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LES FLÉAUX DE LA VIGNE

LES SAUTERELLES. — L.V PYRALE. — L’oÏDIUM. — LE PHYLLOXERA.

Voy. t. XXXVIII, 1870, p. 39, 127.

La ciillure de la vigne, l’une des sources principales de la richesse de la France, a failli être compromise plusieurs fois, depuis trois siècles, par des fléaux de diverse nature.

En 1513 , des nuées de sauterelles s’abattirent sur les vignobles de la Provence, et les villes de Marseille et d Aix dépensèrent 90000 livres, somme considérable à celle époque, pour faire la chasse à ces insectes. Solier nous apprend qu’on payait deux sous et demi la livre d’insectes, cinq sous la livre d’œufs, et qu’on recueillit dans cette seule année 244000 livres de sauterelles et 24000 livres d’œufs !

En 1822, 1824 et 1832 survinrent de nouvelles invasions, et en 1833 on récolla 3 808 kilogrammes d’œufs, malgré le peu de soin avec lequel on conduisit l’op'éralion.

Un peu plus tard , les autorités municipales d’Argenteuil appelèrent l’attention de l’Académie des sciences sur des chenilles qui rongeaient les vignes de leur territoire; des plaintes semblables arrivèrent bientôt du Maçonnais et du Beaujolais où l’on réclamait à grands cris la présence d’un naturaliste pour étudier le fléau et chercher un moyen d’arrêter ses progrès. Audouin fut chargé de cette mission et s’en acquitta avec le plus grand succès.

Il reconnut que les chenilles étaient absolument de la même espèce aux environs de Paris et dans le Beaujolais, et qu elles appartenaient a un petit papillon du genre py— lale, il remarqua que les papillons pondaient leurs œufs en petites plaques à la face supérieure des feuilles de \igne; il vit enfin que les vers à peine nés cherchaient un abri et se cachaient plutôt dans les fentes des échalas que sous l’écorce de la vigne: aussi les ceps soutenus par des echalas neufs étaient-ils bien moins attaqués que ceux dont les échalas avaient déjà servi l’année précédente. D après ces observations il recommanda d’allumer à certaines époques de petits feux clairs pour attirer et détruire les papillons, de pratiquer à un moment donné la cueillette des œufs, et de se servir de vieux échalas comme de pièges pour prendre en masse les vers dévastateurs.

Ces mesures, adoptées par la plupart des propriétaires, produisirent le plus heureux elîet, et le mal put être con-

<‘) Parceval le Galloi.s est le liéros d’un roman français en vers composé par Chrétien de Troyes vers le milieu du douzième siècle. ’

juré. Mais, en 1845, une nouvelle maladie du raisin apparut en Angleterre, et se traduisit par des marbrures livides des feuilles qui se desséchaient bientôt et finissaient par tomber, et par des taches noires à la surface des grains dont la peau se crevassait et laissait échapper les pépins. Cette maladie, c’était Y oïdium, qui envahit bientôt la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, et jusqu’à l’île de Madère , et qui ne fut arrêtée que par le remède si efficace du soufrage des vignes.

A peine ce péril était-il écarté que de nouvelles inquiétudes vinrent assaillir nos vignerons. La cause du mal n était plus cette fois un champignon dont les filaments s’étendaient au grand jour et dont le développement pouvait être arrêté par l’emploi de quelque poudre minérale. Ce n’étaient plus des sauterelles qu’il était facile de recueillir à pleins boisseaux, ou des papillons qu’on pouvait anéantir par la flamme, ou détruire en recueillant leursœufs épars à la surface des feuilles : c’était un insecte microscopique, se cachant dans l’intérieur du sol , et ressemblant au premier abord à ces pucerons qui vivent en parasites sur nos arbres fruitiers, et qui sont doués d’une incroyable fécondité.

Dés l’origine, nous nous sommes empressés de signaler ce nouveau fléau en donnant des figures de l’insecte et les renseignements assez imparfaits que l’on possédait alors sur ce dangereux parasite; mais comme depuis cette époque le mal , d’abord localisé dans l’Hérault et dans fa Provence, s’est étendu d une part dans la vallée du Bhône, de l’autre dans la Gironde et la Provence; comme la destruction de cet insecte funeste est devenue une question d’utilité publique, il est nécessaire, croyons-nous, de revenir sur ce sujet, de retracer en quelques mots l’histoire de ce phjlloxera, et d’indiquer les moyens qui ont été proposés pour arrêter sa marche envahissante.

