‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 171 sur 712 · LOIR-ET-CHER · texte numérisé non relu

LOIR-ET-CHER

Deux longs tertres te ceignent.

Qui, de leur flanc hardi.

Les aquilons contraignent Et les vents du midi.

Sur l’un, Gastine sainte.

Mère des demi-dieux,

Sa tête, de vert peinte.

Envoie jusqu’aux cieux.

Et sur l’autre prend vie Maint beau cep dont le vin Porte bien peu d’envie Au vignoble angevin.

Le Loir, tard à sa fuite,

En soi s’esbanoyant.

D’eau lentement conduite,

Tes champs va tournoyant.

C’est ainsi que le poète , avec une exactitude presque topographique, a décrit le site de la Poissonnière, où

L’an que le roi François fut pris devant Pavie,

Le jour d’un samedi Dieu lui prêta la vie.

C’est-à-dire que, le TI septembre 15'24, naquit, dans ce manoir, Pierre de Ronsard, tjue Jean Dorât, en faisant 1 anagramme de son nom, appelait Rose de Pindare. Son premier biographe, Claude Binet, en remarquant cette coïncidence, est en doute de savoir « si la France receut, »par cette prinse malencontreuse, un plus grand dom- » mage , ou un plus grand bien par ceste heureuse nais- » sance? »

Le nom de la Poissonnière paraît venir de trois poissons (des ronses) qui décoraient l’écu de la famille.

Selon la tradition, un des ancêtres de Pierre ,

Ce seigneur qu’on nommoit le marquis de Ronsard,

quittant les bords du Danube, à la tête d’une compagnie franche de malandrins et de reîtres, aurait traversé la Hongrie, l’Allemagne , la Bourgogne et la grasse Champagne, et serait venu offrir ses services à Philippe de Valois, Qui pour lors avoit guerre encontre les Anglois.

Il frappa si bien l’ennemi d’estoc et de taille.

Que le roi lui donna des biens à suffisance Sur les rives du Loir

à Couture sans doute où il dut se bâtir quelque maison forte, flanquée de tourelles, munie d’un moucharabis, comme on en voit encore quelques-unes dans le département de la Sarthe.

Dans la suite, sur les ruines de ce château, Louis de Ronsard construisit le manoir dont on voit encore aujourd’hui les restes assez complets.

Une grande cour, entourée de bâtiments d’exploitation, précède le logis, dont la façade donne sur une seconde enceinte. A gauche, en entrant, se trouvaient les communs, à droite la maison, et dans le fond de la cour la chapelle.

Parmi les inscriptions et devises nombreuses qui se lisent sur les fenêtres, les portes et les cheminées, quelques-unes ne manquent ni de concision ni même d’énergie; telles sont celles-ci : Yina barhata (Les vins qui ont de la barbe), pour la cave aux vieux vins; Sustine et obstine (Supporte et abstiens-toi), sur la porte d’une sorte d’office; Voluptati et graiiis, à l’entrée de la tour, d’où l’on pourrait induire que les maîtres de céans savaient parfois sacrifier aux grâces. On lit aussi sur le linteau d’une porte de bâtiment entièrement ruiné : Vulcano et diligentiæ (A Vulcain ou au feu et à l’activité); Nyquit nymis, pour Ne quid nimis (Rien de trop), sur une cheminée, etc., etc.

Quant à l’ornementation des tympans et des piedsdroits, sculptée dans la pierre poreuse et tendre du tuf, l’action du temps a notablement endommagé les arabesques légères et gracieuses, les petites figurines qui décoraient le logis avec une merveilleuse abondance, et c’est à peine si l’œil le plus exercé peut restituer en partie ces ciselures qui, pleines de fantaisie, s’élevaient du sol jusqu’aux corniches du manoir de la Poissonnière.

La disposition de l’intérieur répond, au surplus, à celle des grandes habitations du temps : une tour renferme l’escalier; au rez-de-chaussée comme au premier étage sont de vastes salles. Une cheminée immense du rez-de-

chaussée est surchargée de sculptures d’un goût au moins douteux, et qu’une couche épaisse d’un badigeon d’ocre jaune empâte complètement. L’écusson des Ronsard, d’azur à trois ronses d’or, surmonté de celui de France, occupe le centre du manteau, avec la devise : Non falimt futuru merde (sic) (L’avenir ne trompe pas le mérite).

Ronsard, qui n’habita la Poissonnière^que jusqu’à l’âge de neuf ans, ne fut point baptisé dans la chapelle ; car on sait que, dans le trajet du château à l’église du village de Couture , la femme qui portait l’enfant le laissa choir sur les fleurs d’un pré ; une damoiselle, chargée d’un vaisseau rempli d’eau de rose et de plantes aromatiques, dans

son empressement à le relever, versa sur sa tète une partie de cette eau de senteur, ce qui fut, suivant Claude Rinet, « un présage des bonnes odeurs dont les fleurs » de ses doctes écrits devaient remplir la France. »

Dans le cours de son existence, qu’il prolongea jusqu’en 1585, Ronsard revint fréquemment à la Poissonnière; il aspirait à la revoir, quand, malgré lui.

Il étoit vingt ou trente mois Sans retourner en Vendômois.

Dès qu’il lui était permis de s’éloigner de la cour du hon roi Charles IX, il habitait alternativement la Croix- Val, Saint-Cosme et la Poissonnière , recherchant , « ores la

Vue de la Poissonnière, maison de Ronsard (Loir-et-Cher). — Dessin de Sellier.

» solitude de la forêt de Gastine, ores les rives du Loir ou )) la fontaine de Bellerie , où , bien souvent seul , mais » toujours en la compagnie des muses, il s’esgaroit. »

A chaque page de ses œuvres , on lit des vers qui respirent le saint amour du sol qui le vit naître. Tantôt il célèbre le Loir ;

Source d’argent toute pleine,

Dont le beau cours éternel Fuit pour enrichir la plaine De mon pays paternel.

Ou bien Bellerie :

L’argentine fontaine vive,

De qui le beau cristal courant.

D’une fuite lente et tardive Ressuscite le pré mourant.

Ou bien encore la forêt de Gastine :

Couché sous tes ombrages verts,

Gastine, je te chante.

Autant que les Grecs par leurs vers La forêt d’Érymanthe.

Sur la fin de ses jours, se sentant près de quitter

Ces riches campagnes Où, presque enfant, il vit Les neuf Muses compagnes L’enseigner à. l’envi,

Ronsard leur adressait ces vers touchants :

Terre, adieu, qui la première Entre tes bras m’as reçu !

Quand la belle lumière Du monde j’aperçus;

Et toi, Braye, qui roule En tes eaux fortement ;

Et toi, mon Loir, qui coule Un peu plus lentement.

Aujourd’hui, si le touriste parcourt, au déclin d’un beau jour, les sites pittoresques, les beautés toujours nouvelles de cette partie des Vaux du Loir, ce coin du Maine si riche en aspects charmants , il retrouve encore les eaux de la Braye qui roulent fortement, et le cours tranquille et limpide de ce Loir si chéri du poète; il peut, en suivant les pentes du coteau, dorées des teintes chaudes du soleil couchant, étancher sa soif dans le cristal de là fontaine de Bellerie et se reposer à l’ombre des bois de Gastine; mais die la maison qui vit naître V Apollon de la source des Muses, ainsi que Marie Stuart appelait Ronsard, de ce vieux logis abandonné, incessamment se détache quelque pierre, et si l’on n’y avise,, le manoir bientôt périra; le nom du poète jamais.

Page 1