‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 3 sur 712 · LA CLEF · texte numérisé non relu

LA CLEF

M. Esménard, ami de mon père, était un habile mécanicien ; c’était aussi ce qu’on appelait alors un philosophe. 11 avait connu quelques-uns des plus grands savants du

(') II' faut rayer du uorabre des compétiteurs Marco da Campione, mort six ans avant 1 396. C’est seulement le 8 septembre de cette année que Gian Galeazzo Visconti, comte di Virtü ou Vertus, premier duc de Milan, posa la première pieive de la Cbartreuse de Pavie.

(-) Voy. le Trésor de numismatique.

commencement de ce siècle , et s’était à peu près enrichi en faisant d’utiles applications de leurs découvertes. Il avait connu Saint-Martin, l’auteur de l'Homme de désir, et il avait écrit un traité de morale,^ copié à un très-petit nombre d’exemplaires, intitulé : l’Etincelle.

Presque chaque année, vers l’automne, il venait passer une semaine ou deux dans ma famille.

Tout enfant, j’avais été très-étonné de lui entendre dii e souvent, à propos de quelqu’un de nos parents ou de nus amis qui nous avait rendu visite :

— Il (ou elle) a la clef.

Ou bien ;

— 11 (ou elle) n’a pas la clef.

Mon père et ma mère, qui savaient ce que cela signifiait, se contentaient de sourire. Pour moi, qui n’y comprenais rien, je restais tout ébahi.

Ce fut seulement vers l’âge de treize ou quatorze ans qu’un jour j’eus la hardiesse de demander à notre vieil et respectable ami :

— Quelle est donc, je vous prie, cette clef dont vous parlez si souvent, et que quelques-uns ont tandis que tous les autres ne l’ont pas?

Il me prit la main, et, d’un air assez solennel, me conduisit à un banc de pierre de notre jardin qu’ombrageait un berceau de chèvrefeuille.

— Cher enfant, me dit-il, nous avons tous, intérieurement, au fond de nous-mêmes, un petit sanctuaire plein de trésors. Chacun de nous peut y entrer, s il le veut, à toute heure, et jouir librement de tout ce qu il renferme. Il faut seulement en avoir la clef; il n’est pas difficile de la trouver, elle est à la portée de toutes les mains ; il suffit de la désirer et de la prendre. Cependant on voit qu un grand nombre d’hommes n ont pas meme 1 instinct de chercher à savoir ce qu’il y a dans leur sanctuaire : ils s’arrêtent sur les marches, et, toute leur vie, ils y restent assis ou couchés comme des lazzaroni. G est de ceux-

là que je dis :« Ils n’ont pas la clef. «

Et, sans ajouter une seule parole, il se leva, me laissant rêver, sous le chèvrefeuille , au sanctuaire de noti e ame et à ses trésors.

C’est un des plus nobles devoirs de la vieillesse que de faire naître les grandes curiosités de 1 esprit chez les jeunes générations qui doivent lui succéder et continuer, après elle, l’œuvre humaine.

LA MARIONETTE, MOiSNAlE.

On nommait ainsi une monnaie d’or que l on fabriquait en Lorraine et en quelques lieux d Allemagne. Ce nom venait probablement de ce que la pièce portait la figure soit de la' vierge Marie, soit d’une princesse Marie. Jal suppose quelle devait être petite, ce qui l’avait fait désigner par le diminutif de Marie, ou Marion.

HISTOIRE

d’un HOMME QUI n’a JAMAIS RIEN VU.

Cette histoire. Messieurs, puisque c’est la mienne, je ne la ferai point écrire par Merlin l’enchanteur; je 1 écrirai moi-même, le moins mal, le plus exactement et le plus simplement qu’il me sera possible. J’espère qu’on aura quelque indulgence.

Ce que j’ai déplus singulier à dire, c’est que, parvenu au bel âge de cinquante-trois ans , dans un siècle de vie effrénée comme il n’en fut jamais, de remue-ménage universel, de voyages, de guerres lointaines , etc., je suis

resté étranger à tout cela, et que même je n’ai que peu ou point quitté le lieu de ma naissance. Trente kilométrés au plus seraient le çayon du cercle où s’est développée toute mon existence.

Que va-t-on penser, et comment taire à mes contemporains un tel aveu? Je iT ai jamais vu Paris, ni aucune o-rande ville... tant d’événements terribles arrives de nos fours, je ne les ai pas vus davantage ; révolutions, guerre étrangère, guerre civile, invasions, je ne vous ai connues que de loin... Est-ce pourtant un réel avantage que de n’avoir eu aucun de ces frémissements terribles et féconds inhérents à la vie universelle? J’en doute.

Je cloute qu’il soit sain pour l’âme de vivre ainsi a 1 ecart de la grande mêlée.

Aussi n’ai-je pas été volontairement éloigné des agitations de mon temps; les circonstances mont fait cette destinée...

