envers sa mémoire ; mais n’eùt-il à son comptp qne l’heurçitse intro-
duction de la pomme de terre dans la culture et dans l’alimentation du peuple français , demeuré à cet égard en arrière de l’Allemagne du Nord, il aurait bien mérité du pays !
nouvelle.
Suite. — Voy. p. 50, 61, 78, 93, 106, 122, 138.