‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 152 sur 712 · RUE SAINT-PAVIN-LA-CITÉ. — IMPRESSIONS DE VOYAGE · texte numérisé non relu

RUE SAINT-PAVIN-LA-CITÉ. — IMPRESSIONS DE VOYAGE

Rue Saint-Pavin-la-Cité, au Mans. — Dessin de Maignan.

Voilà une pauvre petite rue, où certes bien des gens ont dû passer sans lui faire la faveur d’un regard bienveillant. Les uns l’auront trouvée trop étroite, les autres trop sombre , les autres trop tortueuse , les autres trop mal pavée , dans les endroits où il y a encore quelques , pavés. Les personnes correctes auront été choquées par les plantes et les fleurs sauvages qui poussent cà et là ^.entre les pierres des murs et font des taches de verdure ^^ans symétrie et sans utilité. J’en connais même qui fetff."iaient un détour plutôt que de s’exposer à être blessées

Tomf, XLIII. — .Mai 187.',.

par la vue de ce chemin sans trottoirs , sans ruisseaux bien alignés, sans élégantes lanternes, qui semble appartenir à quelque village abandonné, et non à une grande et riche ville.

Mais vienne un artiste, un ami de la ligne indépendante et de la couleur, il s’arrêtera, il regardera, il cherchera, il trouvera. Dans ce petit coin si dédaigné par les autres, il verra un tableau, il en verra dix, selon l’heure de la journée, selon les teintes du ciel, selon les nuances des nuages, selon les jeux de la lumière et de l’ombre.

Le matin, toute la rue est dans l’ombre bleuâtre; l’extrémité se perd dans des brumes -violettes; l’humble réverbère lutte avec les lueurs naissantes du jour, et sa petite lumière, pâlissante ne paraît plus qu’à peine sur le ciel qui commence à s’éclaircir. Une porte s’ouvre, puis une autre; il en s&rt quelque ouvrier, qui descend vers les champs ou fai monte vers la ville , et son pas lourd résonna nettement dans la rue encore silencieuse et déserte. Peu à peu le jour grandit; les toits s’éclairent de la belle lumière que répand le soleil cà son lever. Les tuiles fendues, les cheminées aux briques fumeuses, les ardoises couvertes de mousse, tout cela brille, se colore, se dore, s’empourpre. Cette misère devient richesse et splendeur. Les ravenelles, les feuilles transparentes de la vigne, les brins d’herbe flexibles, se mettent à se balancer doucement au premier souffle de la brise du matin, se baignent dans la lumière,, la renvoient, la multiplient et se transforment en pierreries étincelantes. Pauvre petite rue 1 que de belles choses tu montreras à ceux qui sauront les voir !

Mais le jour s’avance; les volets s’o-uvrent;. les femmes sortent des maisons : les unes vont à l’ouvrage, les autres aux provisions; tes petits enfants jouent dans la rue. Us sont en guenilles, ils sont nu-pieds ;. que leur importe? La rue est pauvre comme eux ; elle leur est familière , ils n’y sont pas gênés ; ils s’amusent naïvement , librement. Ils ne le pourraient pas dans une large rue, aux belles maisons, aux riches boutiques. Heureuse petite rue I comment te trouver triste, toi qui retentis des frais éclats de rire et des cris Joyeux des petits enfants!

Quant à ceux qu| disent que tu es noire et froide, qui se demandent comment on n’a pas encore démoli cette masure qui te ‘reeoiwe comme un pont, qu’ils viennent donc à l’heure de midi, quand quelque malheureux, fatigué de la route poudreuse et du soleil brûlant, gagne cette rue qu’il connaît bien, cette rue d’oû personne ne le chassera. Pauvre petite rue hospitalière! comment te trouver sombre, toi, où le pauvre peut venir s’asseoir à l’ombre et sécher sa sueur?

Et quand le jour diminuera , quand le soleil s’abaissera vers l’horizon, lès splendeurs du matin reparaîtront, mais pour s’affaiblir peu à peu avee un charme pénétrant. Ce ne sera plus la tamîére, la vie qui montera ; ce ne sera plus l’appel au travai, à l’activité : ce sera le repos, l’apaisement, qui descendra comme une eonsolation céleste. Et l’ouvrier qui rentrera dans son humble demeure ne trouvera pas sa pauvre petite rue trop étroite et trop sombre ; car les ténèbres de la pauvre petite rue ne feront que mieux ressortir tà-baut la beauté du ciel et le doux scintillement des étoiles de Dieu !