Et d abord le phylloxéra est-il bien un puceron, comme on l’a cru longtemps? Cette question présente un réel intérêt non-seulement au point de vue théorique, mais aussi au point de vue pratique, car lorsqu’on connaît quelle est la place qu un insecte doit occuper dans la série zoologique, quelles sont ses affinités avec d’autres espèces, on sait s’il convient ou s’il ne convient pas de tenter contre lui les moyens de destruction employés avec succès contre d’autres insectes. Les hémiptères, personne ne l’ignore, sont des insectes au corps mou, qui répandent fréquemment une odeur fétide, et qui vivent aux dépens des animaux et des plantes. Leur bouche est armée d’une trompe articulée, dans laquelle peuvent jouer quatre stylets d’une finesse extrême, et qu’ils portent habituellement repliée contre l’abdomen ; leurs ailes sont au nombre de quatre: celles de la paire inférieure sont toujours transparentes et faiblement réticulées, et celles de la paire supérieure, au lieu de former des étuis résistants comme chez les coléoptères, ne sont cornées que dans la moitié de leur longueur, ou même sont entièrement transparentes. Ge dernier caractère permet de séparer immédiatement les hémiptères en deux groupes , les hémiptères propremeat dits, ou hétéroptéres, qui ont les deux paires d’ailes dissemblables, et dont la punaise des jardins peut être considérée comme le type, et les horaoptéres, qui ont quatre ailes transparentes et qui comprennent les cigales, les pucerons et les cochenilles.

Tout le monde connaît les cigales, dont les petites espèces abondent en été sur les feuilles des arbres et des arbrisseaux; les pucerons ne sont pas moins faciles à distinguer : ce sont de petits insectes au corps mou, de couleur brune ou verdâtre, qui sont tantôt ailés, taatôt privés d’ailes, qui vivent en nombreuses colonies sur les pommiers, les poiriers et les rosiers, et dont les femelles

peuvent donner naissance par partliénogénèse à plusieurs séries de petits vivants; enfin les cochenilles, qui fournissent la matière tinctoriale si recherchée dans l’industrie, ont des mâles ailés de petite taille, et des femelles aptères qui se lixent sur les végétaux, et dont le corps en se déformant prend l’aspect d’une verrue à la surface des feuilles.

Par son organisation, le phylloxéra de la vigne tient le milieu entre les deux derniers groupes : il ressemble dans ses premiers états aux cochenilles , mais il se rapproche des pucerons par ses formes ailées et par son mode de

multiplication. Il doit donc se ranger, avec deux espèces qui vivent sur les chênes, dans une tribu particulière, la tribu des phylloxériens. Les femelles, au lieu d’être con-, stamment privées d’ailes comme chez les cochenilles , en possèdent quelquefois comme chez les pucerons; mais la forme aptère est de beaucoup lapins commune. C’est celle que présentaient les individus découverts par M. Planchon,enl868, sur les racines de quelques pieds de vigne aux environs de Montpellier.

Le phylloxéra des racines mesure à peine un millimètre de long (pl. I, fig. 3); il est ovale et d’un jaune

Planchk I. — Phylloxéra de la vigne (P/i. vastatrix). — Dessin de Mesnel.

1. Femelle ailée adulte. — 2. Femelle ailée jeune. — 3. Femelle aptère adulte, vue en dessus. — i. Aptère adulte , vu en dessous. 5. Racine et radicelles couvertes de phylloxéras. — 6. Radicelle avec renflement et phylloxéras pondant.

brunâtre clair, ce qui permet de l’apercevoir à l’œil nu sur le fond brunâtre de l’écorce ; la tête , arrondie en avant, porte deux fortes antennes dont le dernier article est taillé en biseau, et sur les côtés deux yeux bruns formés de nombreuses facettes. La trompe, repliée contre la poitrine, est assez grêle et se compose d’articles peu distincts; elle laisse saillir à l’extrémité, surtout lorsque l’insecte a été comprimé entre les lames de verre du microscope, trois soies très -déliées qui représentent les stylets de la punaise. Le corps est subdivisé en arrière, par des sillons transversaux, en segments qui portent un certain nombre de tubercules; enfin, les pattes sont courtes et le tarse se termine, comme on le voit sur la figure, par un petit crochet.

