VIII. — LA PAGE
Quand Valentine rentra, son père courut à elle avec une-vivacité fébrile quelle ne lui avait jamais connue. Berthe ramassa prestement ses outils et ses fleurs, et dit à sa voisine :
— Vous revenez bien tard aujourd’hui, ce qui fait que le pauvre cher homme ne tenait plus en place ; mes chansons le crispaient, je ne savais plus comment le distraire, d’autant plus que je tombais de sommeil.
Cela dit, la fleuriste s’empressa de rentrer chez elle. Dés qu’elle fut partie, Valentine disposa comme il le fallait sa table-bureau pour réparer le malheur causé par la frayeur de Catherine. Ces préparatifs achevés, elle dit doucement à son père :
— Me voilà près de vous ; ainsi il n’y a plus à vous inquiéter pour moi. Vous êtes fatigué, il faut dormir.
Pierre Jousselin fit, en signe de refus, un léger mouvement de tête, et s’assit dans l’ombre à quelques pas en arrière de la table devant laquelle Valentine s’était établie pour écrire. La jeune fille n’avait pas l’habitude de s’opposer aux innocentes fantaisies de l’insensé; d’ailleurs, heureuse de se retrouver près de lui, elle n’insista pas, et, le laissant où il se trouvait bien , commença aussitôt son travail.
Pendant quelques minutes, son père demeura tranquillement à la même place , regardant sa fille et lui souriant d’un sourire empreint d’une enfantine bonté; puis, cédant à une irrésistible attraction, il quitta sa chaise, et lentement, sans bruit, il s’approcha de la table sur laquelle Valentine se tenait penchée. Pierre Jousselin, courbé vers la charmante tête blonde que si souvent, autrefois, il avait tenue dans ses mains et caressée de ses lèvres, ne vit d’abord qu’elle; puis il regarda le papier, les crayons, le tire-ligne, et suivit des yeux le mouvement de la plume ; Valentine copiait toujours.
Tout à coup , le pauvre inventeur, jusqu’alors silencieux comme un fantôme , poussa un cri rauque, un cri non de souffrance, mais de joie et de triomphe; dernier cri enfin de la folie exp'irante. En même temps, d’un geste rapide comme la pensée , il saisit le manuscrit placé devant Valentine, et, l’élevant en l’air, il l’épéta, d’une voix entrecoupée par la suffocation :
— Pas perdu! il n’était pas perdu!
Valentine se leva d’un bond :
— Mon père, dit-elle, je vous en supplie, rendezmoi ces papiers!
Mais lui continuait à les agiter au-dessus de sa tête, et ses lèvres tremblantes murmuraient ;
— Retrouvés ! je les ai retrouvés !
La jeune fille essayait de lui saisir les mains; mais, voyant l’inutilité de ses efforts, et surtout épouvantée d’une lutte qui révoltait sa tendresse filiale, elle se mit à genoux ;
— ^ Écoutez-moi , mon père; ce manuscrit que vous, venez de me prendre, c’est un dépôt qu’on m’a confié; si je ne le rends pas, je suis perdue, déshonorée...
— Déshonorée? toi ! parce que tu me rapportes mon bien, mon honneur, notre fortune ! Ta mère m’avait pris
tout cela, ma fille me le rend... C’est Dieu qui l’a voulu ainsi, parce que c’est juste.
Il disait cela librement et d’une voix ferme ; son visage n’exprimait plus l’égarement de l’esprit. C’était un homme en pleine possession de sa raison qui parlait à sa fille. Mais Valentine savait que la folie emprunte souvent l’apparence de la raison. Elle se crut en droit de supposer que ce changement d’attitude et de langage n’était qu’une autre forme de l’aliénation mentale causée par la terrible secousse que son père avait subie autrefois. D’un autre côté , elle se rappelait que sa mère lui avait raconté l’histoire des manuscrits vendus, et elle se demandait avec terreur si la pensée de l’inventeur brusquement dépouillé de son œuvre n’était pas spontanément redevenue Tucide en retrouvant ce qu’il croyait à jamais perdu. A l’expression de doute qui se peignait dans le regard de sa fille, Pierre Jousselin devina une partie de ses pensées. Il cacha sur sa poitrine le manuscrit qu’elle n’eût pas tenté de lui reprendre; puis, s’approchant d’elle, le regard limpide et le visage souriant, il lui dit :
^ — Chère enfant, pendant de longues années, à la suite d’une scène terrible, il me semble que j’ai dormi d’un lourd et pénible sommeil. Le jour ne m’apparaissait qu’à travers un voile grisâtre ; les hommes se mouvaient devant mes yeux comme des ombres errantes à travers les nuages ; j’étais souvent pour moi-même comme une illusion, comme un fantôme ; je ne me sentais vivre qu’auprès de toi, et c’est toi seule que je voyais vivante. Le même coup imprévu qui m’avait plongé dans les ténèbres me rend subitement la lumière... et toi qui m’écoutes en joignant les mains, car, je le vois bien, tu pries pour moi; toi qui me regardes à travers tes larmes, tu ne vois encore en moi qu’un de ces malheureux qui pensent et qui parlent comme on rêve; mais, crois-le, Valentine, ces papiers que tu voulais me disputer sont bien ceux que ta mère, a vendus pour te sauver. L’écriture de ce manuscrit est bien la mienne, c’est bien moi aussi qui ai tracé l’ébauche informe de ces dessins que tout à l’heure encore ta main exercée rectifiait avec tant d’intelligence et de fermeté... Tu me crois, n’est-ce pas? Dis, me crois-tu?
