LA SALLE DES PESTIFÉRÉS A JAFFA
Nous rappellerons que la densité d’un corps solide ou liquide est le rapport du poids d’un certain volume de ce corps au poids d’un même volume d’eau distillée , pris <à la température de + 4 degrés. Un litre d’eau, pe-
Grâce au chef-d’œuvre de Gros, l’épisode des pestiférés de Jaffa est devenu populaire, et pour tout le monde cette scène de la vie de Bonaparte se présente à l’imagination telle que le peintre l’a -retracée. Cependant, ici
La Salle des pestiférés à Jaffa, d’après Antoine Petit et M. Despagne. — Dessin de Sellier.
comme dans bien d’autres circonstances analogues , l’artiste a été beaucoup plus poète qu’historien, et il s’est éloigné sensiblement de la vérité pour satisfaire aux conditions de 1 art tel que le goût de son époque l’entendait. David, vers le même temps, ayant à représenter Bonaparte passant les Alpes, l’avait placé « calme sur un cheval fougueux », et lui avait donné un geste héroïque et théâtral. Gros a usé avec la réalité du même genre de liberté en peignant Bonaparte à Jaffa. Le tableau de Gros nous montre les blôssés groupés dans une espèce de vestibule immense d un riche palais moresque ; par des arcades on peut apercevoir le ciel splendide de l’Orient, une partie de la ville ï c Jaffa, la mer s étendant au loin et couverte de vaisseaux. Bonaparte, entouré d une brillante escorte, touche d’un geste majestueux un des pestiférés , qui se soulève à son passage, laissant voir son corps presque entièrement nu. Autour du général impassible, les officiers semblent trèsinquiels du danger qu’ils courent en accompagnant leur
•Voilà le poème pittoresque conçu par l’artiste, qui a erché avant tout à être noble, et qui, de plus, s’est ar-
rangé de manière â avoir des occasions de déployer ses qualités de coloriste.
Voyons maintenant la réalité.
Il faut d abord renoncer au riche palais à arcades s’ouvrant sur un vaste horizon. Notre dessin, qui reproduit un croquis fait en 1847, d’après nature, par M. Antoine Petit (peintre mort à Versailles en 1866), représente la salle basse de couvent où Bonaparte s’est arrêté, et que l’on montre encore aujourd’hui au voyageur, en souvenir de la scène qui s’y est passée. Gros a conservé la disposition générale et surtout la perspective de la galerie du fond à gauche ; mais il a percé hardiment les murailles pour jeter de l’air et de la lumière dans son tableau.
Quant à l’acte même de Bonaparte, il est raconté par le témoin oculaire qui peut avoir le plus d’autorité, par Desgenettes lui-même, le guide de Bonaparte dans sa promenade à travers la peste. Voici comment Desgenettes s’exprime dans son Histoire médicale de l’armée d’ Orient : «Le 21 ventôse an 7 (11 mars 1799), le général èn chef, suivi de son état-major, vint visiter les hôpitaux. Un moment avant son départ du camp, le bruit s’était ré-
pandu jusque sous sa tente que plusieurs militaires étaient tombés morts en se promenant sur le quai. Le fait est simplement que des infirmiers turcs, chargés de jeter à la mer des hommes morts dans la nuit , s’étaient contentés de les déposer devant la porte de cet établissement. Le général en chef, parcourant les deux hôpitaux, parla à presque tous les militaires, et s’occupa plus d’une heure et demie de tous les détails d’organisation. Se trouvant dans une chambre étroite et très -encombrée, il aida à soulever le cadavre hideux d'un soldat , dont les habits en lambeaux étaient souillés'par l’ouverture d’un bubon abcédé.
» Après avoir essayé , sans affectation , de conduire le général en chef vers la porte , je lui fis entendre qu’un plus long séjour deviendrait beaucoup plus qu’inutile. Cette conduite n’a pas empêché que l’on ait souvent murmuré dans l’armée sur ce que je ne m’étais pas opposé plus formellement à la visite si prolongée du général en chef. Ceux-là le connaissent bien peu, qui croient qu’il est des moyens faciles de changer sa résolution ou de l’intimider par quelque danger. »
Bonaparte aidant à soulever un cadavre hideux et souillé, tel était donc le thème proposé à Gros. On comprend qu’il l’ait trouvé difficile à traiter en restant élégant et noble. Il l’a modifié; a-t-il eu tort? C’est là une question qui ne peut être résolue que le jour où un autre peintre, suivant avec plus d’exactitude le récit de Desgenettes , fera un tableau supérieur en beauté au chef-d’œuvre que nous devons à Gros.