Pendant l’hiver, ces insectes se réfugient dans les fentes de l’écorce ; mais au printemps ils sortent de leur engourdissement, et pondent bientôt autour d’eux, en petits las, des œufs ellipsoïdes, d’abord de couleur jaunâtre, puis d’un gris enfumé. Il y a, dit-on , huit générations par année , et comme chaque mère pond environ huit œufs, on peut évaluer à 25 ou 30 millions de sujets la postérité

d’un seul individu. Ce chiffre est assez éloquent et prouve qu’une centaine de phylloxéras suffisent pour infester les vignobles de toute une contrée.

Les larves qui sortent de ces œufs (pl. I, fig. 4) ressemblent aux adultes; elles sont également d’un jaune verdâtre et de forme ovalaire , mais elles ont les pattes , les antennes et la trompe relativement plus développées. Elles se montrent d’abord très-agiles et courent çà et là en agitant les antennes ; mais au bout de quelques jours elles se fixent en enfonçant leurs suçoirs dans les tissus de la plante, et subissent trois ou quatre mues, tout en absorbant sans relâche les sucs du végétal ; enfin elles paraissent semblables à l’individu qui leur a donné naissance , et pondent à leur tour un certain nombre d’œufs.

La plupart des insectes aptères meurent peu de temps après la dernière ponte, mais quelques-uns d’entre eux, après avoir changé de peau, passent à l’état de nymphe. Leur corps est alors plus étranglé et porte sur les côtés les fourreaux des ailes. Cet état intermédiaire ne dure qu’un ou deux jours, et l’insecte ailé apparaît bientôt et sort de terre (pl. I, fig. 1). Il est sensiblement plus grand

que l’insecte aptère, et atteintparfois un millimètre et demi de long; les ailes de la paire supérieure sont amples et dépassent le corps de moitié ; celles de la paire inférieure sont un peu plus courtes et plus étroites, mais arrondies au bout et couvertes, comme celles du dessus, d’une multitude de petites papilles cornées qui leur donnent un aspect chagriné. Deux ou trois nervures les parcourent dans le sens longitudinal. Grâce au développement de ces appendices, 1 insecte vole assez bien, et, loin d’être, comme on le croyait d’abord , condamné à périr au bout de quelques instants, il peut , si le vent est favorable , se transporter à de grandes distances et porter la maladie sur de nouveaux points. La tête est large et porte deux yeux énormes de couleur noire et un suçoir peu développé, mais dont l’insecte peut néanmoins se servir pour piquer les feuilles et les jeunes bourgeons. Les antennes et les pattes sont plus

grêles que chez l’insecte aptère et le corps est plus effilé moins arrondi en arrière ; mais la coloration est à peu prés la même, jaunâtre ou brunâtre, avec une bande plus foncée sur la ligne médiane.

Les insectes ailés qui résultent de la transformation d’individus aptères sont tous des femelles. Celles-ci se montrent en août et en septembre, et pondent aussitôt après, dans les duvets des jeunes feuilles et des bourgeons, de deux à quatre œufs, plus gros que ceux du phylloxéra des racines et de forme légèrement différente. Ils n ont pas tous la même taille ni la même coloration : il y en a d’assez gros qui deviennent avec le temps d’un jaune assez intense , et d’autres plus petits qui restent transparents. Les premiers, d’après les observations de M. Balbiaui, donnent naissance à des femelles aptères; les seconds produisent des mâles égale-

Planche II. Phylloxéra du chêne ( Ph. quercus ). — Dessin de Mesnel.

1. Individu ailé. - 2. Individu aptère. - 3. Femelle aptère. - l. Mâle aptère. - 5. Œuf femelle. -

— 7. Feuille de chêne avec taches de larves.

ment privés d’ailes. Ces individus de sexe différent, n de la femelle ailée, sont en quelque sorte déshérités • n’ont qu’un suçoir rudimentaire, et pas de tube digest Aussi meurent-ils au bout de trés-peu de temps- mt il est probable qu’avant de disparaître la femelle poi un œuf d où sortira le phylloxéra des racines, et que cycle par lequel doit passer 1 insecte se trouve ainsi con piété.

Ce polymorphysme du phylloxéra de la vigne a lom temps embarrassé les entomologistes, et ce n’est qu’à' suite des remarquables travaux de M. Balbiani sur l’es péce la plus anciennement connue, le phylloxéra du chên qu il a été possible de suivre le parasite sous les form multiples qu’il revêt.

