POUR SE MIEUX CONNAITRE
Un bon fermier, habitant sur le versant d’une chaîne de montagnes, était parti un matin, à la pointe du jour, pour aller voir son frère qui résidait à quelque distance de là.
C’était dans la saison des brouillards, et, en descendant dans la vallée, il se trouva enveloppé d’une de ces brumes épaisses qui, en bornant l’horizon, donnent aux objets les apparences les plus trompeuses et parfois les plus fantastiques.
Au bout de quelques instants, en effet, il aperçut, venant vers lui d’un pas rapide, un être étrange, de formes monstrueuses et d’une taille gigantesque. Était-ce quelque animal inconnu, ou quelqu’un de ces génies malfaisants qui, suivant les traditions superstitieuses de ce pays , l’avaient autrefois habité ?
Notre homme n’en savait que penser; mais il n’y avait pas à reculer, et il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Il marcha donc résolûment vers l’ennemi , en serrant avec plus de force dans sa main le bâton noueux dont il était armé.
L’ennemi, du r.este, en faisait autant de son côté. Mais à mesure qu’il s’approchait, il changeait peu à peu et de taille et de forme , et il semblait qu’il se rapprochât graduellement de la stature et de l’extérieur d’un simple mortel. ;
Déjà notre campagnard, attentif à l’observer, se demandait si, après tout, ce ne serait pas tout simplement un homme , et un homme du pays , lorsque tout à coup , le vent du matin ayant déchiré le brouillard, et le soleil, qui venait de dépasser la montagne , ayant envoyé sur ce point un faisceau de rayons, il poussa un cri auquel, au même moment, répondit un autre cri semblable; non-seulement c’était un homme et un compatriote, mais c’était son frère, son propre frère, qui, poussé d’un même dessein, venait aussi de quitter sa montagne.
Tous deux avaient partagé la même erreur, et tous deux, au même moment, après avoir fait chacun la moitié du chemin, venaient de s’apercevoir combien ils s’étaient abusés; dans celui qu’ils croyaient un ennemi, ils avaient eu la joie de rencontrer un frère. (Q (*) Henry Ricliard, cité par Frédéric Passy.