ET M. GUILHE, PROFESSEUR A BORDEAUX
« Au moment (') où l’Assemblée constituante allait se séparer, dit Sainte-Beuve, Talleyrand soumettait à l’attention de ses collègues un rapport et presque un livre sur un vaste plan d’instruction publique ayant à sa base l’École communale et à son sommet l’Institut. La lecture , qui remplit plus d’une séance, fut entendue jusqu’au bout avec la plus grande faveur. Marie-Joseph Chénier n’a pas craint d’appeler cet ouvrage « un monument de gloire lit- » téraire , où tous les charmes du style embellissent les » idées philosophiques. » Il ne se pouvait, ajoute Sainte- Beuve, un plus digne testament de cette féconde et illustre Législative. »
M. Mignet, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, ne s’exprime pas avec moins d’éloges dans le discours qu’il prononça le 11 mai 1839, en séance publique, après la mort du prince de Talleyrand , qui était comme lui membre de cette section de i’Institut.
' « L’éducation , dit-il , parut à l’Assemblée constituante
le meilleur moyen de compléter son œuvre de remaniement complet de la France, et d’assurer la durée de ses autres changements en les opérant dans les intelligences elles-mêmes... Le vaste et beau rapport que M. de Talleyrand présenta à l’Assemblée obtint et a conservé une grande célébrité. Il y considérait l’instruction, dans sa source, dans son objet, dans son organisation et dans ses méthodes. C’est le premier travail de cette natui’e conçu d’une manière philosophique et approprié par son ensemble à l’usage d’une grande nation. L’éducation y est offerte à tous les degrés, destinée à tous les âges, proportionnée à toutes les conditions. Elle ne s’adresse pas seulement à l’intelligence quelle développe dans la mesure de sa capacité et de ses besoins, mais à l’âme qu’elle cul-
(') Septembre 1791.
tive dans les meilleurs sentiments, au corps dont elle exerce l’adresse, dont elle soigne la force. Sans négliger les belles connaissances et les savants idiomes qui placent les peuples modernes dans l’intimité des anciens peuples et qui conservent l’union spirituelle du genre humain, elle a surtout pour objet d’apprendre ce qu’il est nécessaire de savoir pour bien agir.
» Les écoles primaires établies dans chaque canton doivent communiquer à l’enfance les principes des choses qu’elle a besoin de connaître, sans qu’il lui soit utile de les approfondir. Des écoles secondaires placées au chef-lieu du district sont appelées à préparer la jeunesse, par des notions plus étendues, à tous les états quelle embrassera plus tard dans la société. Des écoles spéciales de département ont pour but, en enseignant le droit, la médecine, la théologie, l’art militaire, de former l’adolescence à certaines fonctions publiques qui réclament pour être exercées une instruction particulière. Enfin, un Institut national , à la fois corps enseignant qui professe ce qui se sait de plus haut, corps académique qui perfectionne ce qui se sait le moins bien, a la grande mission de centraliser l’esprit de la nation , comme l’Assemblée législative en centralise la volonté, etc., etc. »
Maintenant, ouvrons le volume des Actes de l’Académie de Bordeaux pour l’année 1844-, page 591, nous y trouvons les observations suivantes dans une notice nécrologique sur un des membres de cette Académie, M. Guilhe :
« Ceux qui connaissent le remarquable rapport que Talleyrand lut à la tribune sur l’instruction publique, rapport si souyent cité et toujours avec éloge, ignorent sans doute qu’il est presque en entier de M. Guilhe.