Sous la forme ailée(pl. II, fig. 1) comme sous la forn aptere (]3l II, fig. 4)^ la femelle du.phylloxera du chêi ressemble beaucoup à celle du phylloxéra de la vigne dans ces deux états elle pond des œufs (pl. II, fig. 5 et qui sont de deux grandeurs et qui donnent naissance 1 uns a des mâles, les autres à des femelles. L’éclosion ( ces œufs a lieu vers la fin de l’été , et les individus qui <

sortent sont privés d’organes digestifs et ne vivent que fort peu de temps; maisla femelle, avant de mourir, pond un œuf unique , un œuf d’hiver. A côté de ce mode de multiplication , il en existe encore un autre beaucoup plus simple. M. Balbiani a reconnu qu’on voit apparaître à la face inférieure des feuilles du chêne, à uneépoque assez tardive de la belle saison , des larves d’un jaune pâle qui sont évidemment sorties des œufs d’hiver et qui occupent le centre d’une tache jaune produite par les piqûres de l’insecte. Ces larves s’entourent d’œufs qui produisent d’autres larves aptères , et les générations se succèdent ainsi jusqu à la fin de l’été. A cette époque, un certain nombre de larves deviennent ailées, après avoir,’ passé par l’état de nymphe, absolument comme dans le phylloxéra de la vigne. On voit qu’il y a parité presque complète entre les deux espèces, quoique l’une soit presque inoffensive et ne cause sur les arbres que des dégâts insignifiants, tandis que l’autre est un ennemi redoutable qui menace de détruire en peu d’années la plus grande partie de nos vignobles. Une troisième espèce, aussi peu nuisible que le phylloxéra du chêne , vient d’être décou-

vei'le sur le chêne kermès, el a élé prise d’abord pour des mâles ailés du phylloxei^u vuslatrix.

Revenons maintenant au phylloxéra de la vigne.

: M. Planchon, qui avait aperçu le premier les femelles ailées, en 1868, observa l’année suivante, dans les vipobles du territoire de Sorgues, des ceps dont toutes les leuilles étaient chai'gées de galles arrondies renfermant un ou plusieurs phylloxéras aptères. Ces petits insectes étaient entièrement semblables au phylloxéra des racines. L année suivante, M. Laliman lit une découverte analogue aux environs de Bordeaux. Le nombre de ces galles varie beaucoup, et leur apparition est tout à fait accidentelle sur les vignes françaises, tandis qu’elle est ordinaire sur les vignes américaines. On ne sait pas bien encore , du reste, comment les insectes aptères sortis des galles se transforment en insectes ailés.

D’après M. Riley, entomologiste de l’État de Missouri, tous les phylloxéras qui vivent actuellement dans notre pays , même les phylloxéras des chênes, viennent d’Amérique. Celui de lavipe a été certainement importé avec des cépages américains, car il y a identité complète entre les individus recueillis dans les vignobles du midi dé la France et ceux qui vivent sur les vignes sauvages aux Etats-Unis.

Dans notre contrée il y a eu deux centres d’invasion : le premier, non loin deTarascon, au plateau du Pujaut; le second, près de Bordeaux, dans les palus de Florac. Bientôt le mal partant de ces deux points s’est étendu, d’un côté, sur les départements de Vaucluse, du Var, de la Drôme' des Bouches-du-Rhône, de l’Hérault, de l’Ardèche, du Rhône, et jusque dans le sud du Beaujolais; de l’autre, dans l’Entre-deux-Mers, la Dordogne, les Charentes et le Lot-e^Garonne. A l’étranger il est apparu en Portugal, en Autriche, en Grèce, en Suisse, et, dit-on, jusqu’en Angleterre et en Irlande-; enfin il dévaste en ce moment les vipes replantées dans l’île de Madère, il y a une vingtaine d’années, à la suite d’une destruction totale.

