LES FLAMMES CHANTANTES
ET LE PYROPHONE.
Quand on enveloppe d’un cylindre de verre, ouvert aux deux extrémités, une flamme du gaz hydrogène brûlant à l’extrémité d’un petit tube, on entend un son plus ou moins aigu qui varie selon le diamètre et la longueur du cylindre. Ce phénomène est dû à la combinaison de l’hydrogène avec l’oxygène de l’air ; la flamme, ainsi entourée, s’anime d’un mouvement vibratoire qu’elle communique au cylindre. A l’appareil usité dans les cours de chimie lorsqu’on y fait cette curieuse expérience on donne le nom à’harmonica chimique , et à la flamme qui vibre dans ces conditions particulières celui de famine chantante.
Ces notions élémentaires sont trop connues pour qu’il nous semble nécessaire d’y insister plus longuement; mais il n’en est pas de même de l’application récente qui a été faite des flammes chantantes par un jeune physicien ^ M. Frédéric Kastner.
Grâce i de savantes considérations théoriques, à des expériences ingénieuses, ce physicien est arrivé à construire
(*) Stanislas Meunier, le Ciel géologique. ■
un appareil où les flammes chantantes, combinées entre elles, fournissent au musicien un instrument nouveau dont les effets sont tout cà fait remarquables, et que son inventeur a appelé le pyrophone.
M. Ivastner, dans les études qu’il a faites des flammes chantantes, a découvert un nouveau théorème d’acoustique. En examinant les effets produits dans un cylindre de verre par deux ou plusieurs flammes conjuguées, l’ex-
périmentateur est arrivé à déduire de ses recherches et de ses calculs la loi suivante :
Si, dans un tube de verre ou d’autre matière, on introduit deux ou plusieurs flammes isolées de grandeur convenable, et qu’on les place au tiers de la longueur du tube, comptée a partir de la hase inférieure, ces flammes vibrent a lui,.sj,un. Le phénomène continue de se produire tant que les flammes restent écartées; mais le son
cesse aussitôt que les flammes sont mises en contact. (')
Partant de ce principe, M. Kastner a construit l’instrument que représente notre gravure, et qui se compose de trois claviers s’accouplant, comme dans l’orgue. Chacune des touches du clavier est mise en communication, à 1 aide d’un mécanisme fort simple, avec les conduits abducteurs des flammes dans les tuyaux de verre. Lorsqu’on
(’) Comptes rendus de V Académie des sciences. — Séance du 47 mars 1873.
presse sur ces touches, les flammes se séparent , et le son se produit aussitôt; dès qu’on cesse d’agir sur les touches, les flammes se rapprochent, et le son cesse immédiatement. Le timbre du son, sa hauteur et son intensité, ^ dépendent des dimensions des tubes, qui sont associés dans l’instrument de telle façon que le musicien ait entre les mains les ressources que lui fournirait un orgue. Mais ce qu’il y a de particulièrement remarquable dans le pyrophone , c’est le timbre exceptionnel des sons qu’il pro-
duil : la musique est suave et pure, et se rapproche singulièrement de la voix humaine.
Le pyrophone d’abord construit par son inventeur avait un grave inconvénient; il nécessitait l’emploi de gaz hydrogène pur, et exigeait, par conséquent, un gazomètre spécial, M. Kastner a étudié les moyens de substiUier le gaz de l’éclairage à l’hydrogène pur, et ses tentatives ont été couronnées d’un succès complet. Le jeune physicien n’a eu qu’à modifier les dispositions de son appareil primitif, et à employer dans le même tube, au lieu de deux flammes d’hydrogène, quatre, cinq ou six becs de gaz de la houille. Il a de plus indiqué un procédé nouveau pour faire cesser le son produit par les flammes chantantes brûlant dans un tube. «Supposons, dit-il, qu’une ou plusieurs flammes, placées dans un tube au tiers de la hauteur, à partir de la base inférieure, déterminent la vibration de l’air contenu dans ce tube ; si l’on perce un trou au tiers du tube, compté à partir de la base supérieure, le son cesse. On pourrait, en appliquant cette observation, construire un appareil musical qui serait une espèce de flûte fonctionnant avec les flammes chantantes. » (')
On croit que le pyrophone peut devenir un instrument pratique.
NOUVELLE
Fin. -Voy. pag. 50, 61, 78, 93, 106, 122, 138, 154, 165 X. — LE PLAGIAIRE ET SA CONSCIBSCE.
