‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 177 sur 712 · SON SÉJOUR EN FRANCE · texte numérisé non relu

SON SÉJOUR EN FRANCE

Copperfield fut suivi de Bleak hoiise, dramatique et foudroyant procès contre la Cour de la chancellerie. Les seuls délassements de Dickens, pendant des travaux si multipliés, étaient les jeux de ses enfants, auxquels il se mêlait avec l’entrain de sa souple et élastique nature. Il érigeait un théâtre chez lui pour les fêtes de Noël, et y jouait avec des acteurs dont l’âge variait de huit ans jusqu’à trois, les petites filles prenant des airs graves d’un effet bien amusant sur ces jeunes figures. Un petit David de quatre ans terrassait un Goliath, et entrait dans l’esprit de son rôle avec une telle ardeur qu’il exécutait sans sourciller les plus tragiques exploits, et les célébrait en chantant, sans faire une fausse note, aux frénétiques applaudissements des spectateurs. Plusieurs fois bissé, il recommençait avec la même verve. Le père rédigeait les affiches et annonçait To))i Pouce et Fortunio, représentés par l’enfant phénoménal, et pour les débuts de « M. Pleurniche, à la veille d’accomplir sa troisième année. » Wilkie Collins et Thackeray, au nombre des assistants, se pâmaient de rire. La gaieté devenait contagieuse.

En 1853, il visita de nouveau Gênes , Florence, Rome, où le spectacle des marionnettes l’enchanta : « Un Polichinelle si leste , si gai , si vivant , si gracieux, qu’il en est irrésistible. Lui voir porter un parapluie au-dessus de la tête de sa maîtresse pendant un orage , lier conversation avec un géant qu’il rencontre dans la forêt, et s’aller coucher en compagnie du poney , sont choses à ne jamais oublier. Soit que Pulcinella montre du doigt quelqu’un, soit qu’il salue, soit qu’il rie, soit qu’il pleure, il le fait à l’italienne et comme jamais Anglais ne le fit depuis que le monde est monde. Les gaietés de Pulcmella n’enrayent pas la marche de la mal' aria, qui, tous les ans, gagne du terrain, frappe aux portes de la Ville éternelle et l’envahit comme si elle avait mission de l’engloutir. »

Après ses excursions en Italie, Dickens revenait en France avec bonheur. Il en aimait le sol, le ciel, le climat,

« la population affairée des villes et des campagnes, qui travaille dur, qui est sobre, tempérée, de belle humeur, affectueuse, et en général remarquable pour ses manières engageantes. Peu de gens, s’ils ne sont atrabilaires, pourraient assister aux récréations des Français sans concevoir un grand respect pour leur caractère, si simple, si inolfensif en ses joies, si expansif et si facile à plaire. » Boulogne était sa ville de prédilection : « Que n’est-elle à 300 milles de Londres ! mes compatriotes en raffoleraient ! Il y a dans le site, dans les maisons, dans les gens, de quoi défrayer l’esprit et l’imagination. »

11 parcourt la ville haute et basse et sa verte ceinture de remparts ombragés, où de vieux invalides se réchauffent au soleil , entourés de bambins dont ils raccommodent les pantins et les bateaux. Il devient l’hôte d’un propriétaire modèle , M . Loyal , citoyen de la cité , conseillèr municipal ,

« le meilleur des hommes, un ijentilhomme par nature, qui a créé sa pYopriété et la cultive, échangeant l’habit noir contre la blouse; mais sous la blouse ou sous l’habit bat l’un des meilleurs cœurs d’une nation où abondent les bons cœurs.

« La vilki des Moulineaux, située à mi-côte d’une haute

colline, domine le pays. Le jardin est plein de fleurs; il y a quinze fontaines qui n’ont que le défaut, assez général en France, de manquer d’eau. >' Les préparatifs de la foire, l’animation des allants et venants, la formation d’un camp pour la visite du prince Albert à l’empereur Napoléon III , l’adresse des soldats à improviser des maisons, des quartiers , des rues où les facteurs peuvent distribuer les lettres avec la même exactitude que dans la rue de Rivoli : rien n’est perdu pour l’observateur. Il a décrit dans une courte et touchante nouvelle la facilité avec laquelle le troupier français s’adapte à toutes les circonstances , à tous les lieux, se rendant toujours utile et se faisant aimer de tous.