Les points attaqués, ou les taches, se reconnaissent immédiatement à l’aspect et à la couleur des feuilles, qui sont flétries, jaunes ou rouges, et contournées sur les boids; en outre, si le mal est ancien, les raisins sont ridés et arrêtés dans leur croissance , et les ceps euxmêmes sont rabougris et leurs feuilles clair-semées cachent à peine le sol. En visitant les racines, on constate sur les radicelles des renflements fusiformes, les uns jaunâtres, les autres bruns : les premiers portent des phylloxéras occupés à sucer les fluides de la plante; les autres ont été abandonnés par les parasites et ne tar4ent pas à tomber en putréfaction. En même temps, l’écorce devient raboteuse, et le bois prend une teinte rougeâtre (pl. I, fig. 5 et 6). En général , la maladie ne se manifeste pas immédiatement au dehors ; aussi, lorsqu’on a recours au remède héroïque de l’arrachage, il est prudent de sacrifier non -seulement les pieds manifestement infestés, mais encore les ceps verdoyants qui les entourent.

Pendant longtemps les agriculteurs se sont refusés à admettre qu’un insecte si petit fût capable de produire de si grands ravages. «C’est, disaient-ils, le froid, la sécheresse, ou bien l’épuisement du sol et la dégénérescence de la plante, qui sont les causes de la maladie ; l’insecte n en est que le symptôme , et le parasite n’attaque probablement que les vignes déjà compromises. » Mais c’est là certainement une opinion difficile à soutenir; car, d’une part, nous savons que les pucerons et les cochenilles attaquent de préférence les végétaux bien portants, et les quittent après les avoir épuisés; de l’autre , nous voyons que les vignes de l’Hérault, qui sont fort bien entretenues, ne sont pas plus exemptes du fléau que les vignes plus

neghgees des environs de Cognac. Des expériences directes ont même prouvé que la maladie pouvait être communiquée à des vignes par des fragments de racines charges de phylloxéras, et qu’en revanche la santé pouvait etre rendue à des ceps malades en les déplantant en brossant soigneusement les racines et en les remettant dans le sol.

Le phylloxéra est donc la cause directe de la maladieil se propage soit à l’état ailé, à l’aide des vents qui lé transportent à plusieurs kilomètres de distance , soit à 1 état aptère, en cheminant le plus souvent dans’l’inténeur du sol, mais quelquefois aussi à la surface, comme 1 ont fort bien vu MM. Faucon et G. Bazillc. Le froid arrête à peine sa marche envahissante, et les hivers rigoureux de 1870-71 et 1871-72 ne nous ont point débarrassés de ce terrible fléau. Comme tous les insectes, le phylloxéra peut supporter, en effet, un abaissement considérable de température , mais il résiste beaucoup moins bien à des pluies abondantes, et M. L. Faucon a pu obtenir une véritable résurrection de son vignoble de Mas de Fabre, prés d’Avignon, en l’inondant chaque hiver, de 1868 à 1873, pendant plus d un mois. Comme ce procédé, qui paraît très-efficace, ne peut être appliqué présentement à tous les vignobles du Midi, M. Aristide Dumont a soumis à 1 Académie des sciences le projet de construction d’un canal dérivant du Rhône et traversant les départements de la Drôme, de Vaucluse, du Gard et de l’Hérault. D’après M. Faucon , l’établissement du canal permettrait d’inonder au moins 1 500 hectares de vignes.

On a cru remarquer aussi que les ceps placés au bord des sentiers battus et que les treilles plantées dans une terre compacte étaient plus indemnes que les vignes croissant dans une terre meuble, et on est parti de là pour recommander le tassage de la terre autour des pieds comme mopn préventif; d’un autre côté, MM. Lichtenstein et Espitalier, ayant vu que dans un sol sablonneux les vignes étaient rebelles au phylloxéra, ont proposé d’entourer les ceps d’une couche épaisse de sable ; mais ces deux moyens ne sont guère pratiques, car le tassage empêcherait 1 aérage du sol qu’on cherche précisément à obtenir en labourant et en bêchant la terre, et l’ensablement ne pourrait, dans la plupart des cas, être effectué sans de très-grandes dépenses.

Quelques personnes ont eu l’idée de planter entre les pieds de vigne des plantes à essences âcres; peut-être, en effet, la valériane aux racines fétides, ou mieux encore la camomille et les pyréthres , parviendraient-ils à éloigner 1 insecte malfaisant ; le tabac pourrait donner aussi de bons résultats, si la régie permettait d’en étendre la culture. Quant à einpoisonner le végétal lui-même, comme on l’a proposé, c’est complètement impossible, et, dans tous les cas, la trompe courte de l’insecte n’arriver'ait jamais jusqu au centre de la racine intoxiquée. Ce qu’on peut faire, c’est de répandre dans le sol, autour de chaque cep, des substances délétères, encore faut-il n’employer que des matières volatiles, et non des poudres qui ne pénéHeraient pas jusqu’aux radicelles, ni des liquides fixes qui ne mouilleraient que très -difficilement le corps de l’insecte, constamment enduit d’une humeur graisseuse.