» Le ministre avait chargé les professeurs les plus distingués de France de lui adresser leurs idées sur un nouveau plan d’instruction publique. M, Guilhe se hâta de répondre à cette demande par l’envoi d’un mémoire manuscrit où il avait déjà traité cette importante question... Aussi les amis de M. Guilhe, qui avaient eu connaissance de ce travail avant M. de Talleyrand, l’engageaient-ils à réclamer contre l’étrange spoliation dont il était victime, — Vous me prêchez l’ingratitude, leur répliquait en souriant notre collègue; n’est-ce pas Talleyrand qui a donné une si grande publicité et tant de vogue à mes idées? Pour captiver l’attention publique, il leur fallait un piédestal. Celui que vous blâmez leur a donné pour piédestal la représentation nationale. Réclamer! à quoi bon? Une bonne idée une fois trouvée, qu’importe au public que Pierre ou Paul en soit l’inventeur? Ce qui lui importe, c’est que chacun en ait connaissance au plus vite et en tire le meilleur parti possible. »
Cette réclamation , énoncée en pleine Académie , n’a jamais été contredite. 11 est permis toutefois de présumer que Talleyrand avait ajouté quelques traits au fond fourni par M. Guilhe, et qu’il ne l’avait pas gâté; mais il est certain qu’en relisant le rapport de l’ancien évêque d’Autun, on y trouve une précision, une solidité, qui étonnent chez un homme dont le professorat n’était pas la carrière. Puis ce rapport si remarquable et si étudié est comme un arbre unique dans la voie de l’illustre homme d’État, et ne paraît point avoir envoyé le moindre rejeton dans la carrière suivie par l’ex-évêque d’Autun, dont, au surplus, le silence s’explique aisément : n’ayant jamais vu paraître devant lui l’auteur du mémoire où il avait puisé, et où sans doute ses propres, idées étaient exprimées, il ne s’en est plus préoccupé dans le cours de ses grandes affaires, et il s’est approprié la rédaction du document, comme tout ministre s’approprie les éléments que lui fournissent les directeurs et les employés de l’administration dont il est le chef.
M. Guilhe était un homme très-distingué. Né en 1756,
dans le midi, il avait terminé ses études classiques à l’âge de douze ans ; à dix-sept ans il était professeur d’humanités, et bientôt après on lui avait confié une chaire de philosophie. Il a eu des élèves nombreux et qui ont toujours parlé de lui avec éloges, vantant la puissance de ses méthodes d’enseignement. Il compta parmi eux Henri Fonfrède, le publiciste célèbre du temps du roi Louis-Philippe. Laromiguière , son ami, disait de lui : « Guilhe est l’homme de France qui possède le mieux la méthode dé l’analyse; tant qu’il vivra, Condillac sera encore notre contemporain. »
M. Guilhe a laissé à Bordeaux la réputation d’un homme aimable, d’un penseur éminent, d’un écrivain spirituel, et surtout d’un homme bienfaisant. Sur la fin de sa vie, il vendait ses coupons de rente et son argenterie pour continuer à rendre des services, et s’il avait pu aliéner tout ce qu’il possédait, il serait tombé par charité dans le dénûment.
Ne semble-t-il pas que cette fin de vie correspond au commencement, et qu’elle est logique chez un homme qui s’est laissé dépouiller sans réclamation du mérite d’un rapport dont les éloges, au profit d’un autre, étaient dans toutes les bouches?
DELFT
Fin.— Voy. p. 217.
En 1657, il se tint à Delft un synode que nous ne pouvons pas passer sous silence , attendu que le nom d’un de nos plus grands philosophes et écrivains s’y trouve mêlé. On sait que Descartes, l’immortel réformateur de la philosophie, s’était fixé en 1629 en Hollande. Prés de vingt ans après son arrivée, Gysbert Yoët , professeur de théologie à Utrecht, l’ami dévoué de la maison d’Orange, attaqua violemment le cartésianisme , doctrine , selon lui , entachée d’hétérodoxie et même d’athéisme. Yoët (en latin du temps Voetius) et ses disciples, appelés les voétiens, formèrent un parti contre lequel se dressa celui des coccéiens, dont le chef était Jean Goccejus de Brême, professeur à Leyde , savant orientaliste et ami déclaré de Descartes. Les coccéiens étaient en outre protégés par l’illustre Jean de Witt, chef des anti-orangistes.
Un synode tenu à Dordrecht, en 1656, statua, entre autres choses, que la philosophie de Descartes serait entièrement exclue des écoles, et le synode de Delft de 1657 ajouta « qu’aucun adhérent de la nouvelle philosophie ne pourrait parvenir à un emploi dans l’Église. »
En se promenant dans les rues de Delft, on trouve plusieurs édifices qui, soit par eux-mêmes, soit par les monuments qu’ils renferment, nous parlent du passé de la Hollande et de celui de ses grands hommes. Cette caserne d’aspect sévère devant laquelle vous passerez si vous suivez la « Yieille rue » , c’est-à-dire celle qui va de la porte de Rotterdam à la porte de la Haye, n’a pas toujours été une caserne. On l’appelait «la Yieille maison». C’est le Pi'inzenhof (cour du Prince). Elle faisait autrefois partie du couvent de Sainte-Agathe. Plus tard Guillaume le Taciturne y demeura; c’est là qu’il fut assassiné par Gérard.
