‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 20 sur 712 · I. — FONDATION DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

I. — FONDATION DE CONSTANTINOPLE

Avec Constantin, le christianisme devint la religion de l’empire, et cette révolution dans l’ordre religieux devait entraîner nécessairement un changement complet dans le gouvernement et dans la société. C’est pourquoi, comprenant combien les lieux ont d’influence sur les idées et les sentiments, Constantin renia l’ancienne Rome, toute pleine de souvenirs républicains et païens , et alla fonder une autre Rome, destinée à faire déserter et oublier la première. Il choisit pour emplacement de la nouvelle capitale les bords enchantés du Rosphore.

Constantinople (la ville de Constantin) s’éleva sur le terrain de Ryzance, dans une admirable position. On commença cà y travailler en 326. Constantin y établit un sénat, des tribus, des curies; il fit placer au centre de Constantinople le milliaire d’or d’où partaient toutes les grandes voies publiques; et, non content de faire de la nouvelle cité la première de toutes par la puissance et la domination , il voulut quelle fût aussi la première par la magnificence. On y construisit un cirque, un forum, des bains publics. On dépeça les plus beaux monuments de la Thrace et de la Propontide, et Ton se servit de leurs débris pour faire de nouveaux et imposants édifices, tels qu’églises, palais, arcs de triomphe. Italie, Grèce, Asie, tout fut mis à contribution, tout fut dépouillé pour embellir, pour enrichir Byzance; et comme les chefs-d’œuvre des anciens maîtres ne suffisaient pas, que d’ailleurs le goût perdait de sa simplicité , et que la richesse devenait une des conditions de la beauté , l’empereur fit exécuter un nombre considérable de statues en marbre, en bronze et même en or; les murs furent décorés d’une foule de bas-reliefs, de peintures et de mosaïques, genre d’ornement qui désormais devait faire fureur. Et ce n’est pas seulement à Constantinople que se déployait un pareil luxe ; beaucoup d’autres villes de l’empire furent dotées d’églises embellies et enrichies de la même manière.

— PREMIÈRE ÉGLISE DE LA SAINTE-SAGESSE (SAINTE-SOPHIE) sous CONSTANTIN.

Vers la vingtième année de son règne , Constantin fonda à Constantinople une église dédiée à la Sagesse divine (en grec, tî Aghîa Sophia, à la Sainte -Sagesse). Voilà l’origine du nom de cette église, plus tard refaite sur un plan immense , et qui n’était pas consacrée à une sainte , mais à un des attributs de Dieu , la Sagesse tSophîa).

A cette époque, on pouvait déjà remarquer dans l’art quelques-uns des principaux traits dont les temps ultérieurs offrirent le complet développement. Ainsi, en tant que style architectural des églises ou basiliques, on constate l’abandon des lignes droites, des surfaces carrées, des frontons angulaires, tels qu’on les voit dans les anciens édifices d’Athènes, par exemple. Le bàndeau rectiligne devient arc ; le toit à pentes en surfaces planes devient dôme ou coupole : lignes courbes et surfaces curvilignes régnent partout. Comme style décoratif, nous l’avons dit, la profusion des ornements, la richesse des matériaux, la variété chatoyante des couleurs, remplacent la noble et grande simplicité des Ictinos, des Callicratès, des Phidias et de leurs disciples. Faire grand, faire riche, tel est le rêve; faire beau n’occupe plus autant. Aussi voit-on naître et se propager un goût désordonné pour les étoffes somptueuses, les tissus brodés et brochés, les meubles précieux, les marqueteries de pierres, de métaux, de bois, de verres colorés : la mosaïque, cette œuvre qui demande surtout temps, patience et argent, devient l’élément indispensable de toute ornementation. Le grand art plastique, la sculpture, qui avait produit tant de merveilles dans la Grèce et ses colonies, ne produit plus que des œuvres barbares. On n’observe plus, on n’étudie plus les belles lignes humaines : c’en est fait de la beauté idéale de la forme.

La basilique élevée par Constantin en l’honneur de la Sagesse divine, et qui devait être conçue d’après le nouveau style, fut agrandie par l’empereur Constance. On donna de plus vastes proportions à la nef, et l’édifice fut même réédifié en partie.

Au commencement du cinquième siècle, en 404, ce temple fut brûlé par les Ariens à la suite d’une des émeutes religieuses si fréquentes dans l’empire d’Orient. L’empereur Théodose le fit réparer ; mais l’incendie le détruisit de nouveau sous le règne de Justinien, en 532. Voici à quelle occasion.

La ville était partagée, comme l’on sait, en factions qui prenaient fait et cause pour les verts et les hleus dans les courses du cirque. L’empereur Justinien et l’impératrice Théodora s’associaient à ces querelles et augmentaient encore l’ardeur de ces ridicules et honteuses rivalités; disputes de cochers qui devaient faire couler le sang à flots !

Ces amusements passionnés n’empêchaient pas le peuple de souffrir de l’aggravation des charges publiques , et ne faisaient que rendre les esprits plus irritables par le contraste des plaisirs et de la misère. Une sédition éclata : plus de trente mille hommes y périrent, si l’on en croit les auteurs, et Sainte-Sophie fut brûlée.

ni. — LA NOUVELLE SAINTE-SOPHIE SOUS JUSTINIEN.