M. Dumas a proposé d’employer un sulfo-sel formé par la combinaison du sulfure de carbone avec le sulfure de potassium' ou de sodium , et connu vulgairement sous le nom de sulfo-carbonate d& potassium. C’est une substance que l’on produit à très-bas prix dans l’industrie, et qui paraît appelée à rendre de très- grands services. En effet,

M. Mouillefert, qui l’a expérimentée aux environs de Cognac , a vu qu’une dissolution au centième était complètement inoffensive pour la vigne, et tuait en moins de

vingt-quatre heures tous les phylloxéras et tous les œufs en contact. M. Dumas a conseillé également un mélange en solution concentrée de sulfure alcalin de potassium, de sodium ou de calcium et de sulfate d’ammoniaque des usines à gaz ; ce produit , sous l’influence des réactions qui s’opèrent dans l’intérieur du sol, laisse dégager peu à peu de l’acide sulfhydrique et détermine la mort d’un grand nombre d’insectes.

Pour faire pénétrer dans le sol ces liquides insecticides, on pourra se servir avec avantage des tarières tubulaires inventées par M. Vicat, et dont chacun a pu voir le modèle à l’Exposition des insectes, en 1874, et du bidon surmonté du mesureur ou métro-insecticide, qui est fort commode pour verser dans le tube central de la tarière des quantités déterminées de liquide. Tout porte à croire que le goudron de houille préparé par M. Petit pourra rendre aussi de très-grands services, car M. Balbiani l’a employé avec succès aux environs de Nîmes et de Montpellier. Enfin, plusieurs cultivateurs ont obtenu de bons' résultats dans l’Hérault avec des mélanges d’urine 'de vache et de sulfures alcalins, ou avec des tourteaux à émanations sulfliydriques.

Dans cet exposé rapide , nous avons nécessairement laissé de coté un grand nombre de remèdes qui ont été proposés à la Commission du phylloxéra instituée par 1 Académe des sciences. Parmi ces rem.èdes, il y en a de trop dangereux, comme l’emploi du cyanure de potassium; de trop coûteux, comme l’emploi de l’éther ou du chloroforme; de trop fantaisistes, comme le procédé consistant à briller du soufre sous des châssis qui couvriraient tous les vignobles de France; mais il y en a beaucoup aussi qui méritent d’être expérimentés.

L’an dernier, l’Assemblée nationale a institué un prix de 300 000 francs « en faveur de celui qui trouverait un moyen efficace et économiquement applicable dans la généralité des terrains, pour détruire le phylloxéra et en empêcher les ravages. » L’appât de cette magnifique récompense a si bien stimulé les inventeurs, que plus de six cents procédés ont été communiqués au ministère de l’agriculture et du commerce.

La commission chargée de déterminer les conditions à remplir pour concourir au prix, et d’apprécier le mérite des candidats , a reconnu qu’il n’y avait pas lieu cette année de décerner le prix. Comme le dit le rapporteur, l’expérience seule peut nous apprendre ce qu’il faut penser des différents remèdes proposés, et malheureusement ce n’est pas l’occasion d’éprouver leurs procédés qui manque aux inventeurs. Il faut que tous ceux qui veulent concourir sérieusement prouvent par des expériences répétées, prolongées et authentiques, qu’ils sont en mesure soit de faire disparaître économiquement le phylloxéra des vignes attaquées, soit d’en préserver les vignes saines, soit enfin d’en empêcher les ravages en faisant vivre et fructifier utilement les vignes attaquées.

HANS BERNER ET SES FILS

SCÈNES BERNOISES

Suite. — Voy. page 318.

Cependant le temps passait vite, et, comme cela arrive souvent, Sameli et Fritz se trouvèrent de jeunes hommes avant que ni leur père ni leur mère n’y eussent pensé.

