POEMES COMIQUES
Voy. les Tables.
SIRE THOPAS.
FdAGMEiNT D’UN POEME COMIQUE DU QUINZIÉME SIÈCLE.
Dessin de THernauit.
Geoffrey Chaucer, né à Londres vers 1330, mort vers 1400, a esquissé, dans ses Contes de Cantorhéry ('),
(9 Poëme inachevé, qui se compose de dix-huit à - Voy. t. X, \m, p. 83, et t. XXI, 1853, p. 87. Tome XLIII. — Octodre 1875.
vingt mille vers.
la physionomie d’un personnage, sire Thopas, qui semble annoncer de loin Don Quichotte. On peut penser que Cervantes, qui était fort lettré, a connu cet essai : ce ne serait pas un motif de croire qu’il s’en fût aucune-
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ment inspiré : le type qu’il a immortalisé flottait depuis longtemps dans les imaginations , et Chaucer u’avait pas été le seul poète qu’eût tenté la satire des incroyables aventures de la chevalerie chantées par les vieux romanciers. Voici une traduction de ce petit poème (') :
Accordez-moi, Messieurs, une attention favorable, et je vais vous entretenir de choses joyeuses et de gaie science. Je vais vous dire tout au long l’histoire d’un chevalier beau et brave dans les batailles comme dans les tournois. Son nom était sire Thopas.
Il était ne dans un pays lointain , en Flandre, tout au delà de la mer, dans la paroisse de Popeling (-). Son père était un homme libre et, par la grâce de Dieu , seigneur de cet endroit.
Sire Thopas était vraiment un galant personnage. Sa face était blanche comme le pain de gruau, ses lèvres étaient rouges comme la rose, son teint ressemblait au grain d’écarlate, et je puis vous dire comme chose certaine que son nez avait le même éclat.
Ses cheveux, sa barbe, étaient couleur de safran et descendaient jusqu’à sa ceinture. Ses souliers étaient en cuir de Cordoue; son brun haut-de-chausses était en drap de Bruges; sa robe en brocart d’or coûtait plus d’un écu de Gênes.
Il savait chasser le daim sauvage , et, avec un épervier fauve sur le poing, chevaucher le long des rivières. De plus, il était bon archer. A la lutte, personne ne l’égalait. On eût vainement cherché son rival partout où le bélier rassemblait des concurrents (j*).
Or, il arriva un jour, aussi vrai que je vous le dis, que sire Thopas voulut s’en 'aller chevaucher. Il monta sur son coursier gris, une grande lance dans sa main, une longue épée à son coté.
Il piqua à travers une vaste forêt où se trouvaient maintes bêtes sauvages, et le daim, et le lièvre. Tandis qu’il trottait du nord à l’est ('), un violent souci, que je vais vous conter, s’empara de lui.
Dans cet endroit croissaient des herbes grandes et petites, la réglisse, la valériane, et maint clou de girolle, mainte muscade bonne à mettre dans l’ale fraîche ou vieille, ou bien à serrer en coffre.
Les oiseaux chantaient, et il va sans dire que c’était plaisir de les écouter. Le bouvreuil et le perroquet s’exercaient à l’envi. La grive aussi disait son lai. La tourterelle des bois, sur sa branche , faisait entendre sa voix haute et claire.
^ En entendant la grive chanter, sire Thopas fut pris d’une rage d’enthousiasme, et se mit à piquer des deux, comme s’il eût été fou. Son bon cheval en suait tellement qu’on l’aurait tordu comme un linge mouillé, et ses côtes étaient tout en sang.
De son côté, sire Thopas était si fatigué de sa course à ti'avers 1 herbe tendre, et son courage était si intrépide, qu en ce lieu même il mit pied à terre peur faire reposer un peu son coursier et lui donner de bon fourrage.
« Ah ! Sainte-Marie-Bénédicité! que me veut cette passion pour m étreindre si fort? Sur mon âme , j’ai rêvé toute cette nuit d’une reine des fées.
» Oui, par Dieu, j’épouserai une reine des fées; car aucune des femmes de ce monde n’est digne de devenir
(*) Par H. Gaumont.
^ (^) Popeling ou Popering était le nom d’une paroisse située près d Ypres. Il en est parlé dans le Lendit rimé de Rutebeuf.
(h Un bélier était, au moyen âge, le prix du vainqueur à la lutte.
