LE CANON DANS LA VALLÉE
Là-haut, sur la montagne, comme le ciel est pur et comme l’herbe est verte ! Les roches ont des couleurs d’or et de feu au soleil levant, et elles jettent derrière elles de grandes ombres grises pleines de fraîcheur. L’air vif et frais vous arrive tout chargé d’une bonne odeur de sauge et de thym ; on l’aspire à pleins poumons , comme si l’on
(’) Consulter Ralston et Angelo «’i Gubematis.
(-) L. Leger, la Langue russe, leçon d’ouverture du cours complémentaire de langues slaves professé à l’École spéciale des langues vivantes.
voulait en faire une provision avant de redescendre dans la vallée. A mesure que l’on s’élève, on se sent plus libre et plus léger; on oublie tout ce qui est resté en bas, et tous les soucis et toutes les tristesses de la vie. Plus haut ! toujours plus haut! l’horizon s’agrandit, et le sentiment de 1 infini vous emplit l’âme ; il semblé qu’on se rapproche de Dieu!
Le sentier solitaire s’égaye tout à coup d’un bruit de petits pas et de rires enfantins.
Biquette ! Biquette ! appelle une fraîche voix de petite fille.
Et un bêlement lui répond.
— Oh! Biquette parle! s’écrie l’enfant en éclatant de rire.
Et elle s’élance sur une roche, suivie de la chèvre qui folâtre avec elle. C’est à qui grimpera le plus haut, à qui atteindra la plus haute branche; et la sœur aînée, qui marche un peu en arriére, ployée sous la hotte qui charge ses épaules, demande gaiement laquelle est la plus chèvre des deux. .
— Ah! le bel arbre tout chargé de prunelles! Arrêtetoi, Marie, et dépose ta hotte, dit la petite fille; nous allons la remplir ici. Biquette, aide-nous! Paresseuse de Biquette! elle n’est bonne à rien qu’à s’amuser.
Souvenirs d’Alsace. — ^ Le Chant sur la montagne. — Coiriposition et dessin de Théophile Schuler.
— Et Jeannette, à quoi est-elle bonne? demande Marie.
— A cueillir des prunelles. Tiens! tiens! en voilà. Oh ! la belle branche, là-bas ! je ne peux pas l’atteindre.
— Moi, je peux, dit la grande sœur.
Eüe saute sur le talus, se dresse sur la pointe des pieds, étend son bras brun et cueille les petits fruits violets, qui tombent dru comme grêle dans la hotte que Jeannette a prise sur son dos « pour voir si c’est bien lourd. »
— Voilà! il n’y en a presque plus; il faut en laisser un peu pour les petits oiseaux. Reposons-nous avant d’aller plus loin. Encore deux ou trois arbres pareils, et la hotte sera pleine ; la mère sera contente... Elle était toute triste, hier soir, la mère : qu’est-ce qu’elle avait donc, Marie?
— C’est qu’on dit que la guerre est dans le pays, et que nous.l’aurons peut-être Bientôt chez nous.
— Ah! oui, la guerre, les batailles, je sais ce que c’est : le vieux Michel, le garde, en raconte des histoires terri-
bles, de jambes et de bras coupés, de têtes emportées; c’est à faire frémir... Il a été soldat, le vieux Michel, c’est pour cela qu’il a perdu sa jambe gauche et qu’il a été obligé de s’en faire mettre une en bois; mais quand on n’est pas soldat, est-ce que cela vous fait quelque chose , la guerre?
— Je ne sais pas! dit Marie pensive ; mais la mère était triste hier soir.
Elles restèrent un instant silencieuses, écoutant sans y songer le frpissement des broussailles que Biquette foulait dans ses bonds capricieux. Le soleil montait et achevait de boire les dernières gouttes de rosée qui brillaient à la pointe des herbes^ Marie suivait du regard un gros bourdon noir et luisant qui volait de fleur en fleur, fourrant tour à tour sa tête dans chaque calice.
— Ah! un oiseau, dit tout à coup la petite en relevant la tête. Je ne peu^as'le voir, mais je ]’,entends... Comme
il chante bien! Voyons si je chanterais aussi bien que lui.