On reconnut enfin que Sameli était en âge d’entrer à la boucherie. C’était décidé. Par qui avait-ce été décidé et quand? On ne le savait pas trop; seulement c’était une affaire réglée depuis des années. Personne ne s’en était mêlé, et c’était cependant une espérance de famille. Du

reste, on n’eii reparlait pas au jeune homme, cela allait de soi, et il ne l’ignorait pas; mais plus le moment approchait, et plus la perspective de la profession paternelle lui devenait insupportable. La seule idée d’endosser le tablier de bouclier pour traverser la ville, et de conduire un veau, lui faisait monter le sang au visage, et le service militaire à l’étranger lui eût paru cent fois préférable.

Quand le jour enfin fut venu, il insinua à sa mère qu’avant de se mettre au métier, il fallait qu’il allât dans le canton de Vaud. Plus tard, il n’en aurait pas le temps, et il fallait cependant qu’il sût le français. Que de fois n’eûtce pas été bien commode pour son père de pouvoir parler français avec des tanneurs ou des marchands de bœufs ! II serait devenu une fois plus riche.

Cette considération frappa la mère, qui déclara qüe jamais elle n’eût supposé tant d’intelligence à son fils ; elle communiqua toute joyeuse cette idée au père, enchantée d’avance à la pensée de conduire elle-même son fils dans le canton de Vaud, avec leur beau cheval brun.

Ah bien, oui ! elle tombait bien !

— Tout cela n’est que pure vanité, répondit Hans Berner. Dans le canton de Vaud! Il est temps quejeprenne ce gaillard-là dans mes doigts, si je veux qu’il devienne autre chose qu’un fainéant et un sot. Quand il aura fini son apprentissage, il ira, s’il veut, faire son tour d’Allemagne ou de France, et même à Paris, à la bonne heure !

Dès lors, il ne fut plus question du canton de Vaud ; car dés que Hans Berner avait parlé sérieusement, il n’y avait plus moyen d’y revenir. ~

Sameli fut donc obligé d’endosser la casaque noire à collet rouge, costume des bouchers ; il dût conduire les veaux, porter la viande, toutes choses qui lui étaient odieuses, et qu’il faisait de travers, ce qui le désolait, ainsi que sa mère. Plus il était gauche, plus sa mère pleurait avec lui, plus le père était mécontent et répétait que le fils du premier mendiant venu s’en tirerait mieux que ce garçon, qui avait cependant été en classe si longtemps; autant eût valu jeter son argent au ruisseau que de le dépenser pour une instruction qui lui avait si mal réussi; et s’il n’allait pas mieux, on serait obligé de le mettre en apprentissage chez un tailleur.

Cela n’était pas sérieux. Hans Berner n’aspirait (ju’à faire de Sameli un boücher, et comme ses exhortations ne réussissaient pas, il recourut aux punitions. Alors Sameli s’écria qu’il voulait mourir, et la mère se lamenta.

— Puisque le garçon ne veut pas voir son propre bien, dit enfin Hans Berner exaspéré, cela m’est égal; qu’il devienne ce qu’il voudra. Je ne prétends plus faire un boucher d’un clampin pareil; ce serait gâter le métier.

Alors Sameli se leva tout joyeux, mit d’autres habits, et, dés ce moment, prit des airs de «monsieur» ; mais ne parvint en somme qu’à ressembler à un imbécile.

H prétendit qu’il voulait apprendre le commerce. C’est pour cela qu’il avait le plus de goût, disait-il en passant ses doigts dans sa chevelure.

Le père le laissa faire ; il semblait presque qu’il ne se souciait plus de lui.

La mère le prit sous son aile et l’aida dans sa nouvelle carrière. Il apprit donc le commerce et alla ensuite dans le canton de Vaud, ce qui coûta un argent fou. Il y devint un de ces faquins qui éclaboussent tout le monde autant qu’ils le peuvent par leurs dépenses et leur toilette, en se plongeant dans toutes sortes de vilenies et de vanités.

Hans Berner reporta alors ses espérances sur son second fils Fritz, et le prit avec lui à la boucherie. Mais celui-ci y entra d’aussi mauvais gré que Sameli : il avait, comme son aîné, honte de la casaque à collet rouge; il fit cependant un peu meilleure contenance. C’était une nature plus

uide que Sameli. Le tapage avec les chiens et avec ses compgnons lui plaisait assez ; il allait à la campagne avec plaisir, heureux d’y faire ce qu’il voulait, et de lancer Moustache contre d’autres chiens, voire même contre les gens.