Justinien se mit aussitôt à l’œuvre pour la réédifier, et déclara que ce serait « le plus magnifique monument qu’on eût fait depuis la création. » Il fit rechercher dans toutes les provinces de son empire les marbres , les colonnes, les sculptures, qui pouvaient lui être utiles. Les édifices religieux et civils de l’Orient et de l’Occident furent dépouillés. Marcia, dame romaine, envoya de Rome, embarquées sur des radeaux , huit colonnes qui venaient du grand temple du Soleil, bâti par Aurélien à Balbeck. Huit autres colonnes de marbre vert tacheté de noir, enlevées sans doute au fameux temple de Diane, furent expédiées d’Éphèse.

Justinien rassembla une armée d’ouvriers venus de tous les pays ('), et chargea de la direction des travaux deux architectes grecs alors en grande réputation, An-

(•) i( Artifices coe^ittoto m orlie. »

thémios de Thralles el Isidèros de Milel. L’empereur mit une ardeur incroyable à suivre et à surveiller les travaux. L’emplacement de l’église n’était pas éloigné de son palais. Il fit construire une galerie qui conduisait du palais impérial à l’enceinte où s’élevait l’église, afin de pouvoir venir promptement, à tout instant et sans être vu, s’assurer par ses propres yeux de l’assiduité des travailleurs. On sait même quel était le costume qu’il portait à cette occasion : il avait une mauvaise tunique de lin , un mouchoir roulé autour de la tête, et un bâton à la main. Réprimandes, punitions, et aussi fréquentes récompenses, tout était mis en œuvre.

Les deux architectes avaient sous leurs ordres cent maîtres maçons, et chaque maître maçon dirigeait une troupe de cent ouvriers. Cinq mille ouvriers travaillaient au côté droit, et cinq mille au côté gauche.

On établit d’abord une couche d’un béton dur comme du fer et d’une épaisseur de vingt pieds. C’est sur cette couche inébranlable que furent posées les premières fondations des piliers. Les murs furent construits en briques; mais pour les piliers on employa de gros blocs de pierre calcaire , qui furent reliés par des crampons de fer, ainsi que les plaques de marbre qui formaient le revêtement de tout l’édifice.

On était arrivé au point où devait commencer le dôme, cette partie caractéristique du nouvel art grec ou byzantin, comme on l’appelle dans l’histoire de l’architecture. Rhodes fut chargée de confectionner les briques destinées à cette œuvre si importante et si difficile, à cause de l’audace du plan. L’empereur ne s’en remit pas à la bonne foi des fabricants de briques, et poussa la précaution jusqu’à envoyer trois de ses familiers, avec mission de surveiller le travail des briquetiers. Les briques étaient d’un travail si fin et d’une terre si légère , que douze d’entre elles ne pesaient pas plus qu’une brique ordinaire. Chacune portait l’inscription suivante ; C’est Dieu qui l'a fondée. Dieu lui portera secours. On les rangeait par couches bien alignées ; de douze en douze assises on mettait des reliques et l’on faisait des prières. Enfin, le dôme fut achevé heureusement.

Il restait à décorer l’édifice. On déploya alors une magnificence inouïe. Dorures, peintures à l’encaustique, revêtements de marbres précieux, mosaïques, tout fut prodigué. Pas une surface qui ne fût couverte , pas une saillie qui ne fût peinte ou dorée. La coupole fut rehaussée d’une immense mosaïque dorée et colorée. Ce fut de toutes parts comme un ruissellement de lumières et de rayons. Toutes les peintures étaient sur fond d’or. Du reste, on sait que c’était une habitude des décorateurs et peintres byzantins, et l’on retrouve ce procédé dans beaucoup d’églises d’Italie et de Sicile, et même de France, datant des onzième et douzième siècles : peinture byzantine , style byzantin , sont des expressions fort usitées, et dont personne, pour ainsi dire, n’ignore le sens.

L’énumération des vases sacrés et des candélabres en or massif, dont nous trouvons le détail dans les historiens, fait penser aux splendeurs féeriques des Mille et une nuits. Les auteurs deviennent poètes quand ils parlent du merveilleux spectacle qu’offrait l’immense basilique avec ses candélabres et ses lampes suspendues à des chaînes d’airain. 11 y en avait tant, « que ces lampes semblaient nager dans un océan de feu. »

Le revers de la médaille, c’est que l’empereur se ruina et ruina l’empire à cette œuvre gigantesque. Impôts des provinces, triWts et dépouilles des Rarbares, furent absorbés par le gouffre sans le combler. 11 fallut augmenter les charges publiques déjà lourdes, retenir les traitements de.' fonctionnaires an mépris de tous les droits. On faisait

argent de tout; on utilisait tout. On alla jusqu’à fondre les tuyaux de plomb qui conduisaient l’eau ailx fontaines de la ville, et on les remplaça par des tuyaux en terre, j Enfin la basilique fut achevée. On avait employé sept ans et demi à rassembler les matériaux, et huit à bâtir l’édifice. L’empereur en fit la dédicace avec une pompe incroyable. On tua d’abord, en signe de réjouissance, des milliers de bœufs, de moutons, de cerfs, de porcs, de poules et de poulets, qu’on distribua au peuple. Puis l’empereur, accompagné du patriarche , marcha vers le temple, et, franchissant les portes solennellement ouvertes, s’élança vers l’ambon, et là, exalté par la vue de ces prodigieuses splendeurs qui l’entouraient de toutes parts, il s’écria dans un transport de joie, d’admiration et d’orgueil : « Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’accomplir cet ouvrage ! Je t’ai vaincu. Salomon ! » Alors commencèrent, pour durer quatorze jours, les prières, les festins publics, les distributions de pièces d’or et d’argent.

La fin à une autre livraison.

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