FONTAINES DE LA GRANJA ET D’ARANJUEZ
Le château de la Granja a été construit à sept lieues de l’Escurial. Ce lieu de plaisance fut une création de Philippe V. Un ancien voyageur parfaitement informé a dit à propos de ce roi si constamment ennuyé : « R voulait avoir le portrait de Versailles en miniature : il choisit une assiette stérile , mais superbe par les effets naturels qu’elle offrait. Les eaux surtout, aussi claires et limpides que celles de Versailles sont troubles (‘), ne contribuèrent
Fontaine de Latone, à la Granja. — Dessin de Yan’ Dargent.
pas peu à rendre ce jardin une des belles situations de la terre. » (*)
Il paraît que tout ce luxe d’architecture hydraulique qu’avait rêvé d’abord l’architecte du château fut réservé pour l’embellissement de la fontaine d’Andromède : les jets d’eau de ce monument s’élevèrent à plus de cent vingt pieds.
On vante également beaucoup aux voyageurs qui visitent la Granja le Bain de Diane et ce qu’on appelle le jet de la Renommée , puis la Corbeille de fleurs.
Lafontaine de Latone, dont notre gravure donne une vue parfaitement exacte , fut créée pour obéir à une réminiscence royale de Versailles, sans toutefois quil faille voir dans ce gracieux monument une copie maladroite de
(’) Nouveau voyage en Espagne fait en 1777 et 1778. Londres, P. Elmsly, dans le Strand. 1178, 2 vol. in-8, p. 120.
René Fremin, né à Paris en 1673, mort en 17M, fut le statuaire en titre de Philippe V. On avait de lui, au bas du pont Neuf, une Samaritaine fort estimée, qui ornait la fameuse fontaine de ce nom.
celui que tout le monde connaît et dont il emprunte le nom.
Rappelons par occasion, avec' Peyron, tout ce que la nature avait réuni dans ce coin de l’Espagne pour justifier ce que l’on a parfois appelé un caprice du petit-fils de Louis XIV ;
« Toutes ces fantaisies de l’art amusent un moment ; mais ce qui intéresse et ne lasse pas, c est un bassin immense qui domine le parc, un lac irrégulier qu on nomme la Mer, dépôt de toutes les eaux qui vont se perdre dans les fontaines. Ce lac est assis au pied d’un groupe de montagnes hérissées de pins. On voit au loin d énormes cavi-tés ; on entend le murmure des cascades naturelles qui viennent y aboutir ; une foule d’allées sombres, étroites et i tortueuses conduisent dans les divers replis de ces monts.
I On y respire un air si frais, si embaumé, le paysage est j d’un aspect si singulier, qu’on oublie à l’instant la vaine
(*) Les eaux du parc de Versailles ue sont plus troubles aujourd hui. Au temps de Louis XIV elles proven.aieut en partie de beaucoup de sources qui n’existent plus.
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pompe des allées sablées et toute la parure des fontaines. »
Le parc d’Aranjuez (’) l’emporte peut-être en réputation sur ces belles solitudes, ce qui tient probablement aux événements politiques dont son château a été le théâtre. Sa fondation est bien autrement ancienne que celle du château de la Granja. La fertilité de son territoire et la fraîcheur de sa température avaient, dès le quatorzième siècle, attiré l’attention de l’un des grands maîtres de l’ordre de Santiago, établi dans la petite ville d’Ocana : on convint d’y fonder ce qu’on appelait alors une mesa maestral, une résidence réservée aux maîtres de l’ordre. D. Lorenzo Suarez de Figueroa y fit élever, de 1387 à 1409, un fort bel édifice que, dans la suite, Charles-QuirU et Phi-
lippe II habitèrent de temps à autre ; mais on ne tarda pas à reconnaître que l’ancien bâtiment n’était pas suffisant pour loger le personnel de la cour. Charles-Quint commença par faire édifier une chapelle près du palais ; elle devait être ouverte au public. En 1561 s’élevèrent des constructions plus considérables sous la direction de l’architecte Juan Bautista de Toledo, lequel, en dépit de son nom, était originaire de Madrid, et que l’on avait fait venir de Rome où il résidait hahituellement. En 1574, le fameux Juan de Herrera et Geronimo Gili le remplacèrent. Au siècle suivant, le 12 décembre 1660, un Incendie se déclara dans l’ancien palais des grands maîtres. Cinq ans plus tard, un accident semblable causa aussi de grands dommages. Il ne restait pas même de notables vestiges des constructions
Fontaine de Gérés, à Aranjuez. — Dessin de Yan’ Dargent.
primitives lorsque Philippe V monta sur le trône, et ce fut alors le style de Louis XIV qui prédomina dans les dispositions du nouveau palais. Charles III , passionné pour la chasse, s’éprit également de ces belles solitudes; il les peupla d’animaux divers, qu’il laissait errer en paix dans le parc. Des inscriptions un peu pompeuses parlent des accroissements que Ferdinand VI ajouta aux anciennes constructions.
On ne saurait trop admirer, à Aranjuez, la majesté du parc, la beauté des eaux, la fraîcheur tempérée des bois; Pt, il faut bien le dire, quelles qu’aient été les améliorations successives faites après lui, c’est à Philippe II, de terrible mémoire, qu’est dû surtout ce poétique ensemble, dont on donne partout de minutieux détails sans nommer I artiste qui en traça les lignes principales et qui ouvrit’ ces magnifiques allées. Philippe l’avait fait venir des Flandres, comme on disait alors, en 1564; il se nommait Juan
(') Cette belle résidence e.st située à 1545"'.8.'; au-dessus du niveau de la mer, sur la rive gauclie du Tage, par les 40° 2' 26" de lat.
Olvéque ('), et il reçut le titre de jardmero mayor, ayant dans sa charge la surintendance des jardins proprement dits.
Depuis la spirituelle M"»® d’Aulnoy jusqu’à M. le baron Ch. Davillier, on a tout dit sur ces belles solitudes peuplées de souvenirs historiques si variés; les fontaines-monumentales qui les décorent ont elles-mêmes été décrites minutieusement ; M. Davillier a donné une représentation excellente de celle qui est connue sous le nom de San Antonio. M. Madoz regarde comme la plus remarquable'! de toutes celle qui fut édifiée en 1621, sous le règne de Philippe III ; originairement on l’appelait « fontaine de Neptune » ; elle est plus connue, dit le géographe espagnol, sous le nom de Ganymède, à cause de la statue de ce demi-dieu, qui apparaît porté sur un aigle et tenant à la main la coupe. On l’a nommée également la fontaine de las Coroms, parce qu’on voit des couronnes en certaines
(’) Voy. D. P. Madoz, Diccionano yeogràfico, estadistico, histôrieo de Espana. Madrid, 1845-50, 16 vol. in-4“, t. I'"'.
MÂ(i ASl N P I TTOUESQ U J:.
parties de l’édilice. Une fontaine porte le nom de Gérés: elle est gracieuse et élégante; c’est celle que reproduit notre gravure.