UNE FEMME QUI N’EST BONNE A RIEN
NOUVELLE
Ce n’était pas l’année dernière qu’on aurait pu qualifier ainsi M"*® Hubart; non, ni l’année précédente non plus, ni même il y a dix ans, ni aussi loin qu’on pût remonter dans le passé , depuis le jour où elle était arrivée à Lille , toute jeune mariée, et où elle avait fait ses premières visites avec sa robe dite « de lendemain de noce. » Non, avant l’accident qui la clouait sur sa chaise longue (un meuble tout nouveau dans son ménage, car M“® Hubart n’avait jamais admis chez elle une chaise longue tant qu’elle avait pu s’en passer) , personne n’eût pu accuser M">® Hubart d’être une femme qui n’était bonne à rien. Elle était au contraire bonne à tant de choses, que les gens qui la connaissaient avaient coutume de dire, dés que son nom était prononcé: «Bon Dieu! comment cette petite M"*® Hubart peut-elle suffire à tout dans sa maison, avec quatre enfants et si peu de fortune? »
Le mot de l’énigme, c’est que M«® Hubart possédait une santé excellente et une immense bonne volonté. Quand ejle était arrivée, il y avait prés de vingt ans, à Lille, où son mari venait se fixer comme médecin , elle avait compris trèsvite que leur avenir à tous deux dépendait d’elle en grande partie. Le docteur Hubart avait du mérite, elle n’en doutait pas ; il serait un médecin zélé, consciencieux, et il finirait par conquérir une belle clientèle dans la ville; mais d’ici Là il fallait vivre, et'comme les malades et surtout les honoraires pouvaient tarder à venir, il s’agissait de faire durer le plus longtemps possible sa petite dot, leur seule ressource. Et cette jeune femme, qui possédait pour tout bagage une instruction de pensionnaire, un talent contestable sur le piano et une grande habileté dans l’art de broder au plumetis, s’était mise vaillamment à refaire son éducation elle -même. Elle avait appris à distinguer la viande de veau de la viande de bœuf ou de mouton, à reconnaître une volaille tendre d’avec une volaille dure, et â distinguer au premier coup d’œil le poisson frais de celui qui ne l’était pas; elle avait appris, chez elle, à balayer, épousseter, ranger, à faire la cuisine et à blanchir le linge ; et si elle avait un peu oublié le plumetis, elle avait, en revanche, appris â tailler et à coudre ses vêtements, et même une partie de ceux du docteur. Elle avait même acquis le talent de faire tout cela à des moments absolument insaisissables, et d’enseigner â la petite bonne de quinze ans, qu’elle avait prise pour l’aider dans sa laborieuse tâche, à conserver toujours net son tablier blanc, et à présenter aux clients une raine de femme de chambre de bonne maison, quelle que fût l’occupation quelle eût interrompue pour aller leur ouvrir la porte. 'M™® Hubart, de plus, trouvait moyen de répondre à toutes les invitations (il était important que son mari se fit connaître ), et de se montrer toujours suffisamment bien mise et aimable avec tout le monde.
Une telle conduite porta ses fruits. Le docteur eut d’a-
bord des clients pauvres, puis quelques clients riches, et sa femme put se dire : « Allons, je crois que nous nous en tirerons. » Mais elle ne se départit point pour cela de ses habitudes d’économie; si les clients arrivaient, les enfants arrivaient aussi; et puis on voyait tant de misères autour de soi ! comment se refuser le plaisir de les soulager? Et Mme Hubart, pour donner à ceux qui l’entouraient le plus de bien-être possible, avait continué à faire tout par ellemême dans sa maison, même lorsque cela avait cessé d’être nécessaire.
On n’est pas parfait ! A force de tout faire, M™® Hubart avait fini par se persuader que cela seul était bien fait qui avait été fait par elle ; et comme elle travaillait pour tous les gens de sa maison , ils avaient pris la douce habitude de se reposer entièrement sur elle, et de se donner le moins de mal possible dans la vie. Son mari et ses quatre enfants n auraient pas su où trouver un mouchoir de poche ou une paire de bas, si elle ne les leur avait pas mis dans les mains. Le docteur laissait ses livres et ses papiers à l’abandon sur sa table , sans jamais rien ranger : c’était 1 affaire de sa femme. Louis, le fils aîné, sous prétexte que les mathématiques spéciales absorbaient toutes ses facultés, était incapable de nouer sa cravate, et n’aurait pas su aller seul à Fives ou à Armentières par le chemin de fer; et il arrivait souvent à sa mère, à. la promenade, de lui dire :
— Louis, tu marches trop prés du canal, tu va^'y rouler.