CE QUE d’Aï TU SUR UNE PAGE.

Tout à coup un incident, qui n’était pas du fait de

l’auteur, captiva toute mon attention.

La page que je lisais était sillonnée d’une incroyable multitude de zigzags décrits par un grain de couleur pourpre, mais dont il me fut impossible de deviner la forme et l’espèce en raison de sa course effrénée. Parfois, cependant, cette furibonde activité se calmait tout à coup, et, bien certainement, ce petit être, frappé d’une idée soudaine, se rappelait alors un projet momentanément perdu de vue peut-être ; ou bien il cherchait à retrouver le chemin que sa précipitation fiévreuse lui avait fait oublier; car, à coup sûr, un obstacle insurmontable, quelque montagne, un précipice, un ravin, ne pouvait entraver sa marche; ce temps d’arrêt résultait donc, à

n’en pas douter, d’une réflexion subite dont, à mon grand regret et malgré ma bonne volonté, je n’ai pu deviner le premier mot. Au surplus, les pensées, dans un cerveau pareil, doivent naître et mourir en même temps, et je n’eus pas le loisir d’élucider cette question, car la course au clocher recommença de plus belle de droite à gauche, de bas en haut, et je m’imaginais cet animalcule se disant : « Ab! que de moments et de pas perdus! de grâce, ne m’arrêtez point, laîssez-root passer, je n’ai pas un instant à perdre!...» Sa vertigineuse activité expliquait tout cela, jusqu’au moment où, tel qu’un aérolithe, tomba aux pieds de ce petit mouvement perpétuel un nouvel acteur, tout de noir habillé, et dont la chute inattendue foudroya de stupeur le grain rouge.

liC dernier venu, qui semblait doué d’un caractère fortement trempé et d’une grande expérience de la vie, s’affermit sur ses six pieds, et son premier soin, après en avoir correctement replié les membranes, fut de rentrer sous de petites élytres, espèces de fourreaux mobiles qui se soulevèrent à cet effet, deux ailes microscopiques qui s’y casèrent insensiblement à l’aide des mouvements saccadés de la partie postérieure dû corps.

Après s’être considérés un quart de seconde , autant qu’il èn fallait à de semblables personnages, le premier, poussé sans doute par un sentiment de frayeur bien naturel, s’enfuît à toutes jambes, et, dans l’intention bien évidente de faire perdre sa trace, il multipliait l’inextricable labyrinthe de ses pas. Le survenant, au contraire, qui semblait ne s’étonner de rien , après avoir imprimé à ses antennes un mouvement circulaire, commença la visite de la page de mon livre sans précipitation , avec mesure , et eu apparence comme un voyageur désireux d’explorer et de connaître à fond la région qu’il va parcourir ; mais probablement la monotonie du voyage et du pays engendra en lui un sentiment d’ennui profond qu’il manifesta tantôt en s’arrêtant d’un air de lassitude morale, tantôt en ralentissant sa marche, afin d’avoir le temps de pousser vers le ciel , sa véritable patrie , quelques soupirs d’aspiration ou de regret : élans que j’ai soupçonnés sans les avoir entendus,, je le confèsse, mais dont la probabilité passa soudain à l’état de certitude quand je remarquai des signes évidente de malaise, les mouvements désordonnés, les saccades des élytres d’où les ailes étaient à peine sorties que, fatigué du séjour de la terre, le petit amphibie les seeoua, les étendit en leur imprimant un mouvement rapide, et se perdit dans l’espace.

Quant à ma première connaissance, que je tenais à fixer s’il était possible, jie pris le parti de lui barrer le passage à l’aide d’un brin d’herbe ; mais j’avais compté sans mon hôte : en effet, à peine cette barrière que je croyais infranchissable était-elle tendue, que mon coureur escalada la barricade; pour déjouer cette manœuvre je l’enlevai tout à coup et je croyais bien le tenir, lorsque, sans hésiter, il déconcerta mes ealeuls en se laissant glisser le long d’un câble qu’il filait â mesure. J’avais affaire à une sorte d’araignée.