Peu de temps après l’événement qui venait, comme par miracle , de ranimer le paralytique et de rendre à son .^fîorps longtemps immobile les forces de la vie active, le docteur, que Catherine avait été chercher le soir même, seconda par un traitement intelligent l’heureux effet de là violente commotion. Il resta jusqu’au jour, étudiant avec une attention soutenue ce cas extraordinaire du retour spontané des facultés motrices. Le médecin, ordinairement peu communicatif, s’affranchit, cette fois, de sa réserve accoutumée, et dit en partant quelques paroles rassurantes. Ce fut seulement alors que Grandmaison se décida à quitter son mari pour aller réclamer à Valentine le manuscrit que celle-ci avait emporté chez elle.
Dès que la servante se trouva seule avec le malade, elle s’installa dans le fauteuil que sa maîtresse venait de quitter; à peme y était-elle assise, que sa fatigue durant la nuit passée alourdit ses paupières, et la fit insensible- ; ment tomber de l’invincible somnolence dans le sommeil profond.
Saturnin Grandmaison, qui ne se sentait plus garrotté par la paralysie, reposait paisiblement dans son lit, mais il ne dormait ps. Silencieux, bien qu’U ne fût plus affligé de mutisme , il suivait intuitivement les progrès du phénomène moi al qui se produisait dans sa pensée, à mesure qu’il sentait l’amélioration physique se manifester davantage. Retournant vers le passé, il se rappela que la mort 1 avait, deux fois, menacé sérieusement. Or, ce »’est jamais impunément que la main glacée de la mort se pose sur une créature humaine ; la sinistre sensation qui a fait frissonner notre épiderme à son contact, peut bien, quand la puissance vitale nous est rendue, s’effacer à la surface, mais elle laisse dans l’âme une impression ineffaçable.
Le plagiaire, qui avait en ce moment le sentiment de cette impression, se demanda : « Mais qu’est-ce donc que notre âme? » Puis, de la terreur que nous inspire cet im-
(') Compfes rendus de l’Académie des seiences, — Séance du 1 ««‘eniprp 4874,
pénétrable mystère , il en arriva à ce mystère plus terrifiant encore : « Que deviendra mon âme quand elle sera devant Celui qui doit la juger? »
Il s interrogea, et, devançant l’arrêt souverain, il se jugea lui-même. Tout ce qu’on refuse obstinément d’écouter quand c’est de soi qu’on se parle, il faut bien se résigner à 1 entendre quand c’est la conscience qui nous le dit. Voici ce que lui disait la sienne ;
« L incapacité devait te faire humble, l’aveuglement de la jalousie a fait de toi un misérable ambitieux ; afin de capter l’admiration des autres, tu t’es rendu indigne de leur estime ; feute de te bien connaître, on te cite comme un honnête homme; mais qu’es-tu, en effet? un hypocrite, un larron! Voleur de renommée, spoliateur de gloire, tu prétends continuer le mensonge sacrilège même au delà de ta vie! As-tu jamais fait une sérieuse démarche pour savoir qui tu dépouillais? Et celui-là peutêtre vit quelque part, obscur et besoigneux; peut-être, réduit à la mendicité, t’a-t-il tendu la main, et tu te seras cru charitable en lui jetant une aumône. Et s’il est mort , si sa famille est plongée dans la misère , crois-tu qu’il ne soit pas de ton devoir de faire au moins une tentative pour lui rendre son héritage? Cet héritage, tu ne le lui as pas frauduleusement dérobé, il est vrai, c’est le hasard qui te l’a fait trouver; mais c’est le hasard aussi qui nous fait ramasser sur notre chemin la bourse qu’un passant a perdue, et cependant, si celui qui l’a trouvée se l’approprie, l’opinion publique le réprouve et la loi le condamne. Toi qui te juges, oserais-tu t’absoudre?»
Ce raisonnement de sa conscience était à la fois pour le faux inventeur une épreuve et un châtiment ; il subit le châtiment et ne résista pas à l’épreuve. Il réfléchit longuement au moyen de tenter une restitution qui ne permît pas qu’on incriminât son passé, et qui pût même lui faire honneur dans l’avenir. Cette réserve lui était inspirée par un reste d’orgueil pit-être, mais surtout parle désir de ne laisser après lui que d’honorables souvenirs dans la mémoire de son fils. A force de cheKcher ce qui pouvait être le moins compromettant, il s’arrêta à l’idée de faire publier par les journaux une note rédigée de telle sorte qu’il fût possible d’y laisser supposer l’intention de rendre service a un inconnu. Cette résolution prise, il voulut la mettre à exécution avant le retour de sa femme.
