LES PETITS OISEAUX
Un de nos lecteurs nous envoie les lignes suivantes :
Le bonhomme la Fontaine, — puisqu’il est convenu de l’appeler bonhomme, —a dit, en parlant de l’enfance, que cet âge est sans pitié. Le jugement est sévère; on aimerait à le contredire, non par un mot ou une fable, mais par un fait, une action, une histoire toute simple et toute vraie.
Or, il nous semble qu’une des meilleures protestations qu’on puisse imaginer contre le vieil adage vient de se produire dans un joli petit village du département de l’Yonne Saint-Moré, à quelques lieues d’Avallon. Là, sous l’inspilalion de leui instituteur, les enfants de l’école ont assuré leur protection à tous les animaux domestiques de leur pays, et signé un traité d’alliance avec tous les petits oiseaux des alentours. La pièce est authentique.
" Article Rr. — Le premier avril 1874, une société a ete établie entre les élèves de l’école communale de Saint- More, sous le nom de Société protectrice des animaux domestiques et des oiseaux utiles à l’agriculture. »
Dans les statuts, composés de douze articles, notons surtout les dispositions qui concernent les oiseaux :
« Art. 4. — Les sociétaires s’engagent à ne plus dénicher aucune couvée d’oiseaux.
'» Art. 6. — Sitôt qu’ils auront trouvé un nid, ils devront en donner connaissance au secrétaire.
-- Art. 7. — Le nid sera surveillé par le conseil jusqu’à
que les oiseaux l’aient quitté.
» Alt. 8. Il ne devra être visité que rarement, et non par curiosité.
» Art. 9. — Les sociétaires ne devront pas rechercher les nids, mais déclarer seulement ceux que le hasard leur aura fait trouver.
» Art. 10. — 11 ne devront pas monter sur les arbres pour vérifier le nombre d’oiseaux que contient le nid. »
« Art. 12. — Tout sociétaire qui aura maltraité un animal domestique déniché un nid ou participé au dé-
nichement d’une manière directe ou indirecte, cessera de faire partie de la Société. Son exclusion sera prononcée par le président en présence des sociétaires. »•
Et depuis un an la Société fonctionne et prospère. Le tableau statistique qui concerne les nids a été envoyé par le jeune président de la Société à « son collègue » le président du comice agricole de l’arrondissement d’Avallon. Il constate que, dans le cours de l’année, 214 nids ont été trouvés et surveillés. Sur ce nombre, 13 seulement n’ont pas réussi, mais 201 ont eu plein succès, et il en est sorti 974 oiseaux appartenant à 21 espèces différentes.
Voilà le fait. A quel point n’honore-t-il pas l’instituteur de cet humble village! Enfants, vous êtes les forts; oiseaux, vous ôtes les faibles; puisse votre amitié durer toujours !
Cependant, je ne sais pourquoi, si j’étais oiseau, même à Saint-Moré, je préférerais, pour mon nid, à la surveillance de l’école primaire , la solitude des grands bois, l’obscurité des buissons impénétrables.
Fais comme le sage, pauvre oiseau; aide-toi, le ciel t’aidera.
Je connais deux fauvettes qui, au mois de mai dernier, ont merveilleusement compris cette maxime. Elles viennent chaque année, au printemps, comme beaucoup d’autres. — Car « l’oiseau, a dit Michelet, se rapproche toujours de l’homme, qui toujours lui fait du mal » ; — elles viennent chanter et nicher dans un petit jardin caché au pied d’une haute terrasse et dépendant d’un des logis les plus respectables de la vieille cité d Auxerre. Mais chaque année le nid a la malechance. Qu’il soit posé sur le grand sapin, ou sur le cerisier fleuri, ou sur le faux ébénier aux grappes jaunes, quand les petits sont nés et emplumés, quelque chat du voisinage les guette, les emporte et les mange. Le père et la mère qui chantaient gémissent et s’en vont; douze mois après ils reviennent... Mais, instinct merveilleux et bon té de Dieu, cette année toutes choses ont tourné à souhait. Le nid, l’œuf, la couvée, l’éducation des petits, leur premier vol et leur départ triomphant, tout s’est fait et accompli à la joie, à la gloire du père, de la mère- et des oisillons !
Il faut savoir que ce logis, qui est cher aux fauvettes, semble avoir été bien longtemps cher aussi aux enfants d’Esculape; à ce point que le buste de l’un d’eux portant cette inscription : Michalon, 1812, se voit encore dans le fond du jardin dominé par la terrasse ornée de lauriers blancs et roses. Le buste a pour piédestal un pan de mur que hantent les fourmis; des branches de tilleul le protègent contre les rayons du soleil; mais, hélas! rien ne garantit le vieux Michalon contre la goutte d’eau que le nuage qui passe verse depuis soixante ans sur sa tête dénudée; et la goutte d’eau a produit son usure, et, cette année, au commencement des feuilles, s’est faite, au sommet de la tête de Michalon, une fissure légère, si légère qu’elle a échappé au regard de l’homme, mais non à l’œil noir de la fauvette. Celle-ci a compris le secours que lui apportait la rosée du ciel. Le reste devenait son œuvre. Aussitôt, elle travaille du bec, elle agrandit la fente, elle pénètre jusqu au fond de cette tête sans cervelle, elle y trouve un coin obscur et abrité où elle apporte les brins d’herbe, de mousse et de duvet nécessaires à son architec-
MAGASllN PITTORESQUE
ture... Et voilà comment un crâne d’Hippocrate se mctamorpliose en un nid de fauvettes. Tout vint à bien. Peu de temps après, l’hôte du logis, philosophant de ce côté, est
surpris d’entendre de petits cris d oiseaux ; il écoute
Serait-ce le vieux Michalon qui se prendrait à chanter? Non, c’est un oracle qui parle et qui dit à 1 homme 1 œuvre de l’oiseau, l’œuvre de la nature, l’œuvre de Dieu.
Mais comme toutes choses en ce monde, même la philosophie, cachent quelque grain d amertume, 1 homme songe au docteur de l’an 1812 : «Vieux Michalon, penset-il, pendant ta vie, à l’aide de ta science, as-tu sauvé autant de créatures humaines qu’ après ta mort , à 1 aide de ton image, tu sauveras peut-être d oiseaux? «
Et vous, petits enfants de l’école de Saint-Moré, sui-
vez bien ce conseil : Ne surveillez pas de trop près les petits oiseaux de votre village.