A bout de patience et résolu de mettre un terme à ce mouvement perpétuel, j’usai, que dis-je? j’abusai de ma force de roi de la création, sinon des animaux, et j’eus la cruauté de noyer dans une goutte de rosée eet inoffêftslf et pauvre petit être. Toulant mettre ma victoirrà profit, je transportai ma victime dans mon cabinet où, à Taide d’un microscope, elle m’appafut vêtue, de la tête aux pieds, d’un costume froncé de velours nacarat; elle avait huit jambes, ce qui expliquait la rotation de ses mouvements, et une tête dont l’incroyable petitesse excusait à la fois l’indécision et l’étourderie de ses actions; car l’imperceptible cervelle d’une araignée ne saurait, sans injustice , faire

condamner en elle ce qui pour nous sérail une excuse ou, tout au moins, une circonstance atténuante.

Mon assassinat accompli , car c’en était un , et ma vaine curiosité satisfaite, après avoir soulevé un tout petit coin du voile qui cache à nos yeux débiles ces impénétrables mystères, ces preuves merveilleuses de la toutepuissance de Dieu qui se manifeste en tout et partout , du cèdre cà l’hysope , du ciron abrité par le repli d’une feuille au colosse qui parcourt les abîmes de la mer, je me suis senti, plus que jamais , pénétré d’une humilité sincère et profonde; et ces infiniment petits, perdus ainsi que moi dans l’immensité de la création, m’ont donné une leçon nouvelle de modestie, de pitié pour les faibles et de sévérité envers moi-même , que je m’efforcerai dorénavant de mettre mieux en pratique, en me souvenant et surtout en me persuadant qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.

AVEUfiLE.

Les merveilles de la création , racontées à un aveuglené, doivent lui paraître merveilleuses et occuper souvent sa pensée, tandis que la plupart des voyants sont tellement habitués à voir toutes ces merveilles, qu’elles ne frappent plus leur imagination , et qu’elles sont à peu près pour eux comme si elles n’existaient pas.

CHARLES DICKENS

Suite. — Voy. p. 75, 130.

VOYAGE SUR LE CONTINENT

Suite.

11 venait de terminer son premier conte de Noël ; répondant à la lettre d’un gentilhomme qui lui racontait l’effet qu’avait produit la lecture de l’ouvrage sur une réunion de pauvres gens assistés parla commune, il écrivait : « J’aurais désiré être là. J’ai grande foi dans les pauvres. J’ai toujours tâché, du mieux que j’ai pu, de les montrer aux riches sous un jour favorable, et je ne cesserai pas, jusqu’à ma mort, de plaider pour qu’on les rende aussi heureux et aussi sages qu’ils le peuvent devenir. Je m’évertue à mériter leur intérêt; toute preuve de leur confiance et de leur approbation m’est précieuse •et me va au cœur. »

Le voyage d’Italie une fois résolu, il en hâta les préparatifs. Le 14 juillet 1844 , il arrivait à Marseille dans une espèce de maison- voiture à quatre chevaux, contenant toute la caravane. L’influence du changement de lieux agissait déjà : « Je me sens comme si j’avais une tête neuve accolée à la vieille. » Quatre jours après, il s’installait à la villa Albaro, dans un faubourg de Gênes. La maison était peu logeable et les dépendances hantées de vermine ; « Je m’attends tous les jours à voir notre équipage sortir de la remise, traîné par des légions de puces travailleuses ayant endossé le harnais de leur plein gré. » La volubilité des Génois l’amuse et le confond : « Deux amis causant amicalement dans la rue semblent sur le point de se poignarder, et un étranger est stupéfait qu’ils n’en viennent pas là. »

Malgré ces distractions, le roman de Domheij progressait. Le séjour du petit Paul au bord de la mer, la fin prématurée de cette douce et poétique enfance qui s’efface et s’éteint avec les derniers rayons du soleil couchant, furent écrits à Paris. Appelé en Angleterre pour juger des illustrations, sur lesquelles il se montra toujours tiès-difficile, aucun dessinateur ne pouvant atteindre â son idéal,

Dickens employa toute son activité à venir en aide à un auteur endetté et malheureux. Il monta deux pièces, dont lui et ses amis se partagèrent les rôles. La recette de neuf représentations, tous frais déduits, dépassa soixante-trois mille francs. Ce succès décida les amateurs à se faire acteurs ambulants. Ils jouèrent à Édimbourg, à Glascow, à Manchester, à Liverpool, non plus au profit d’un seul homme, mais au bénéfice d’un fonds de secours pour les gens de lettres. Au sortir d’une assemblée où Dickens avait parlé avec chaleur de l’iililité de cette fondation, on lui annonça la mort subite de sa petite fille Dora, enlevée par des convulsions. Il était alors sous le coup du chagrin que lui avaii causé la perte de son père et de sa sœur aînée, Fannv, qu’il aimait tendrement.