Ou bien :
— Louis, prends le côté de la route, on a mis des cailloux au milieu.
Georges, écolier de douze ans, qui avait, disait-on, peu de mémoire, ce qui voulait dire qu’il possédait une bonne dose de paresse, n’aurait jamais su ses leçons si sa mère ne les lui eût serinées phrase par phrase (elle avait appris pour lui à lire le grec) ; et il trouvait plus simple de se faire refaire en détail par elle la leçon d’arithmétique ou d’histoire que d’écouter en classe les explications des professeurs. Si bien que quand, à la distribution des prix, le censeur proclamait le nom de Georges Hubart, le censeur se trompait : c’était M«>® Hubart qu’il eût fallu dire.
Pour la petite Esther, qui atteignait à peine sept ans, elle dérangeait sa mère cent fois par jour; et quand sa mère n’était pas là, elle pleurnichait sans trêve en répétant :
— Je ne peux pas ! Je ne peux pas lire toute seule ! Je ne peux pas habiller ma poupée! Je ne peux pas atteler mon âne à sa carriole ! Je ne peux pas comprendre mes images quand on ne me les explique pas !
Ses frères et sa sœur l’appelaient « mademoiselle Je-nepeux-pas », sans songer qu’en fait d’initiative et d’activité, ils n’étaient guéi’e plus forts qu’elle.
Il y avait une autre fille , M»® Emilie , de dix ans plus âgée qu’Esther, et tout à fait en âge de lui servir de seconde mère et d’épargner à M™® Hubart le souci de son éducation; mais Emilie, elle aussi, était'si accoutumée à ce qu’on s’occupât d’elle, qu’il ne lui était jamais venu à l’idée qu’elle pût s’occuper des autres. Elle lisait, brodait, étudiait, dessinait, jouait du piano, ce qui était certainement très-bien ; on n’avait jamais eu besoin de lui dire de se mettre au travail, et M. Hubart regrettait qu’elle ne fût pas un garçon. Mais hors de ses. études, elle n’était bonne â rien ; elle n’aurait pas su placer le dessert et donner à la table un air de fête, les jours où sa mère donnait un dîner; elle était gauche à faire rire quand elle essayait de recoudre un bouton de gant ; elle n’aurait pas été capable de faire la moindre emplette, et elle paraissait croire que les jupons poussent tout blancs et tout empesés dans les armoires, et les cols tout prêts à mettre dans les ti-
roirs. Comme toutes les personnes habituées à ne jamais manquer de rien, elle boudait volontiers quand il lui arrivait de ne pas trouver à point nommé sous sa main les objets quelle désirait; mais elle n’eût point fait un pas pour se les procurer. « Je ne touche pas la terre du bout du doigt )), disait-elle d’un air dédaigneux, quand on lui demandait si c’était elle qui avait cultivé les belles fleurs dont Mrae Hubart aimait à orner son salon. C’était encore la mère de famille qui était le jardinier de la maison , et qui soignait ses roses comme ses enfants.
Toute cette activité périt en un jour de septembre. La famille prenait les bains de mer cà Dunkerque; on projeta une partie de plaisir à Fumes, et, un matin, par un beau soleil, Hubart et ses quatre enfants (le docteur était resté à Lille) montèrent gaiement en voiture. Ils passèrent une joyeuse journée; mais le soir, à peine s’étaient-ils mis en route pour le retour, qu’un orage éclata, et bientôt une pluie diluvienne commença à tomber. Hubart, quoiqu’elle frissonnât, ôta son châle pour en envelopper Esther, qui se plaignait du froid ; et elle cherchait à rassurer ses enfants, lorsqu’une secousse épouvantable lui coupa la parole ; les chevaux, effrayés par un éclair, venaient de se jeter de côté, et ils précipitaient la voiture dans les terres labourées. La voiture versa.
Le cocher n’avait pas de mal : il se releva, s’assura que ses chevaux n’étaient point blessés, et alla ensuite au secours de ses voyageurs. Les enfants n’avaient que des contusions sans gravité ; mais la mère était évanouie , et ses enfants éplorés eurent grand’peine à la tirer de la voiture brisée. Elle revint à elle sous la pluie qui tombait; mais quand elle essaya de se soulever, elle n’en put venir à bout ; elle avait le bras droit cassé, un pied foulé et une entorse au genou.