Et la voilcà, imitant l’oiseau, qui jette au vent les notes perlées de sa jolie voix. Elle s’interrompt pour dire :
— Chante aussi, Marie !
Et Marie se laisse entraînerpar sa gaieté, et joint sa voix à celle de sa petite sœur. On dirait que l’oiseau accepte le défi, et qu’il tient à honneur de ne pas se laisser vaincre. Droit sur ses pattes, le col gonflé, les plumes hérissées, le bec tout grand ouvert, il gazouille à se rompre le gosier ; et Biquette, qui a trouvé là des branches de son goût, les tond d’un petit coup sec et les broute ensuite à loisir, sans seulement remarquer, l’ingrate ! quelle entend un concert
pendant son repas, comme les plus grands personnages.
Le soleil brille dans le ciel bleu, l’oiseau et les fillettes chantent dans le feuillage, les insectes bourdonnent dans l’herbe : tout est paix et gaieté 1 Mais quelle vague rumeur monte de la vallée? Quel est donc ce bruit sourd, que les enfants ne reconnaissent pas? On dirait un tonnerre lointain, si le ciel n’était pas si pur; mais il n’y a pas d’orage dans l’air, et les rares nuages qui flottent là-haut sont blancs et légers comme des flocons d’écume. Les enfants ont peur sans savoir pourquoi.
Tout à coup un grondement formidable retentit : on dirait que la montagne a tremblé. L’oiseau interrompt brus-
Le Canon dans la vallée. — Composition et dessin de Théophile Schuler.
quement sa chanson et s’enfuit à tire-d’aile ; la chèvre se dresse épouvantée contre l’ennemi invisible.
— Le canon! dit d’unevoixétoufîée Marie, qui a deviné.
— Le canon! répète la petite.
Et elles se mettent à pleurer.
Ah! pleurez, pauvres enfants, pleurez! bien d’autres pleureront ce soir, demain, d’autres jours encore. Quand vous redescendrez, tremblantes, de la montagne, après de longues heures d’attente pt d’effroi, qui sait si votre mère sera là pour vous embrasser? Qui sait s’il restera une pierre de votre pauvre maison? Car le village est peutêtre ce que les gens de guerre appellent « une position stratégique » ; peut-être les ennemis s’y sont-ils fortifiés, peut-être les amis ont-ils été obligés de le leur reprendre; et peut-être amis et ennemis, aussi redoutables les uns que les autres, n’y ont-ils laissé, après une lutte acharnée, que des débris et des ruines.
Et quand la bataille sera finie, que les combattants, vainqueurs et vaincus , se seront retirés, et que les habitants, cachés et tremblants comme vous, reviendront furtivement pour voir ce qui reste de leur village, quels gémissements, quel désespoir et quelle haine, devant les toits écroulés et les chaumières dévastées ! Vous ne demanderez plus, pauvres petites, « si la guerre fait quelque chose à ceux qui ne sont pas soldats » , car il vous faudra peut-être errer sans abri et sans pain. Les champs sont ravagés, les moissons ont été écrasées sous les pieds des hommes et des chevaux : avec quoi se nourrira-t-on cet hiver? Les morts dormiront sous la terre du champ de bataille, où l’herbe plus épaisse et plus verte marquera la place de leurs fosses ; les vainqueurs célébreront leur victoire, et les vaincus, attristés, songeront en silence à l’avenir : la paix sera signée, et dans les deux pays on se remettra à vivre; mais les maux que fait la.guerre durent plus longtemps qu’elle,
et vos chaumières seront rebâties, et vos moissons auront jauni bien des fois avant que le cœur des veuves et des mères soit consolé.
\ous, enfants, qui serez des épouses et des mères, demandez à Dieu que les hommes comprennent enfin qu’ils sont frères, afin que vous puissiez un jour élever vos fils pour les conquêtes pacifiques du travail, sans craindre qu’une balle vienne détruire en un instant- le fruit de tant d’années de soins et de tendresse, et dites-lui, en levant vers le ciel vos mains innocentes : « Notre Père qui êtes aux cieux , que votre règne nous arrive ! »