Ces chocs répétés, en altérant sa santé, ravivèrent son penchant à changer de lieux ; il habita tour à tour Broadstairs, à l’embouchure de la Tamise, l’île de Wight, le continent, Londres, point central vers lequel le ramenaient sans cesse ses affections et ses intérêts. Il y créa, en 1850, Household Words, journal hebdomadaire, qui devait prendre place au foyer de chaque famille et mettre l’auteur populaire en communication directe avec son public. Il y pouvait librement réclamer les réformes d’un étal social où se passaient des scènes telles que celle-ci. Par une froide nuit de novembre, errant à travers les rues, absorbé dans la pensée d’un nouveau roman, Dickens, frappé d’un étrange spectacle, s’arrêta près de la porte d’un refuge. Contre le sombre enclos du sombre lieu, sous une pluie diluvienne, gisaient adossés ce qui lui sembla être sept tas de haillons, «horreurs informes, muettes, ruisselantes, sphinx dressé contre ce mur morne, sans que personne prît souci de résoudre l’énigme avant le jugement dernier. » Il sonna, et envoya sa carte au directeur. Ce dernier n’était pas en faute : le refuge était plein , la Mace manquait. Les tas de haillons étaient de jeunes filles. IJickens leur donna à chacune un schelling. L’une d’elles, âgée de vingt ans environ, n’avait pas mangé depuis vingtquatr eheures. « Regardez -moi 1 » dit-elle, comme elle s’emparait avidement de la pièce ; et elle s’éloigna sans remercier. Les autres firent de même; pas une ne dit merci. Une foule d’êtres presque aussi misérables s’était rassemblée; mais quoiqu’ils vissent l’aumône des sept schellings, ils ne demandèrent rien pour eux; s’effaçant devant une misère plus grande, ils s’écartèrent en silence pour laisser passer Dickens.

C’étaient là les terribles maux auxquels il prêtait une voix, les pauvres déshérités pour lesquels il demandait de l’air, de l’eau, du pain, une place au soleil. «Allégez la lourde atmosphère où languit l’esprit et le corps; enlevez le cadavre de la chambre où habitent les vivants, et où cette malsaine proximité détruit le respect de la mort. Alors (mais pas avant), ils seront disposés à entendre parler de Celui dont les pensées étaient toutes aux malheureux, et qui avait pitié de toute douleur humaine. « {')

De 1847 à 1852, Dickens termina Domhey, composa la Vie est une hataille et l'Hoinme hanté, son dernier conte de Noël , contribua pour une large part à la rédaction de son journal, et commença Copperfield, son chef-d’œuvre. C’est la nature prise sur le fait ; on ne saurait méconnaître les traits de ressemblance du héros avec l’auteur. «Les réalités de ce roman m’oppressent, écrivait-il. Elles me causent joie et douleur. Il me semble m’être détaché d’une partie de moi-même et l’avoir dépêchée dans le pays des ombres. « Les autres portraits étaient si frappants que certains modèles se reconnurent et lui firent des reproches.

« Il m’est arrivé ce matin la plus singulière aventure, une lettre de miss Moucher en personne » (l’original de C'i nisci.iiirü en faveur de la i-èfomie sanitaire,

la petite naine, décrite dans Copperfield grimpée sur une table pour peigner et parfumer la chevelure de Steerforth). « L’épître est d’un sérieux comique, mais il n’est pas douteux qu’on a tort de se laisser aller à ces abus de pouvoir. » Surpris et repentant de la peine qu’il avait infligée involontairement, il écrivit pour s’excuser, alléguant que la physionomie de ses personnages était empruntée à plusieurs individus, jamais à un seul. Il avait eu d’abord l’intention de présenter miss Moucher sous un jour peu favorable ; mais il modifia le caractère, au risque de diminuer l’intérêt.

La suite à une prochaine livraison .

ETUIS A CISEAUX

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