Il fallut la laisser là jusqu’à ce qu’on pût se procurer un brancard pour la porter au prochain village, où elle fut pansée tant bien que mal. Le docteur, à qui on envoya un exprès, se hâta d’accourir et de la ramener à Lille.
Quand elle se vit dans son lit, les jambes et les bras emmaillottés, incapable de faire un mouvement sans aide, et qu’elle songea que cela durerait des semaines, elle se mit à pleurer ; et comme son mari tâchait de la consoler :
— Ah ! dit-elle, je sens que j’en ai pour bien longtemps à n être qu’une femme bonne à rien !
« Etre une femme bonne à rien ! » c’était la pire chose qui pût lui arriver. Comment la maison allait-elle marcher désormais? Les domestiques feraient leur besogne par habitude, et cela pourrait durer ainsi quelque temps avant que la machine se détraquât ; elle était si bien montée ! Mais le docteur, mais les enfants, qu’allaient-ils devenir? La pauvre malade voyait déjà Louis s’en allant au lycée en pantoufles, Georges criblé de pensums, Émilie boudant et se plaignant de manquer de tout, et Esther pleurant du matin au soir.
M Hubart avait-elle raison? On put le croire dans les preniiers temps de sa maladie. Louis eut cinquante distractions par jours; Georges se fit punir au lycée; le docteur chercha longtemps, sans la trouver, une brochure dont il avait un pressant besoin; la petite Esther tourmenta toute la maison, et Émilie, forcée de recevoir le linge de la blanchisseuse et d’écrire les comptes de la cuisinière, se montra de fort mauvaise humeur. Hubart se désolait, et une pointe de remords commençait à se (mêler à son chagrin. « Est- ce que je les aurais gâtés jtous? se demandait-elle avec effroi. En leur épargnant toute peine, en agissant pour eux, n’aurais-je réussi qu’à faire des égoïstes? J ai toujours eu la conscience en paix, cioyant ne sacrifier que moi : n’ai-je pas en même temps s.i' iifié d avance mes enfants eu.x-mêmes, qui ne m’auront
pas toujours, et aussi tous les gens qui vivront avec eux par la suite? » Elle était trés-perplexe et trés-triste, et cela ne contribuait pas à sa guérison.
Elle essaya de garder la petite Esther dans sa chambre, et de l’amuser en lui disant des contes ; elle essaya de tenir de sa main gauche, la seule qui lui restât, le livre de l’écolier, et de lui apprendre ses leçons ligne par ligne, comme par le passé; elle essaya de lui refaire les classes qu il n avait pas écoutées ; mais il fallait parler, parler toujours, et le docteur avait interdit absolument ces différents exercices. Il n était pas très-inquiet des blessures de sa femme , qui devaient se guérir avec le temps : il l’était bien plus d une toux sèche qui s’était déclarée à la suite de ce malheureux voyage. Ces heures passées à la pluie, sur la terre mouillée, avec des vêtements légers, avaient déterminé un rhume qui ne voulait pas finir, et M. Hubart craignait que la poitrine ne fût attaquée.
Il fit part de ses craintes à Émilie, pour l’engager à veiller sur sa mère et à lui épargner le plus possible la fatigue de parler.
II faudrait aussi, ajouta-t-il, qu’elle n’eût pas de préoccupations, et je vois qu’elle s’inquiète beaucoup de ce qui peut manquer à chacun de nous. Est-ce que tu ne pourrais pas, ma bonne fille, avoir l’air de la remplacer dans la maison , et lui faire croire que tout est pour le mieux? Je sais bien que ce ne serait pas du tout la vérité ; pour ma part, je ne me reconnais plus dans mon cabinet depuis que ce sont les domestiques qui y mettent de l’ordre ; mais c’est notre devoir de la tromper pour son bien.
C’était à dix heures du soir, en quittant sa fille, que M. Hubart lui tenait ce langage. Émilie répondit machinalement :
— Oui, mon père.
Elle lui tendit son front a baiser, et alla ensuite dire bonsoir à sa mère, près de qui la garde venait de s’installer pour passer la nuit.
— Bonsoir, ma chérie, dit la malade.
