‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 231 sur 712 · UN CONTRE-SENS SÉCULAIRE · texte numérisé non relu

UN CONTRE-SENS SÉCULAIRE

PASSÉ A l’État de proverbe.

Ce contre -sens date de plus de trois siècles et demi ; cependant il ne porte point sur une phrase indifférente perdue dans les pages d’un auteur latin du second ordre. Au contraire, il est né sur un vers célèbre enchâssé comme un diamant dans l’un des morceaux les plus brillants que Virgile, le prince des poètes, ait légués à l’admiration de la postérité :

« Quidquid id est, tiraeo Danaos et dona ferentes. «

Les traducteurs attribuent au mot dona le sens de dons ou de présents, et ils disent tous, avec quelques variantes : « Quoi qu’il en soit, je crains les Grecs, même lorsqu’ils apportent des présents ; — Je crains les Grecs jusque dans leurs présents. »

L’abbé Delille abonde dans ce sens :

Craignez les Grecs, craignez leurs présents désastreux ;

Les dons d’un ennemi sont toujours dangereux.

Longtemps avant Delille, en 1509, « messire Octavian de Saint - Gelais , en son vivant évesque d’Angoulême, transitoit de latin en françois les Enéydes de Virgile » , et disait :

Erreur y a tnqi couverte et enclos^.

N’aioustez foy à si suspecte chose ;

Quoi que ce soit. Je crains les Grecs nuysans,

Voyre et tous ceulx qui nous fonttelsprésens.

Un demi-siècle après, « Lovis des Masures » (1560) s’exprimait de même :

N’ayez, Troïens, à ce cheval fiance ;

Quoi qu’il en soit, J’ay crainte et defïiance

De ces Grégeois et de leurs dons aussi.

On trouve également le même sens dans les Œuvres de «Virgile Maron traduites envers par Rob. et Ant. le chevalier d’ Agneaux frères, de Vire en Normandie » (1583).

Enfin on le trouve encore chez tous les traducteurs en

(') Paul Roussdot, les Mystiques espagnols.

prose ; chez l’abbé de Marolles (1 649), de Martignac (1681), le père Fabre, l’abbé de Saint -Remy, l’abbé Desfontaines (l’743) ; et de nos jours chez beaucoup de professeurs, censeurs, proviseurs , inspecteurs d’académie qui ont fait de nouvelles traductions à l’usage des lycées : les Binet, les Morin, les Mollevaut, les de Guerle ; également chez Villeneuve dans la Bibliothèque latine-française de Panckoucke.

Mais voici qu’en 1863 il paraît chez Hachette une nouvelle édition de la traduction de l'Enéide en vers français, par Barthélemy, qui attribue au mot dona un autre sens, celui d’une sorte à.' ex-voto , ou offrande religieuse faite à la divinité. En conséquence, le traducteur remplace ces mots de sa première édition (1835-38, Perrotin), dans laquelle il avait conservé le sens ordinairement adopté : Même dans ses présents Je redoute la Grèce, par ceux-ci :

Même dans une offrande aux dieux Je crains la Grèce.

« En m’écartant de tous les commentateurs et traducteurs, dit Barthélemy dans une longue note que nous abrégeons, je crois restituer à Virgile son véritable sens. L’usage a toujours été de faire des présents qui puissent être acceptés et emportés, et celui qui les fait ne se cache pas. Ici, ce serait le contraire. Les Grecs offriraient un présent dont les Troïens ne pourraient prendre possession sans faire une brèche aux murs , et de plus ils prennent la fuite! C’est inadmissible. »

Le cheval était un vœu offert à Minerve par les Grecs pour leur retour. Laocoon veut dire évidemment ; Je crains les Grecs même lorsqu’ils adressent des présents aux dieux; flétrissant ainsi l’hypocrisie de ce peuple qui abuse même des choses saintes pour tromper les hommes.

Barthélemy ajoute qu’il hésita longtemps à risquer cette innovation, et qu’il ne l’adopta qu’ après l’avoir soumise à des « hommes vieux d’expérience dans l’étude des choses classiques », et avoir obtenu leur approbation unanime.

Barthélemy était dans le vrai. Comment, en effet, les Troïens eussent-ils été assez naïfs pour considérer comme un cadeau ce gigantesque cheval qui ne pouvait entrer dans la ville sans dégâts , et qui venait de la part d’un peuple abhorré, après une guerre de dix ans? (Q Les Troïens ont pensé que cette offrande sacrée remplacerait dans leur cité le fameux Palladium dérobé à leur temple par Ulysse et Ajax. Ils ont voulu remplacer un ex-voto par un autre, et tout s’explique.

Le sens de donum, comme offrande à la divinité, se. trouve dans les auteurs latins et notamment dans Cicéron : De Legibus, II, 9. {ForcelUni Lexicon.)

Nous avons compulsé une quarantaine de traductions de l’Énéide, les plus connues et les plus accréditées, anciennes et modernes , et partout nous avons trouvé le sens de présents ou dons , attribué au mot dona, sauf dans la remarquable traduction de l’académicien Segrais (1668 à 1681), et dans celle de M. Aug. Nisard (1843), faisant partie de la collection des auteurs latins publiée sous la direction du docte académicien, qui a été directeur de l’Ecole normale.

Segrais emploie à la fois les mots vœux et dons :

Défiez-vous, Troïens, du Grec et de ses vœux ;

Toujours des ennemis les dons sont dangereux. {^)

Il attribuait bien un sens religieux au mot dona, car il dit dans une note que si l’on se reporte à la religion du temps, il n’est personne qui ne se fût « empressé, comme les Troïens, d’amener dans la ville un vœu où une si grande félicité était attachée. »

La traduction de M. Aug. Nisard est encore plus ex-

(') Voy. p. 156.

(-) On remarquera que ce second vers se reproduit dans la traduction de Delille avec une légère variation.

plicite : « Je .crains les Grecs, même avec leurs pieuses offrandes. » C’est, avec une très-légère nuance, le sens adopté par Barthélemy.

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