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LES CHEMINÉES

Il semblerait que la cheminée, cet objet de première nécessité, ait dû toujours exister telle qu’elle est, ou du moins exister avec des formes du même genre. Ce serait une grave erreur que de le croire, et la cheminée, avant d’être devenue ce quelle est de nos jours, a passé par des modifications fort variées.

D’abord, il n’y a pas eu de cheminées dans tous lespays , et les anciens Grecs ou Romains , qui , malgré la douceur de leur climat, avaient pourtant des jours d’hiver où le feu n’était pas du superflu, semblent n’avoir jamais employé, même quand le besoin s’en faisait le plus sentir, ce mode de chauffage, qui nous paraît si commode et si simple. Ils se chauffaient soit au moyen àlnjpocatistes, ou foyers inférieurs, qui répandaient la chaleur par des conduits sous le pavage des appartements et dans l’épaisseur des murs, comme les calorifères modernes; soit au moyen de réchauds ou brasiers qu’on roulait d’une pièce à une autre, comme cela se fait encore, du reste, en Italie et en Espagne. Il est bien évident que dans ce dernier .éas les toits ou plafonds devaient être percés d’un trou par où s’échappait la fumée. Une bonne preuve que les anciens n’avaient pas de cheminées, c’est que leurs auteurs se plaignent de la fumée d’une façon très-caractéristique, et qu’un de leurs plus grands architectes, Vitruve, recommande dans ses ouvrages de ne pas suspendre de tableaux dans les chambres où l’on fait du feu, et de n’y mettre que des corniches et des moulures sans ornements, pour éviter les dépôts noirs et fumeux qui se font sur tout ce qui est en saillie. Or il est bien évident qu’il ne fei’ait pas cette recommandation d’un style aussi général si la fumée n’eût été qu’un accident et non pas une habitude normale.

Un fait bien frappant aussi, c’est que dans les nombreux dessins des artistes de Pompéi on ne voit aucune construction , au sommet d’une maison ou d’un édifice quelconque, ayant le plus léger rapport avec une cheminée.

Les fouilles opérées dans les bâtiments de cette ville n’ont rien fait trouver non plus qui , de près ou de loin , se rapportât à ce genre d’invention. Dans quelques villes d’Italie on a bien trouvé des appareils de chauffage ou de cuisson, mais ils appartiennent d’une façon bien nette au

genre fourneau, four ou poêle, qui n’est pas celui qui nous occupe.

Pendant les premiers siècles du moyen âge , on suivit les us et coutumes 'des anciens , et ce n’est que vers le onzième ou le douzième siècle qu’on commence à avoir des cheminées proprement dites et des foyers installés spécialement dans les intérieurs. Les cuisines des abbayes et des châteaux, pendant la période antérieure à la date ci-dessus indiquée, n’ont pas de cheminées, ce qui peut paraître bizarre, mais sont transformées elles-mêmes en une vaste cheminée , avec un ou deux tuyaux à la voûte par où s’échappait la fumée.

La cheminée primitive, du reste, était fort simple : elle consistait en une niche prise dans l’épaisseur du mur, arrêtée et encadrée de chaque côté par deux pieds-droits, et surmontée d’un manteau ou hotte faisant un peu de tirage, et sous lequel s’engouffrait la fumée. Les plus anciennes cheminées sont souvent établies sur un plan circulaire.

Les cheminées du douzième siècle ne sont pas si larges que celles du siècle suivant : aussi le manteau est-il droit et formé d’une plate-bande d’un ou quelquefoïb de deux morceaux. Vers la fin du douzième siècle , comme la cheminée s’élargit , on emploie l’arc dans la construction du manteau. On introduit aussi peu à peu d’autres perfectionnements ; le fond de la cheminée se maçonne en tuileaux ou se garnit d’une plaque de fer pour résister au feu. L âtre est aussi recouvert d’une couche de briques.

La cheminée, au douzième siècle, est rarement adossée aux murs intérieurs ou transversaux. On la place de préférence sur les murs de face, entre deux croisées. Si le mur n’était pas assez épais, le fond de la cheminée s’avançait en encorbellement ou reposait sur la saillie de la porte d’entrée. Tout en se chauffant, on voulait voir dans la rue, sans se déranger, surtout lorsqu’on se tenait sous le manteau ; aussi pratiquait-on souvent une petite fenêtre d’un côté dans le fond de la cheminée.

Quand les cheminées devinrent trés-larges et qu’il ne fut plus possible d’avoir des plates-bandes de pareille dimension , on construisit souvent en bois les manteaux chez les particuliers , et l’on planta des poignées en fer sous ces manteaux, afin qu’on pût, sans trop de fatigue, se chauffer les pieds l’un après l’autre en restant debout.