Et une quinte de toux lui coupa la parole. Émilie l’embrassa et se sauva bien vite; elle sentait les larmes l’étouffer, et elle ne voulait pas pleurer devant sa méré. Elle alla s’enfermer dans sa chambre pour sangloter à son aise.
Quand elle eut bien pleuré, elle réfléchit. Sa mère était en danger, son père l’avait dit; mais il n’avait pas dit que le mal fût sans remède. On pouvait la sauver : avec des soins, avec le silence, la paix, le repos de corps et d’esprit, on la sauverait; mais que de choses à faire pour en arriver là! Surveillance des domestiques, direction de la maison, éducation des petits, soins à donner au père et au frère aîné, à la malade aussi, qui aimerait sûrement mieux les soins de sa fille que ceux d’une garde étrangère ; il fallait qu’Émilie se chargeât de tout, il fallait que tout roulât sur elle ; et à mesure qu’elle pensait à telle ou telle chose,' qu elle devrait faire, elle se reprochait amèrement de ne’ pas l’avoir encore faite. Elle s’aperçut que pendant ses' dix-sept années de vie, elle avait toujours reçu sans jamais rendre, et elle eut honte d’elle-même. Le repentir, l’inquiétude, le sentiment de sa nouvelle responsabilité, la tinrent éveillée bien avant dans la nuit, ce qui ne l’empêcha pas d’être sur pied dès le point du jour.
— Par où commencerai-je? se dit-elle. D’abord, il ne faut pas faire de bruit; ma mère doit dormir à l’heure qu’il est. Si j’essayais de remettre un peu d’ordre dans le cabinet de mon père?
Elle s’y rendit , et comprit dès le premier coup d’œil que le docteur n’y pût plus rien reconnaître, La domestique qui s’était occupée de le ranger, ne sachant pas lire, avait mis ensemble toutes les brochures jaunes, ensemble
toutes les brochures bleues, ensemble toutes les brochures vertes, et ainsi de suite, sans autre distinction que celle des couleurs; de sorte qu’il fallait feuilleter toute une liasse de papiers pour y chercher le journal que l’on voulait, et qui se trouvait confondu parmi une foule d’autres de toutes dates et de toutes provenances. Emilie procéda au triage ; elle classa soigneusement les numéros de la Gazette des hôpitaux et ceux de Y Union médicale, les journaux anglais et les journaux allemands, les Annales de telle ou telle société scientifique ; elle en fit différentes piles bien rangées sur la table, dans l’ordre où sa mère les mettait toujours; et, satisfaite de son commencement, elle songea que Georges pouvait avoir besoin d’elle.
Georges s’habillait. Il s’était lavé, peigné, pommadé et brossé avec beaucoup de soin, il faut lui rendre cette justice ; mais quand sa sœur lui demanda : — Sais-tu tes leçons? il bondit effaré et s’écria :
— Ah! mon Dieu! c’est vrai! je n’y ai plus pensé! je vais encore être puni ce matin! Je ne sais plus où j’ai la tête depuis que maman est malade.
— Il n’est pas sept heures ; tu as encore le temps d’apprendre en t’y mettant tout de suite : cela vaudra mieux que de constater que tu vas encore être puni.
— ^ Tu crois que j’aurai le temps?. . . non. . . c’est impossible... au moins si maman était là pour m’aider... mais je ne sais pas apprendre tout seul.
— Je vais t’aider, moi, pour aujourd’hui; mais il faudra que tu prennes l’habitude de te tirer d’affaire toimême. Maman ne pourra pas s’occuper de toi d’ici longtemps, et si- tu te faisais punir, elle se tourmenterait et deviendrait plus malade. Allons, donne-moi tes livres.
La leçon de français alla bien ; la leçon de latin n’alla pas mal ; mais quand Georges présenta à sa sœur son livre grec, elle se mit à rire et le lui rendit aussitôt.
— Tu sais bien que je ne peux pas lire cela ! lui dit-elle.
— Non? c’est pourtant bien facile, répondit Georges en se rengorgeant. Je vais te l’apprendre, si tu veux: tiens, épelle ; tau, alpha, sigma, tas...
— Tu auras plus vite fait d’apprendre ta leçon que de m’enseigner le grec. Allons, dépêche-toi, pendant que je vais voir si le déjeùner est prêt.
La suite à la prochaine livraison.