‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 173 sur 712 · Tome XLlIl. — .Juin · texte numérisé non relu

Tome XLlIl. — .Juin

un peu touffue , vous remettra de l’impression austère et triste que pourrait bien avoir faite sur vous l’aspect général de la ville.

C’est de la renaissance, et de la plus franche. N’allez donc y chercher ni ogives, ni colonnettes, ni arcatures, ni dais, ni pinacles, ni fleurons, rien en un mot de ce qui fait le caractère et le type particuliers de l’art du moyen

âge. La Iradition est rompué; les belles lignes courbes, les beaux angles ogivaux qui forment des cadres si harmonieux, des lignes de démarcation si fines et si fières, des dessins architecturaux si nobles et si riches, tout cela a disparu ; les lignes sont droites, l’ensemble est un cadre |en forme de parallélogramme posé sur deux courts piliers. 'Rien de plus lourd, à n’en juger que par cette brève in- ^dication ; rien au contraire de plus gracieux, quand on est devant l’œuvre.

D’abord, ce cadre est fort élégant avec son dessin d’une régularité et d’une symétrie parfaites, avec ses baguettes intérieures interrompues par des séries de perles. Ensuite, il encadre un véritable tableau en bas-relief, où sont prodiguées toutes les richesses décoratives chères aux artistes de la renaissance. Petits génies assis ou à cheval sur de capricieuses arabesques, groupes de fleurs et de fruits, cartouches et cartels découpés et enroulés dans tous les sens, têtes d’hommes et de bêtes retenant des liens qui retiennent ce que vous voudrez ; il y a de tout cela, et il n’y en a ni trop, ni trop peu, et chaque chose est bien à sa place. Ces arabesques se font équilibre, ces cartouches s’enroulent d’une manière symétrique et harmonieuse, ces têtes d’anges ou d’amours, d’hommes et de bêtes, masquent ingénieusement des vides, ou mettent de la vie dans une ornementation qui serait sans cela par trop exclusivement géométrique.

Au centre de la composition est un autre cadre plus petit renfermant un écusson : une grande couronne de chêne entoure l’écusson, et cette couronne est elle-même soutenue par deux femmes dessinées et drapées avec toute la grâce des bas-reliefs antiques. Si ces deux femmes avaient été retrouvées dans quelque fouille à Herculanum ou à Pompéi, elles seraient déjà universellement connues, ainsi que la jolie tête de fantaisie, à l’original diadème, qui sert de couronnement à l’écusson, et qui se trouve si bien encadrée et accompagnée par des espèces A’infiilæ se terminant en grappes de fruits.

Des deux côtés du cadre, avec un relief considérable, se détachent les portraits des deux époux qui furent sans doute jadis les maîtres et seigneurs de cette maison, et qui semblent veiller sur l’écusson de leur famille.

Comme le grand cadre, dans, sa forme générale un peu sèche de carré long , présenterait un aspect trop monotone , l’artiste a rompu cette monotonie en disposant aux deux extrémités, comme pendants, deux gaines à trois compartiments três-ornés, d’où émergent les bustes de deux personnages conçus dans ce style païen dont la renaissance offre d’innombrables exemples. Ces deux personnages sont en même temps des cariatides ; leur tête est surmontée d’un léger chapiteau corinthien, et sur les deux chapiteaux repose une sorte d’élégante architrave ou frise ornée de feuillages et servant de trait d’union entre les maîtresses poutres du plafond et le cadre proprement dit, qui, sans cela, aurait dù monter jusqu’aux susdites poutres, et alors perdre sa forme élégante de carré allongé pour se rapprocher du carré parfait, bien plus lourd d’aspect et bien moins fait pour décorer et être décoré qu’un panneau long. Un support avec une tête de bête au milieu et des saillies aux angles en façon de consoles empêche le cadre sculpté de reposer gauchement et sans transition sur le bandeau de pierre unie de la j cheminée.

I II restait en haut un intervalle vide entre la frise et les ! poutres transversales : l’artiste l’a rempli par des niches où se trouvent des figures de grand relfef, ce qui est logique, puisqu’elles doivent être vues de plus loin, et quelles sont dans un endroit plus sombre. La tête du milieu, une tête de femme, par sa coiffure, sa grande colle-

rette et ce qu’on voit de son vêtement, rappelle la mode de la seconde moitié du seizième siècle ; elle est charmante de lignes et d’attitude. Des consoles garnies de feuillages relient le tout aux poutres et ont l’air de les supporter, ce qui satisfait à une des plus grandes exigences de l’art architectural : faire en sorte que tout se tienne et se soutienne ou ait absolument l’air de se soutenir.

Au-dessous de la tête de femme qui est en haut de tout l’ouvrage se trouve un écriteau portant ces mots : Pax huie domui (La paix à cette maison). Vœu touchant et qui a dû être exaucé, car la bourse que l’on voit distinctement dans la main du mari, et probablement aussi dans celle de la femme, ne veut pas dire seulement que cette maison était riche, mais encore qu’elle était hospitalière et bienfaisante , et certes la paix doit appartenir à ceux qui sont bienfaisants et de bonne volonté, la paix du cœur au moins, à défaut de l’autre.

Au point de vue de l’histoire de l’art en général, la cheminée de Vitré a ceci d’intéressant, quelle marque très-bien le moment de transition où cette partie si importante des habitations se métamorphose d’une manière profonde. Ainsi, le bas-relief qui surmonte la cheminée de notre gravure rappelle les grandes proportions des manteaux pu hottes du moyen âge, tandis que le bas, le foyer, l’âtre proprement dit, fait déjà songer par sa forme, ses dimensions et sa disposition, à la cheminée moderne.

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