‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 212 sur 712 · UN SOU DE RENTE · texte numérisé non relu

UN SOU DE RENTE

Quand on dépense un franc, on se sépare d’un sou de rente perpétuelle.

Beaucoup de prodigues, s’ils s’arrêtaient longtemps et souvent sur cette remarque, deviendraient peut-être avares, comme on voit des passagers, lorsque la nacelle penche d’un côté, se jeter de l’autre et y chavirer.

Que de jeunes gens prennent de bonne heure, sans y

MAGASIN PITTOKESQGE.

prendre garde, la manie d’entrer dans un café dès qu’ils rencontrent un camarade, pour se faire servir mazagrans, chartreuses, vin chaiMl ou bocks, sous prétexte d’une soif qu’ils n’ont pas! Que de jeunes femmes, au milieu du jour, sous prétexte de faim ou de langueur d’estomac, cèdent à l’envie d’une friandise, et consomment, au détriment de leur santé, tartes, brioches, petits fours, fruits glacés!

I Double faute! La soif et la faim, sollicitées à contrei temps, finissent par contracter la mauvaise habitude de se réveiller aux heures où elles auraient dormi; ce qui était fantaisie , caprice , mode , imitation , se transforme en nécessité et tyrannie : d’où il suit que tous les jours, cà la même heure, un sou, deux sous, trois sous de rente tomberont dans le gouffre des regrets, sans compter les désordres de l’estomac et de la digestion.

Et le chapitre des imprévus, qui ofl’re'tant de sections, de sous-sections, d’articles, de sous-articles et de paragraphes! En voici un qui ne finirait pas si l’on ne veillait sur lui avec l’attention incessante des sentinelles sur la ligne des grand’gardes.

Exemples :

— Cher ami, où vas-tu?

— Au Musée, passer quelques heures; après quoi j’irai demander là dîner chez ma vieille cousine.

— Toujours sage, ce cher Alfred ! Quant à nous, la passion nous a pris d’aller à Saint-Germain faire une promenade en forêt, pour nous plonger dans un bain d’air pur, après six mortels jours d’assiduité au bureau. Mais j’y songe ; Paul est malade; prends sa place dans la calèche, tu admireras la belle nature au lieu des chefs-d’œuvre des arts. Cette étude vaut bien l’autre. Est-ce dit? Allons, un bon mouvement pour des amis !

Et le soir Alfred constate, en déposant sa bourse sur la cheminée, qu’il a dispersé de vingt-cinq à trente sous de rente dans une partie de campagne dont il n’avait pas besoin, n’étant rentré à Paris que de la veille.

Et d’un ! — Encore un autre :

■ — Quel plat du jour, garçon?

— -Un navarrin. Monsieur.

— Hum ! il fait bien chaud aujourd’hui pour des sauces substantielles et des farineux gras !

— Si Monsieur prenait auparavant une tranche de melon? on le dit délicieux.

— Est-il bien frais?

— Dans la glace.

— Eh bien , soit !

Le melon arrive et reçoit un accueil distingué.

Après quelques minutes, le garçon revient avec un navarrin fumant :

— Comment Monsieur a-t-il trouvé le melon?

— -Bon, mais un peu froid; je craindrais...

— Pourquoi Monsieur ne demanderait-il pas un verre de madpre? cela cuit le melon.

— Oui, en effet, donnez-m’en; je craindrais un embarras dans la digestion.

Et voilà au moins deux ou trois sous de rente qui ont disparu grâce aux conseils intelligents du garçon . Tous n’aviez cependant que l’intention de prendre le dîner ordinaire. Ah! l’imprévu!

Ce ne sont point les péchés capitaux qui dissipent les sous de rertte; ils effrayent avec leur grosse laideur et leurs longues griffes; à les voir, on serre son or. Les simples peccadilles sont autrement habiles à décrocher les pièces blanches avec leur mine engageante et leur patte de velours. La vanité ruine plus de gens que l’orgueil; et par de menues sommes sans importance apparente! C’est là qu’il faut veiller.

Que chaque dimanche, avant de garnir sa bourse, on i

fasse un léger examen de conscience sur les sous de rente échappés durant la semaine, qu’on mette en note le chiffre de ces fantaisies, de ces inutilités, de ces besoins factices qui naissent et renaissent sans cesse, on sera stupéfait, en fin d’année, du nombre de ces sous qui courent le monde en tous sens.

La perte d’un seul sou de rente répétée cent fois dans un an, depuis l’âge de vingt jusqu’à celui de soixante ans, représenterait, en y comprenant les intérêts à 5 pour 100, plus de six cents francs de revenu, que beaucoup de gens seraient heureux de trouver dans leur vieillesse, ou avec lesquels, s’ils n’en ont pas besoin, ils pourraient honorer leur mémoire en assurant perpétuellement, après, eux, le pain quotidien à six ou sept infirmes.

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