L’ÉPERON ARABE
Si cet instrument eût été mis sous les yeu.v du vénérable Huzard ('), de cet homme de bien qui fit tant pour l’art du vétérinaire et que la science regrette depuis prés de quarante ans, il eût certainement éprouvé un sentiment d’ef-
froi, de pitié et d’indignation : il eût maudit ce formidable engin que l’impitoyable Orient a inventé pour hâter la course de ses admirables coursiers. Cependant l’Arabe, on ne 1 ignore point, traite le cheval avec une sollicitude quasi paternelle ; il conserve la généalogie de la noble bête qui fait la gloire de sa tribu, et il l’inscrit dans sa tente. Les périls sans pareils du désert peuvent seuls expliquer comment il s est armé de ce dard formidable, qu’il n’emploie, d ailleurs, qu’avec la circonspection la plus intelligente.
Nos soldats d’Afrique ont adopté bien des parties de 1 équipement arabej ils ont toujours rejeté l’usage du chahir ou de l’éperon arabe. Le général Daumas, qui fait si justement autorité en ces sortes de matières, a dit : «Nos spahis français se trouvaient très-bien de la selle arabe, ainsi que du mors arabe, qui est simple, puissant, solide, et employé maintenant par tous les officiers d’Afrique ; ils n avaient pas adopté l’éperon arabe, qui est d’un effet ü’ès-énergique, mais dangereux pour le cheval parfois, et impossible à porter à pied. » (')
Voici ce que disent les Arabes à nos cavaliers à propos de leurs éperons : «Quel effet, dans un cas où il s’agit de la vie, en obtiendrez-vous avec un cheval très-fatigué? Ce n est bon qu’à chatouiller les chevaux et à les
Eperon arabe en acier, avec incrustations de cuivre et d’argent. — Dessin d’Édouard Garnier.
rendre rétifs; avec nos chabirs, nous suçons le cheval; tant que la vie est en lui, nous allons l’y chercher : ils ne sont impuissants que devant la mort. »
Cet éperon , dont se servait avec uue admirable dextérité 1 émir Abd-el-Kader, est , dans certaines occasions , d une grande ressource pour réduire les animaux les plus rétifs, les bêtes les plus vicieuses. Un cheval at-il résisté a tous les moyens employés pour le dompter, on emploie la puissance des éperons ; on les aiguise , on recourbe leur pointe en forme de crochet légèrement arrondi, et on fait au cheval, sur le ventre et les flancs, de longues raies ensanglantées qui finissent par lui imposer une terreur telle qu’il n’est pas rare de le voir devenir doux comme un mouton et, semblable au chien, suivre son maître à la piste.
^ Nous savons par un autre voyageur, auquel on doit d excellentes études sur le cheval dans l’intérieur de l’Afrique , que l’Arabe a, pour domestiquer cet intelligent animal, des moyens plus surs peut-être et qu’approuve l’humanité. «L’Arabe, dit M. d’Escayrac de Lauture, adonné aux soins des troupeaux , passant sa vie à cheval ou à dromadaire , possède , comme tous les écuyers et comme tous les pasteurs, un langage particulier formé de quelques mots, ou plutôt de quelques sons brefs et
(') Huzard , membre de l’Institut et directeur de l’École d’Alfort était parvenu à former une bibliothèque de 40000 volumes traitant dé 1 art vétérinaire. 11 est mort en 1838.
rauques, qui indiquent à ses montures tout ce qu’il en exige. Il a un cri pour activer la marche des chevaux, un autre pour arrêter leur élan, un autre pour les encourager, un autre pour leur promettre Torge et le repos. » (*)
Il y a, en effet, un bon proverbe arabe qui dit ; « Audessus des éperons, il n’est que l’orge. »
Les éperons figurent, comme les autres armes, dans les chants funèbres des Arabes.
Les Niddahat, aux obsèques d’un guerrier, dit encore le général Daumas, chantent sur un rhythme lugubre les lamentations suivantes :
Où est-il?
Son cheval est venu, lui n’est pas venu.
Son sabre est venu, lui n’est pas venu.
Ses éperons sont là, lui n’est pas venu.
Où est-il?
Les Mores introduisirent les éperons à longues tiges dans la Péninsule. Un splendide manuscrit de la Biblio-| théque nationale de Paris renferme un traité qu’on ne lit guère, et qui est cependant l’œuvre d’un roi ; YArte de hem cavcilgar, de D. Duarte, appartient au quinzième siècle, et le père d’Alphonse l’Africain s’y exprime ainsi ; « Il faut que les éperons soient forts, en fer, à gonds et à courroies, pour qu’on les chausse avec grande justesse, et quand ils sont tels, on en tire souvent un puissant secours. »
P) Les Chevaux du Sahara. Parisj 1858, 1 vol. in-18.
(-) Le Désert et Je Soudan, 1 vol. gr. in-8, fig., p. 279.