On disposait parfois des bancs sur l’âtre, des deux côtés, afin de s’y asseoir et de s’y chauffer, lorsque le feu était diminué. On avait de grands foyers, parce qu’on avait besoin de faire de grands feux pour chauffer de grandes salles.

C’était, du reste, autour de ces immenses foyers , où brûlaient des troncs d’arbres, que se réunissaient tous les membres de la famille, et non-seulement les maîtres, mais encore les serviteurs , et la lueur de ces feux suffisait à éclairer le travail des femmes qui tricotaient , ou cousaient, ou filaient.

Jusqu’au quatorzième siècle, il est à remarquer que les cheminées des châteaux aussi bien que celles des maisons de bourgeois sont considérées comme objets de pure né-

tessité, et qu’on les construit avec une grande simplicité, h ne déploie de luxe que pour les peintures, les boiseries et les. tentures. A partir du quatorzième siècle , le goût de la décoration s’applique aussi aux manteaux de cheminées, qui se couvrent de sculptures, de moulures, de basreliefs de toutes sortes. Comme on rebâtit de grandes salles sur des proportions encore plus grandes que les anciennes, on a besoin d’y mettre deux cheminées ou même plus, et la décoration, dans ce cas, devient une nécessité : la nudité des cheminées aurait fait un contraste désagréable avec le reste.

On voit aussi un usage intelligent s’établir. Les chemi-

j nées, à force de s’agrandir, étaient devenues tellement larges que le vent pouvait et devait rabattre la fumée , à cause du mauvais tirage. On inventa de diviser les tuyaux et le foyer: la cheminée a toujours son grand aspect, et il y a plusieurs conduits plus étroits, par conséquent le tirage est plus fort. Un des exemples les plus remarquables de cette disposition est la cheminée delà grande salle du palais des comtes de Poitiers. Elle a 10 mètres de large sous le manteau, et 2"'. 30 de profondeur; c’est un véritable édifice : aussi la cheminée est-elle divisée en trois foyers.

^ Les châteaux des quatorzième et quinzième siècles possèdent encore un grand nombre de cheminées de dimensions bien moindres dans les tours et les appartements privés. Souvent ces cheminées sont disposées de manière à chauffer deux pièces. L abbé Lebeuf affirme en avoir vu une, dans le donjon de Montlhéry, qui chauffait quatre chambres.

La décoration des cheminées est souvent fort riche, même chez les bourgeois , du quatorzième au quinziéme siècle; seulement, comme la sculpture sur pierre était chère , et que beaucoup de personnes songeaient plutôt à paraître qu’à être, — ce qui prouve, quoi qu’on en dise, que cette mode n’est pas spéciale au dix-neuvième siècle, — beaucoup de cheminées d’habitations privées étaient recouvertes de plâtre sculpté et mouluré imitant la pierre.

A l’époque de la renaissance , il y a encore de belles cheminées dans les intérieurs de châteaux, palais de justice, hôtels de ville. Les pieds-droits et les manteaux sont décorés de sculptures et même de peintures d’une richesse et d une élégance que nous ne pouvons nous lasser d’admirer. Ainsi il suffit de citer, parmi les, plus connues, les cheminées des châteaux d’Écouen, de Fontainebleau, et la merveilleuse cheminée de la grande salle du palais de justice de Bruges.

Bientôt cependant les dimensions énormes données aux cheminées se réduisent. Déjà, pendant le dix-septiéme siècle, elles sont moins grandes, quoique d’un aspect encore respectable. Le marbre remplace la pierre; le manteau s abaisse et finit par se placer à hauteur d’appui ; les anciennes sculptures sont remplacées par des objets d’art mobiles que l’on place sur la mince plate-bande du dessus de la cheminée. Au lieu des grandes statues , des ogives du moyen âge, des bas-reliefs de la renaissance, on a des pendules de marbre ou de bronze , des candélabres , des flambeaux , des coupes, des statuettes, des jardinières en majolique ou en bois sculpté, et autres objets qui varient selon les années, les saisons ou les modes. Le beau s’est transformé en joli; il faut nous en consoler; la vie d’aujourd’ hui n’est pas et ne peut pas redevenir ce qu’elle était il y a des siècles ; l’humanité suit sa marche; la civilisation a ses exigences ; nos intérieurs plus petits, mais plus intimes, osons le dire, demandent de plus petits âtres, et, faut-il l’avouer? nous croyons bien que nos grands-pères, avec leurs troncs d’arbres tout entiers, ne jçuissaient pas de la bonne et douce chaleur que nous donnent les quelques bûches de nos modestes foyers.

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