Tome XLllI. — Mai
Vindex, prôpréteur de la Gaule, quand elle arriva de Nementum, portée en litière par ses esclaves et pompeusement escortée, pour voir une amie malade à qui les eaux salines chlorurées du Mont-Dore avaient été prescrites par le médecin.
Nous ne quitterons pas la chaussée antique sans nous arrêter à Olloix, où, avons-nous dit, cette route passait.
LE REPENTIR d’uNE OGRESSE.
Olloix dispute à Issoire, à Pontgibaud et à Orcival le triste honneur d’avoir été l’habitation favorite d’une certaine comtesse Brayère, sorte de Croquemitaine femelle dont le nom légendaire est encore un épouvantail pour les enfants du pays.
Elle aimait la chair fraîche; celle des nouveau-nés surtout était son plus fin régal. Dès quelle apprenait que dans quelqu’une des pauvres familles de son domaine sen gneurial un enfant était venu récemment au monde, elle dépêchait son maître queux chez les parents de l’infortuné bébé. Le pourvoyeur de la noble anthropophage avait ordre de. le réclamer au nom et pour la bouche de sa suzeraine ; si on hésitait à le lui livrer, il l’arrachait au sein de sa mère, puis il emportait au château sa proie humaine pourla servir bouillie ou rôtie au prochain repas de l’irrassasiahle ogresse.
Ce n’était pas sans éprouver parfois de violents remords que le complice obligé de la comtesse Brayère satisfaisait
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au monstrueux appétit de sa maîtresse. Comme il ne pouvait, dans sa condition de sert', résister ouvertement aux ordres de celle qui avait sur lui droit de vie et de mort, il résolut de la tromper. Un jour donc, le maître queux' ne voulant pas surcharger sa conscience d’un nouveau crime, s’avisa de substituer à l’enfant qu’on lui avait dé- I signé un veau qui venait de naître dans une étable voisine.
I La gloutonne le trouva si bien accommodé quelle envoya i quérir son chef de cuisine pour le féliciter pendant qu’elle était encore à table. 11 arriva tout tremblant, craignant que la redoutable châtelaine n’eût découvert sa supercherie ; mais au lieu du châtiment dont il se croyait menacé, le coupable par humanité reçut de tels éloges qu’il dut se dire intérieurement ; « Je recommencerai. »
En ce moment, des gémissements se firent entendre dans la cour du château, précisément sous les fenêtres de la salle cà manger. La comtesse ayant demandé quelle était la cause de ces cris plaintifs, il lui fut répondu que c étaient ceux d une vache qui venait de rompre ses liens et de quitter son étable pour venir chercher jusque dans la cour d’honneur du château son veau qu’on lui avait ravi. L’appétit satisfait rend, dit-on, l’âme sensible. La châtelaine, largement repue, s’émut du désespoir de la vache ; elle ordonna qu on fît des recherches pour retrouver son veau et pour le lui rendre.
Profitant de ce moment de compassion, le maître queux, à qui elle venait de signifier directement ses ordres, lui répondit ;
^ — Les recherches sont inutiles : ce veau qu’elle pleure, c est moi qui le lui ai pris; mais je ne peux plus le lui rendre, puisque vous l’avez mangé.
Et, tombant aux genoux de sa maîtresse, il lui avoua que sa conscience révoltée lui avait inspiré l’idée de cette substitution. La comtesse, frémissante de colère, allait appeler pour qu’on vînt châtier sous ses yeux le misérable serf qui 1 avait abusée ; mais lui, bravant la menace, continua :
— Vous vous êtes attendrie tout à l’heure, lui dit-il, parce que vous avez vu la douleur d’une pauvre vache ; si vous aviez pu voir celle des mères dont vous avez dévoré les enfants, vos remords égaleraient les miens, et vous auriez cesse d’exiger d’elles le tribut de sang quelles vous payent.
Ces paroles ouvrirent au repentir le cœur de la comtesse, et comme ceci se passait à une époque où les plus grands coupables croyaient que la multiplicité des fondations pieuses suffit pour expier tous les crimes, l’ogresse d’Olloix se jugea si criminelle qu’elle fonda une église à Issoire, un monastère à Mont-Ferrand, et donna à la miraculeuse Notre-Dame d’Orcival une belle prairie nommée la Prade.