U) C’est-à-dire du nord en orient. L’Orient, même après les croisades , fut le pays où les braves chevaliers aimaient à chercher les aventures. Le guerrier le plus entreprenant du quatorzième siècle, Jean le Mengre, maréchal de Boucicaut, alla plusieurs fois en Orient.
ma compagne. Je les mets donc toutes en oubli, et je me voue à une reine des fées dans la plaine et dans 1e vallon. »
De suite il se remet en selle , et se lance à travers chemins et rochers pour découvrir la reine. 11 chevaucha et alla si loin que, dans une région écartée, le royaume de Féerie se montra à ses yeux.
Là, il chercha le nord et le sud, et plus d’une fois, dans mainte solitude sauvage, fit retentir sa voix; car dans ce pays personne n’osait venir à sa rencontre; personne, ni homme, ni femme, ni enfant.
Enfin arriva un grand géant. Il se nommait sire Olifant ('); c’était un homme au bras terrible.
Camarade , dit-il , par Termagant, si tu ne sors pas de ma retraite à l’instant même, j’assomme ton coursier d un coup de cette masse. La reine des fées et tout son cortège, harpe, chalumeau et symphonie, se trouvent en cet endroit.
— Et moi , répondit le brave chevalier , demain je viendrai te trouver avec mon armure, et, par ma foi, j’espère alors que tu resteras cloué sous cette lance. Je percerai ton gosier, si Dieu me le permet. Avant que 1 aurore soit entièrement levée, tu seras ici étendu sans vie.
Sire Thopas tourna les talons au plus vite. Le géant, avec une fronde meurtrière, lui lança quelques cailloux. Mais messire Thopas s’échappa bel et bien, grâce à Dieu et à sa belle conduite.
Maintenant, Messieurs, écoutez mon histoire, mon histoire plus réjouissante que le chant du rossignol. Je vais vous dire comment le petit sire Thopas, piquant à travers monts et vaux, retourna à la ville.
Il commande à ses vaillants serviteurs de lui faire fête et bonne chère; car il va lui falloir combattre un géant à trois têtes, pour l’amour et la satisfaction d’une dame brillante de beauté.
— Faites venir, dit-il, mes ménestrels et mes jongleurs pour me raconter, pendant qu’on m’armera, des chroniques de rois, des romans où il soit question de papes, de cardinaux et de fées.
A 1 instant même, dans une riche coupe, on lui verse un vin délicieux, et aussi de l’hydromel; on lui sert maintes royales épices , du pain de gingembre qui était des plus délicats, de la réglisse, du cumin, avec un sucre raffiné.
Sur sa peau blanche il mit une chemise avec un hautde-chausses de drap fin et éclatant, et par-dessus sa chemise un hoqueton, puis, par-dessus tout cela, une cotte de mailles pour défendre sa poitrine.
Puis, il revêtit encore un magnifique haubert sortant tout entier des mains des juifs et dont l’épaisseur était formidable. Enfin, une cotte d’armes, blanche comme la fleur du lis et dans laquelle il devait combattre, complétait son costume.
Son bouclier était fait d’un or étincelant; on y voyait une tête de sanglier avec une escarboucle. Et sire Thopas jura par l’ale et par le pain que le géant serait tué, quoi qu’il dût advenir.
Ses cuissards étaient en cuir bouilli (®), le fourreau de son épée en Ivoire , son casque en cuivre brillant, sa selle en os ciselé; quant à sa bride, elle reluisait comme le soleil ou comme le clair de lune.
Sa lance, qui présageait la guerre et nullement la paix,
(') C’est-à-dire sire l’Éléphant.
(-) L’usage du cuir dans les armes défensives parait être venu de l’Orient. Froissart dit que les Sarrasins couvraient leurs boucliers d’un cuir bouilli de Cappadoce , très-difficile à percer. Voir l’édition de J. -A. Buchon, liv. IV, ch. xv, p. 262.
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était faite d’un cyprès bien droit avec une pointe supérieurement émoulue. Son coursier était gris pommelé ; il allait à l’amble d’un pas doux et vif.
On parle beaucoup des merveilleuses histoires
d’Hornchild et d’Ipotis, de Bevis et de sire Guy, de sire Libeux et de Pleindamour; mais sire Tliopas moissonna la fleur de la vraie chevalerie.
Il monte son hon coursier; et, aussi vite que l’étincelle qui s’échappe d’un flambeau, il s’élance et se met en route. Sur son cimier était une tour d’où sortait la tige d’un lis. Dieu le préserve de tout mal !
Car c’était un parfait chevalier. 11 ne dormait pas dans une maison, mais couchait sous son manteau. Son heaume brillant lui servait de traversin , et à côté de lui son destrier paissait l’herbe grasse et nourrissante.
Lui-même buvait de l’eau du puits, comme le faisait le chevalier sire Parcevall (') au si noble maintien.. . .