La jeune fille, incertaine d’elle-même et trop émue pour s’interroger, s’émerveillait de la lucidité de son père : la franchise de son regard, la fermeté de sa voix, la charmaient.
— Ne me demandez rien, mon père bien-aimé, ditelle; mais parlez, parlez-moi encore.
A cette heure, reprit-il, j’en ai la conscience et la certitude, j’ai été fou... mais un instinct puissant et, j’ose le dire, sacré, survivait à la perte de ma raison ; je parle de l’idée avec laquelle j’avais vécu si longtemps seul à seul; cette idée, mon invention, m’était toujours présente... Quand j’ai saisi le manuscrit que tu copiais là, sous mes yeux, tu as cru à la monomanie d’un insensé ; tu as pris mon cri de joie pour celui du délire, et pourtant c’était la raison que je recouvrais, la sainte raison, pure comme la lumière; pour te convaincre, il te faut une preuve : je vais te la fournir.
Tout en parlant, Pierre Jousselin étala sur la table le manuscrit qu il avait tenu jusque-là soigneusement pressé sur sa poitrine, et il feuilleta le cahier :
Si ce manuscrit est le mien , il doit y avoir une lacune; regarde toi-même si ce n’est pas la page 115 qui manque. ^
Valentine tourna rapidement les feuillets :
111, 112, dit-elle, je n’avais copié que jusque-là.
— Continue, dit impatiemment son père.
Elle compta :
Après ! après ! s’écria plus impétueusement encore Pierre Jousselin,
Ce fut avec hésitation que Valentine tourna ce feuillet 114, et, d’une voix brisée par l’excès de la surprise, elle lut tout haut le chiffre 116.
Tandis que, pâle de saisissement, elle demeurait immobile et muette, le regard fixé sur le chiffre qu’elle venait de nommer, Pierre Jousselin, qui n’avait pas mis en doute le résultat de la vérification, courait vers la cheminée. A 1 un des côtés était suspendu un travail à l’aiguille, exécuté par Valentine à l’époque où elle suivait les cours de l’école. Ce tableau avait pour pendant un cadre de bois noir renfermant sous son verre bombé la couronne de fleurs d’oranpr portée par la pauvre Nancy le jour de son mariage. Il détacha ce cadre de la muraille, enleva la feuille de carton maintenue derrière par de légers clous fixés dans l’épaisseur du bois. La feuille de carton se dédoubla et s’entr’ouvrit comme le pli d’un portefeuille ; le père de Valentine en tira un papier jauni et plié en quatre, qu’il développa et vint mettre sous les yeux de sa fille.
-—Regarde, lui dit-il avec l’accent du triomphe; la voici, cette page 115!
Comparée avec le manuscrit, c’était bien le même papier de qualité inférieure , la même encre légèrement blanchie, la même écriture lourde et mal assurée trahissant l’inhabileté d’une main habituée à manier le marteau.
Plus Valentine regardait et mieux elle était convaincue. Elle plaça le feuillet restitué entre les folios 114 et 116, et ses derniers doutes s’évanouirent. Alors elle tomba à genoux devant le pauvre inventeur que la douleur avait rendu fou, et, couvrant ses mains de baisers, elle s’écria :
— Oh ! mon père , je comprends maintenant combien vous avez dû souffrir !
— Je ne souffrirai plus; ma fille croit en moi... et j’ai reconquis mon œuvre, le rêve fiévreux de mes nuits et de mes jours... ma fortune!... mon idée!
^ Sans attendre que Valentine le lui demandât, il se hâta d expliquer comment la page absente du manuscrit se trouvait, après tant d’années, cachée sous le cadre dont la copiste, par un sentiment d’amour filial, avait fait l’un des ornements de sa chambre de jeune fille.
Même au milieu de ma folie, dit-il, j’ai toujours gardé le souvenir de mes travaux perdus ; je n’avais aucun espoir, et cependant je cherchais sans cesse et partout. C’est, je crois, en furetant au fond d’un placard que j’ai re-^ trouvé ce feuillet de mon manuscrit; de peur qu’on ne le prît comme le reste, je le cachai derrière le bouquet de ta mère... J’avais oublié cela depuis longtemps, il a fallu la vue de mon ancien travail pour me rendre la mémoire.
Tant d’heures s’étaient écoulées depuis le retour de Valentine, qu’elle entendit sonner minuit au moment où Pierre Jousselin demandait qu’elle lui expliquât comment le manuscrit 'était tombé entre ses mains. Elle éprouvait de l’embarras à répondre, sachant maintenant que le mémoire dont M. Grandmaison se disait l’auteur était l’œuvre de son père. La reconnaissance envers sa protectrice lui faisait un devoir de ne rien divulguer avant de l’avoir revue. Elle prétexta l’accablement du sommeil pour éviter de prolonger l’entretien.
— Soit, dit l’inventeur remis en possession de son travail, tu me conteras cela demain; moi-même, après les émotions de cette soirée, j’ai besoin de repos.
Lorsqu’il fut couché et aussitôt endormi, Valentine alla pieusement glisser le manuscrit sous l’oreiller de son père.
— Là , se dit-elle, on ne le lui reprendra pas ; d’ailleurs, j’en suis la gardienne à présent.
Elle se jeta sur son lit de jeune fille ; mais le jour avait paru qu’elle ne dormait pas encore.
La suite à la prochame livraison.