Curieux d’essayer ses forces, il se glissa hors du lit sans réveiller la dormeuse , s’enveloppa dans sa robe de chambre, et, chancelant sur ses jambes qui avaient été si longtemps privées de mouvement , il arriva péniblement’ à son fauteuil ; parvenu enfin à s’asseoir devant le bureau ou il avait compté tant de jours passés à rêver une gloire usurpée, il prit la plume, non plus pour continuer la spoliation, mais pour restituer. Sa main d’abord tremblante se raffermit, et, de ses doigts désengourdis, il put écrire l’annonce suivante :
« Un écrivain, connu dans le monde savant, a dû au hasard d’une rencontre d’avoir eu sous les yeux un mémoire manuscrit, qui traite particulièrement du déraillement sur les chemina de fer et du chauffage par la vapeur. Il désire , dans l’intérêt de l’auteur anonyme de ce mémoire, lui faire une importante communication. Prière à cet auteur ou , s’il est décédé , à sa veuye ou à ses héritiers, de se faire connaître. Répondre à M. S. G., poste restante , à Paris. »
Saturnin Grandmaison achevait de rédiger cette note, dont il ne désirait peut-être pas aussi ^ucèreraent le succès que sa conscience l’eût voulu, quand un cpup de sonnette à la porte d’entrée de rappartement réveilla Catherine en sursaut. La servante resta ébahie en voyapt
MAGASIlN PITTORESUÜE.
son maître levé et tenant encore la plume. Il ne lui laissa pas le temps d’exprimer son étonnement.
— Allez ouvrir, c’est Madame qui rentre sans doute.
— Non, Monneur, ce ne doit pas être elle ; car,, de peur de vous réveiller en sonnant , elle a eu soin d’emporter la clef.
— Allez donc! réitéra impatiemment le maître.
Catherine sertit. Un moment après, elle rentra et annonça : « Monsieur Pierre Jousselin. «
Le nom de famille de la jeune copiste avait été assez souvent prononcé devant M. Grandmaison pour qu’il se le rappelât. Sa première pensée, en entendant annoncer le visiteur, fut que celui-ci était un envoyé de Valentine, chargé de rapporter le manuscrit.
« M">e Grandmaison et cet homme se seront croisés en chemin », dit à part lui Saturnin.
Sans s’informer si l’on était disposé à le recevoir, Pierre Jousselin , qui avait suivi pas à pas la servante, passa devant elle quand elle l’eut annoncé, pénétra dans le cabinet du faux savant, et, debout près de lui, il dit en l’examinant avec attention ;
— Pardon, je dois me tromper; vous n’êtes pas M. Grandmaison Vinventeur.
Il appuya singulièrement sur ce mot.
— Pourquoi en doutez-vous?
— J’avais entendu parler d’un malade cloué dans son lit, et je vous vois là.
— Vous ignorez , mon ami, qu’aussi bien qu’il y a des maladies foudroyantes, on peut citer des exemples de guérisons subites.
— Non, certes, je ne l’ignore pas, puisque moimême...
Pierre Jousselin n’acheva pas ; mais bientôt, changeant de ton , il reprit ;
— Puisque vous êtes- bien la personne à qui je voulais parler, il me reste à vous dire ce qui m’amène.
— Ce rouleau de papier que je vois dans votre main me l’a déjà dit : vous venez de la part de M*'® Valentine Jousselin , votre parente , sans doute?
— Je suis son père , riposta vivement l’ouvrier. Et comprenant, au regard d’inquiétude que M. Grandmaison jeta sur lui, qu’il avait entendu parler de son aliénation mentale, Pierre Jousselin s’empressa de lui dire :
— Rassurez-vous, c’est bien passé. Vous savez ce que nous disions des guérisons subites : vous et moi nous en sommes la preuve; c’est déjà un bon rapport entre nous, et il est impossible que nous ne finissions pas par nous entendre.
— Nous entendre? répéta M. Grandmaison.
— Oui , à propos de ce manuscrit auquel il manquait une page, et que je vous rapporte complet.