Avec Moustache et d autres fils de boucher, il tenait ses anciens camarades d’école en respect, ou se vengeait quand Ils s étaient moqués de lui. Cette conduite turbulente ne déplaisait pas trop au père, qui fermait les yeux en se disant que tout finirait par s’arranger quand l’intelligence lui arriverait; et il ne le laissait pas manquer d’argent.

Au fond, c’était par crainte que ce fils-là aussi ne fit taux bond au métier qu’il passait sur bien des choses dont sa kicide intelligence n’était pas dupe, et qu’il n« le privait pas d argent, même quand, pendant des demi-journées, H ne 1 apercevait pas à la boucherie.

Sans doute le brave homme ignorait que Fritz était alors assis au cabaret comme garçon boucher, ou jouait au billard dans un café en qualité de M. Fritz Hans Berner; mais il était disposé à lui pardonner bien des choses qu’il n eut pas pardonnées à un apprenti.

Cela fît que ce fils-là devint un vaurien tout comme le premier, mais d une autre espèce.

Le premier, en effet , était un vaurien assez policé en apparence, tandis que l’autre était dur et rude : c’était là toute la différence. Le premier était insupportable avec ses quolibets de commis voyageur, et l’autre avec ses jurons de boucher. Le premier faisait étalage de ses sottises, 1 autre de ses batailles et de ses ripailles. Le commis méprisait tous ceux qui n’étaient pas habillés à la dernière mode, et le boucher tous ceux qui refusaient de se divertir grossièrement avec lui. Ils en étaient arrivés à n’avoir pas grand respect pour leurs père et mère; seulement, pour avoir de l’argent, l’un cajolait le père et l’autre la mère.

Quand le commis voulait faire montre de sa sagesse profonde , on reconnaissait vite qu’elle consistait uniquement a n apprécier dans une ville que les magasins d’une part et de 1 autre les cafés, les bals, etc. ’

Quant au cadet, sa sagesse se résumait à prétendre qu il fallait que les jeunes gens eussent de l’argent et le droit de casser les os à quiconque cherchait à entraver leurs ébats, tandis que le devoir des vieux parents était seulement de travailler et de voir sans rien dire ce que les jeunes faisaient de leur argent.

Le commis ne rentrait jamais de jour dans la maison de son pere, et, aux endroits où il n’était pas connu il se donnait pour le fils d’un riche corroyeur. L’apprenti boucher avouait qu’il était bien obligé de porter la casaque tant que le vieux vivrait; mais il ajoutait finement que plus tard il ferait voir qui il était.

Tous deux aimaient l’argent; mais il eût fallut que les pauvres eussent de bons yeux pour apercevoir une aumône de leur façon. Sans aucun remords, l’un fraudait les comptes ou mettait l’argent dans le mauvais trou, tandis que 1 autre trichait sur le poids, ne payait jamais exactement le bétail acheté, et retenait dans son gousset bien des écus neufs qui auraient dû servir d’arrhes. En même temps, pour taire de la poussière à leur façon, ni l’un ni l’autre ne regardait à l’argent, persuadés que faire ainsi les iraportants c est être réellement importants, et qu’en retour du mépris général qu’ils professaient pour les autres, tout le monde était tenu de les respecter, car tout ce qu’ils regardaient comme petit et mesquin devait rester nécessairement petit et mesquin pendant toute l’éternité.

Ces deux imbéciles s’imaginaient que parce que leur père avait amassé beaucoup d’argent, ils avaient en poche a c et de toute sagesse; ne soupçonnant pas que tout leur prétendu savoir, comme leur avoir, n’était que des moyens

mis cl leur portée pour les conduire à une véritable instruction; que toute leur sagesse ressemblait à l’assiette sur aquelle on pose la soupière, et qui n’est pas la soupière et encore bien moins la soupe. ^

Entre eux les deux frères ne se traitaient pas trop mal Certainement Sameli rougissait de Fritz quand celui-ci poitait la casaque de boucher, et à aucun prix il n’eût ainsi traversé avec lui la ville ; mais comme Fritz en rougissait aussi il n’en voulait pas pour cela à Sameli, car celui-ci allait fort loin en voiture avec lui le dimanche, a^ec es chevaux de son père, partout où il y avait quelque ete. Ils se confiaient aussi tout fraternellement leurs fonaturellement, comme la chose est infaillible entre gens pareils, ils se mentaient entre eux à faire tout craquer.

La, suite à une ptochaine Uwaison.

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