Au milieu de sa famille , avec quelques amis qui viennent d’Angleterre le visiter, Dickens respire plus à l’aise dans cette douce et paisible atmosphère bourgeoise , dont le repos n’est troublé que par deux chats, vils meurtriers «qui guettent incessamment Dic/c , le serin favori de ma fille aînée. Elle a si bien apprivoisé de sa main caressante ce petit cœur ailé , qu’il est devenu le plus docile des compagnons.

» M. Loyal a fait des pertes, sans parler du dommage que lui causa une famille anglaise, une mère et ses enfants, laissés sans le sou dans une de ses maisons pendant toute une année. M. Loyal , qui n’est pas à beaucoup prés aussi riche que nous le souhaiterions, n’eut pas le courage de leur dire : Allez-vous-en ! de sorte qu’ils restèrent indéfiniment. Plusieurs locataires solvables se présentèrent, mais le local était occupé. Enfin , les délaissés trouvèrent de l’aide et les moyens de repasser l’eau. M. Loyal embrassa cordialement ses hôtes, et leur dit ; « Adieu, mes « pauvres amis. » Il revint s’asseoir dans le salon et fuma en paix sa pipe.

« — Et le loyer, monsieur Loyal? — Eh bien, le loyer ! Ah ! bah ! le bon Dieu me le revaudra ; ce n’est pas la peine d’en parler, monsieur Dic^ns. — Et le brave homme, son chapeau à la main, remonta l’allée à reculons comme s’il allait plonger tout droit, sans passer par le cérémonial de la mort, dans l’étoile du soir qui se levait à l’horizon. «

Une épidémie de rougeole coupa court à la composition d’un drame de Wilkie Collins et d’une pièce comique écrite par Dickens pour les petits acteurs. La joyeuse colonie se dispersa; la mère et les enfants retournèrent à Londres, au grand désespoir de M. Loyal qui s’était pris pour eux d’une vive affection, et Dickens partit pour Paris. Il y vécut dans un cercle d’artistes et de littérateurs. Ary Scheffer, ayant désiré faire son portrait, le mit en relation avec le noble et malheureux Manin, qui devint le maître d’italien de Mamey et Katey, arrivées en octobre avec leur maman.

Dickens dîna chez Scribe en compagnie d’Auber, chez l’excellent acteur Regnier, avec M. Legouvé, avec Georges Sand chez M™® Viardot, qu’il avait entendue dans Y Orphée de Gluck : « Œuvre admirable d’un bout à l’autre. Je ne puis me rappeler sans émotion la première scène. C’est la plus belle représentation de la douleur qui se puisse imaginer. Quand les dieux rendent à Orphée l’espérance et l’encouragent à aller arracher Eurydice des mains infernales, la manière dont M»"’ Yiardot prend sur la tombe la lyre délaissée et redevient radieuse, est sublime de noblesse ; et lorsqu’elle reconnaît au contact la main d’Eurydice, et que, cédant à ses instances, elle se tourne et la tue d’un regard, son jeu est du génie! Cela vaut le voyage de Paris , car nulle part l’art n’atteint à cette hauteur. »

Il n’avait pas toujours le goût aussi sfur. Le Théâtre- Français le laissa indifférent; «trop de traditions, de convenu, trop de classiquo. » Les nuances fines lui échap-

peut comme à la plupart des étrangers, qui ne peuvent goûter ni Molière , ni la Fontaine, ni Racine. En revanche, les Mémoires du Diable, le Médecin des Enfants, mélodrames alors en vogue, le ravissent; il admire les situations et l’émotion populaire, excitée au plus haut point.

Accueilli et fêté par Émile Girardin , il décrit avec complaisance le luxe oriental d’un repas où figurait un gigantesque plumpudding, inscrit sur la carte du menu comme un hommage cà « l’illustre écrivain de l’Angleterre. » Il sort de l’hôtel ébloui de ses magnificences qui ne sont cependant que le prélude d’un second dîner, encore plus splendide, donné par le Lucullus Parisien.

Il assista au retour de l’armée de Crimée. « Les Français savent certainement honorer leurs compatriotes d’une manière merveilleuse. » L’Exposition de 1855 lui montra la supériorité de l’art français sur l’art anglais, «tombé

dans une routine systématique, étroite, cjonventionnelle. Il y a certes aussi de mauvais tableaux français ; mais que de beauté dans les bons ! que de hardiesse ! quelle sûreté de dessin ! que d’action et de passion ! »

Nous ne pouvons le suivre dans ses expériences parisiennes et analyser les conclusions plus ou moins justes qu’il en tire ; il faut les lire dans les lettres intimes adressées à M. Forster, son biographe.

La fin à une autre livraison.

Page 1