A l’exclamation de surprise que cette nouvelle arracha à son maître , Catherine, qui se tenait sur le seuil du cabinet, accourut effrayée; mais Saturnin, dominant son émotion , la repoussa :
— Retirez-vous, Catherine, lui dit-il; M. Jousselin et moi, nous avons à causer ensemble. Que personne, pas môme ma femme , ne vienne nous interrompre.
Aussitôt que Catherine eut obéi, il demanda au père de Valentine :
— Ainsi , vous l’aveî , cette page? Vous pouvez me la montrer?
Et quand Pierre Jousselin la lui eut mise sous les yeux, il la parcourut d’un regard; puis, s’arrêtant à la ^lotion du problème qu’il avait laborieusement cherchée, il se prit le front à deux mains, et dit avec découragement ;
— Oui, je comprends, mais je n’aurais pas trouvé !
Après cet aveu de son impuissance que lui arrachait soudainement la force de la vérité, il reprit :
— Mais cette page, de qui la tenez-vous?
— De l’inventeur en personne.
— Vous le connaissez?
— Depuis que je me connais moi-même.
— Moi aussi je veux le connaître.
— Il est devant vous!
Par un mouvement dont il ne se serait pas cru capable, M. Grandmaison se leva de son fauteuil, et, droit sur ses jambes, et découvrant son front qu’abritait un bonnet de velours, il salua l’inventeur.
— J’étais venu ici pour demander justice d’une imposture, dit Pierre Jousselin avec émotion; mais je commence à croire que vous êtes un honnête homme.
Pour toute réponse, M. Grandmaison lui fit lire la note qu’il venait de rédiger.
— Ainsi, quand je me préparais à soutenir une lutte contre vous, votre intention était de rendre ce manuscrit à son auteur.
— J’espérais , du moins, m’arranger avec lui.
— Pour qu’il vous le cédât à prix d’argent? demanda le père de Valentine.
— Je n’obtiendrais pas de vous un pareil sacrifice, je le vois bien, dit l’autre ; mais le monde accepte volontiers l’idée du travail en commun.
— Un partage ! s’écria Pierre Jousselin ; vous comprenez bien que je ne peux pas l’accepter. L’œuvre est de moi seul, à moi seul en appartient l’honneur ; d’ailleurs, je vous condamnerais pour toujours à rougir devant moi si j’avais la faiblesse de consentir à un pareil marché.
— Mais, après ce que je dis de mes travaux depuis tant d’années , je suis déshonoré aux yeux de mes amis si ce mémoire, qui ne peut manquer d’être couronné, paraît sous votre nom. Pour que cette honte ne me soit pas réservée, je vous offre la moitié de ma fortune, et je réserve à votre fille une récompense plus précieuse encore.
En achevant de parler, M. Grandmaison montra du doigt un cadre placé au-dessus de son bureau : il renfermait le portrait de son fils.
L’amour du père l’emporta sur l’orgueil de l’inventeur.
— Je ne vous vends pas mon œuvre, dit-il , je ne vous cède pas une part de l’honneur quelle peut me faire ; mais je me souviens des bienfaits que nous avons reçus'de M”® Grandmaison ; je me souviendrai aussi , quand il en sera temps, de l’offre que vous m’avez faite pour ma fille ; mais afin qu’on ne puisse nous accuser, vous d’être un plagiaire , moi d’avoir conclu un marché déshonorant, il faut que ce manuscrit n’existe plus.
Pierre Jousselin le lança dans l’âtre de la cheminée , où le bois flambait en pétillant.
— Que faites- vous? s’écria Saturnin Grandmaison, quand il vit la flamme dérouler et mordre les pages du manuscrit.
— Je sauve votre honneur au prix de ma gloire , pour qu’il n’y ait ici ni un malheureux ni un ingrat.
Le mémoire achevait de se consumer quand Valentine et sa protectrice arrivèrent; elles avaient été mises sur les traces de Pierre Jousselin par une voisine ; elle l’avait vu arrêter un fiacre qui passait devant la porte, et entendu crier au cocher : « Place de la Vieille-Éstrapade , numéro 39. »
L’inventeur avait lu cette adresse écrite, de la main de Saturnin sur la première page du manuscrit.
Trois ans plus tard, Armand Grandmaison, en épousant Valentine, avait, au moins envers elle, acquitté la dette de son père.