‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 145 sur 712 · LE PREMIER JOUR DE MAI · texte numérisé non relu

LE PREMIER JOUR DE MAI

J’ai toujours aimé à marquer d’un signe, en passant, cette date du 1^»’ mai, mois adorable de jeunesse et de pureté, comme on met une fleur, en passant aussi, dans un livre.

Une fois de plus le grand mot de la résurrection a été dit à la terre : « Lazare, lève-toi! » Et une fois de plus la nature, endormie dans ses voiles de mort, a secoué son linceul de neige, et, lentement, dans sa pâleur d’hiver, s est soulevée de son tombeau, en triomphe, avec une divine splendeur! La vie, une fois de plus, a vaincu la mort.

La nature soumise a obéi à Dieu, et l’homme a adoré Dieu.

J’aime cette heure entre toutes, ce grand signe de la résurrection qui nous attend, nous, plantes humaines aussi, mais qui n’avons qu’un seul printemps sur terre.' Notre vie à nous nous attend là-haut. Nous aussi, quand l’heure de la vie sera venue, nous franchirons la mort d’un seul élan de foi pour entrer dans la patrie , la seule vraie, la seule affranchie des douleurs que font les hommes insensés qui gâtent la terre.

O terre! Dieu t’a faite et donnée à nous belle et douce.

Tes harmonies sont un chant, tes parfums une pure ivresse, tes splendeurs un inestimable présent aux plus déshérités du bonheur des hommes. Nos douleui s ne parviennent pas, dans leurs détresses mêmes, à effacer du grand livre de vie ces pages célestes de la nature. Le cœur le plus mort à la vie te regarde et sait se relire encore. Au fond de ce cœur désolé tu pénétres, tu parles et tu consoles, et dans tes fleurs tu nous fais des amies, quand il n’en reste plus â aimer aux malheureux.

Une fois de plus, l’ascension des fleurs a commencé depuis l’épine noire, qui a marbré de sa neige légère les buissons encore noirs et nus sous le souffle d’hiver. L’ascension s’est faite soudaine, spontanée, prodigieuse dans son mystère comme toutes les œuvres divines. La vie a éclaté de toute part. Les draperies vertes de la nature se sont déployées sur la terre avec une royale profusion.

II y a quelques jours à peine, celte adorable vapeur verte des premières feuilles était doucement teintée des flocons blancs des cerisiers, ravissante transparence des premières feuilles, voilant les tons fauves des arbres nus encore, mais qui déjà ont pris cette teinte chaude où l’on sent monter la sève endormie frissonnante avant le réveil.

Tout ce premier rêve du réveil est déjà passé. Les bois commencent à perdre cette vaporeuse transparence pour s’envelopper plus richement des larges feuilles tendres, ombrées encore de tons incertains. Les fleurs des cerisiers se sont effeuillées vite au vent, comme fond une dernière neige au souffle tiède du printemps.

A peine a-t-on le temps de voir, d’aimer et de bénir ce printemps guérisseur. La nature hâtive emporte et puis rapporte à flots pressés une teinte après une teinte , un parfum après un parfum. La fleur qui finit est toujours regrettée. On les voudrait garder toutes à la fois, ces fleurs, ces splendeurs enchantées. La serre serait trop belle alors. Le regard en oublierait presque de se lever du côté du ciel.

Nature, secoue tes parfums sur ceux qui souffrent; ils ont besoin de ta vie, ceux qui n’entendent plus que loi. Prends-les dans ton sein, berce-les et écoute. Chanteleur la douce et belle chanson de résurrection qui console ! Celle-là ils l’entendent avec calme et douceur, et un sourire leur reste encore aux lèvres pour toi. Prends-les donc, ceux qui pleurent, et ne leur laisse regarder que toi.

L aubépine a remplacé l’épine noire aux buissons, les fleurs montent, les lilas secouent leurs hautes gerbes déjà pâlies. Les neiges rosées des pommiers me font songer à l’aube de la jeunesse, aux joues teintées de pudeur des jeunes filles sous leur voile de mariée.

Une merveilleuse glycine enguirlande ma terrasse de ses cascades de grappes lilas. A regarder toutes ces douces choses, on oublie presque de souffrir.

II est des joies comme des douleurs qui font jaillir la voix, il en est d autres qui la replient et la ferment en nous, comme la source contenue sous les neiges glacées.

Ce matin, les aubépines aux buissons, tout le long de mon chemin, m’ont mis le cœur en voix. Ce parfum sans nom qui s’exhale des herbes et des feuilles imprégnées de sève, cette jeunesse printanière qui renaît, donne à l’âme, aussi endormie dans l’hiver, l’idée de renaître. Ces champs de colzas en fleur qui sont nos landes d’or à nous, la terre un peu humide des pluies d’hiver qui exhale son parfum aussi, ce ciel voilé du matin, les lointains bleus des Alpes a horizon dressant leurs hauteurs de neiges éternelles ('), des chants d oiseaux sur toutes ces beautés et ces parfums, tout ce bruissement charmant de la nature à l’aube printanière, semble chanter son cantique des cantiques.

Et quelque chose aussi chante dans mon cœur. Dieu nous (D Ces lignes nous viennentd’un ami qui habite les bords de la Saône.

rend, par instant, la plénitude de la vie; il relève le brin d’herbe le plus petit et le plus frêle. L’âme qui regarde, écoule... Est-on sur terre, ou est-ce déjà d’en haut? On ne sait pas. L’âme échappée de nous-mêmes, il semble, se lève, monte et suit l’adorable vision du printemps dans sa radieuse pureté; le cœur ému dit merci à Dieu, et la croix du malheureux , un instant soulevée , laisse chanter à la terre et à l’ârae le cantique de l’action de grâces et de l’amour.

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