G est là aussi que les États tinrent leur assemblée. A deux pas vous trouverez la vieille église {Oude Kerk) dont la fondation est attribuée à Godefroid le Bossu. Elle possède le mausolée de l’amiral Martin Tromp, vainqueur dans trente-deux combats sur mer. Après avoir battu la flotte anglaise à la bataille des Dunes (1652), il parcourut le canal, un balai attaché au grand mât de son navire. Ce rude marin se servait d un symbolisme aussi rude que lui, pour signifier qu il avait nettoyé la mer des Anglais. Son mo-
nument est entouré de lauriers, de coquillages et de divers instruments de marine. L’église renferme encore le tombeau de l’amiral Piet Hein, célèbre par la prise de San- Salvador et la capture (1628) des galions espagnols, dits flotte d’argent. A côté de ces hommes de guerre repose le savant naturaliste Leeuwenhoek : il commença par construire des microscopes ; puis , se servant avec une rare habileté des instruments qu’il construisait, et dont il avait poussé la fabrication à un haut degré de perfection, il découvrit plusieurs faits des plus curieux et des plus utiles pour l’étude de l’anatomie et de la physiologie, par exemple, la composition du sang , certains détails relatifs aux lames qui composent le cristallin, et, ce qui était de k; plus haute importance comme confirmation de la belle découverte qu’Harvey venait de faire de la circulation du sang, la continuité et la communication des artères et des veines par le moyen des vaisseaux capillaires.
L’église Neuve {Nieuwe Kerk), dont la haute tour attire de loin l’attention, est sur la place du Marché, la plus grande de la ville. Elle date de la fin du quatorzième siècle. C’est le lieu de sépulture des princes de la maison d’Orange : c’est là également que se trouve le monument élevé, au commencement du dix-septième siècle, à la mémoire du grand Guillaume. Il occupe la place où était l’autel. H est construit en marbre noir et blanc. Sous une espèce de voûte soutenue par des colonnes, la statue de Guillaume est couchée sur un sarcophage. Au chevet du monument le prince est figuré assis. Le reste de la décoration consiste en statues allégoriques , telles que la Liberté, la Justice, la Prudence, la Religion, la Yictoire. L’ensemble est riche, mais d’un goût douteux. Il ne faut pourtant pas oublier l’image d’un petit chien qui repose aux pieds de Guillaume. Cet animal n’est pas placé là à titre de symbole et de métaphore, comme il arrive souvent dans la sculpture emblématique. C’est un animal qui a vécu et qui a même rendu un grand service à son maître : Guillaume campait devant Malines; il était endormi sous sa tente pendant la nuit, lorsque des assassins espagnols essayèrent de pénétrer auprès de lui ; il aurait été tué sans son chien qui le réveilla. Après le crime de Gérard, la pauvre bête, dit-on, mourut de chagrin.
Un tombeau beaucoup plus modeste, que l’on voit dans la même église, est celui d’un homme qui eut à son époque une renommée européenne ; nous voulons parler de Hugues de Groot, connu, sous le nom latin de Hugo Grotius. Né à Delft, en 1583, mort en 1646, à Rostock, dans le Mecklembourg-Schwerin , il fut à la fois un des plus grands érudits et un des plus célèbres politiques de son siècle. Citons seulement, parmi tous ses ouvrages, le fameux traité : De jure belli et pacis (Du droit de la guerre et de la paix), ouvrage souvent réimprimé, perpétuellement invoqué comme autorité, et pour l’explication et le commentaire duquel des chaires furent créées dans plusieurs universités. Grotius, pensionnaire de Rotterdam, membre des États de Hollande, puis député aux États généraux, dut à son amitié pour le grand pensionnaire Barneveldt d’être persécuté par le stathouder Maurice. Barneveldt périt sur l’échafaud, et Grotius fut condamné à une prison perpétuelle et à la confiscation de ses biens. Après deux ans de détention, il s’échappa, grâce à une ruse de sa femme ('), passa en France, où il vécut onze ans avec une pension que lui faisait le roi Louis XIII. A la mort de Maurice (1631), il ne put obtenir de rentrer dans sa patrie, et, se voyant l’objet de la malveillance ombrageuse de Richelieu, qui lui supprima sa pension, il quitta la France et finit par aller à Stockholm, d’où il revint à Paris en 1635, mais comme ambassadeur de Suède, mal- (') Voy. t. XX, 1852, p. 165.