Entre douze et treize ans , à la suite d une grave maladie, je perdis une jambe

Heureusement, avec la jambe, je ne perdis ni l’esprit, ni la gaieté ; mais je restai si longtemps grabataire, que la jambe saine perdit elle-même 1 habitude de 1 exercice. Depuis cette époque, l’idée seule de changer de place a toujours été pour moi un supplice, supplice physique et moral; promener misérablement sur deux béquilles ma personne dislocjuée, m’était en horreur... bien moins encore ai-je pu m’habituer à la jambe de bois. On me l’a reproché souvent ; mais , à tort ou à raison , la chose est ainsi, je dois la confesser ; et si le lecteur ne demande qu’une suite ininterrompue d’actes do sagesse, il peut arrêter ici sa lecture : ce n’est pas dans le récit de ma vie qu’il trouvera satisfaction.

Mon père et ma mère, fabricants de bas dans une toute petite ville, n’avaient d’autre héritier que moi; l’héritage était fort modeste, mais l’héritier l’était aussi, et les choses, de ce côté, n’ont pas été trop boiteuses.

La longue maladie qui avait amené l’amputation de ma jambe décida mes parents, bien que jeunes encore, à vendre leur établissement. Ils se retirèrent à deux kilomètres de la ville, dans une campagne délicieuse. C’est là que je suis encore à vous écrire ces Mémoires.

De sept à douze ans, j’avais suivi les classes à l’école communale, dirigée heureusement par un excellent instituteur. J’y étais déjà un des élèves les plus avancés, lorsque je fus près de deux ans condamné à garder le lit. Mais dans mon lit (la même chose était arrivée à Walter Scott) je fus pris d’une rage de lecture, d’écriture, de dessin, de calcul, qui maintenant encore est loin de s’être beaucoup modérée.

Il y avait au logis, heureusement, une assez bonne bibliothèque que ma mère avait héritée d’un oncle médecin et bibliophile, et qu’elle avait eu le rare bonheur de con- , server à mon intention, bien que je n’eusse alors que quatorze mois.

Il y avait dans la bibliothèque du grand-oncle, outre des livres de médecine, les classiques des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, et puis Linné, Lamarck, Humboldt, Biot, Laplace, Arago, Bichat, etc.; ajoutez à cela quelques curiosités et raretés. ^

Ne vous figurez pas que vous trouveriez une bibliothèque

pareille chez tous les marchands de bas. Je suis au contraire persuadé que je vous signale ici un fait unique.

Cette bibliothèque, fouillée et lue presque tout entière, exerça sur moi une influence protonde.

Mais je dois dire aussi que de bonne heure j’avais appris à lire ailleurs que dans les livres; car avant les livres de mon oncle, tout enfant, comme Linné je tâchais de déchiffrer sur les choses mêmes le secret de leur existence, et comme Linné j’eusse pu dire : c Le créateur a écrit là-dessus quelque chose, nous essayerons de le lire. » Voilà pourquoi les livres d’histoire naturelle eurent tout de suite ma préférence.

Je n’ai compris que plus tard qu’avant l’iiistoire naturelle doivent prendre place les mathématiques, point de départ de toute science, puis l’astronomie, la physique, la chimie.

Je ne m’en tins pas à la bibliothèque de famille; j’empruntai des livres partout. On m’en apporta de bien ennuyeux, de bien fades, de bien ridicules, de bien niais; néanmoins il s’en trouva quelques-uns, dans le nombre, de très-intéressants. Un jeune clerc d’huissier me fit lire tout le théâtre contemporain et nos poètes les plus en renom. Je connus, grâce à lui, Hugo, Lamartine, Béranger, Casimir Delavigne, Brizeux, Barbier, etc.

Un peu plus tard, quand j’eus quitté le lit et la chambre, un de nos voisins , horticulteur habile , m’inocula le goût du jardinage.

Je vécus ainsi, innocent et tranquille, entre mon père et ma mère, jusqu’à l’âge de seize ans.

Mon infirmité, ma vie sédentaire, mes habitudes studieuses et singulières, le plaisir que j’éprouvais à vivre seul au milieu de mes fleurs, de mes livres et de mes insectes, étaient cause que je n’avais eu jusque-là aucun camarade de mon âge. Ceci ne fut pas sans me rendre paifois un peu mélancolique ; mais deux heures de lecture ou de jardinage suffisaient à me rendre la sérénité.

Je venais d’entrer dans ma dix-septième année’ lorsque mon père mourut presque subitement. La douleur fut terrible pour ma mère et pour moi : jamais je n avais éprouvé rien de comparable. Les livres en restèrent poui quelque temps fermés, et ceci fut cause que je m attachai de plus en plus au jardinage.

Je commençai entre autres occupations, cette année-là, à me livrer à la culture des phlox; et cette culture me valut bientôt, dans la contrée, une véritable réputation.

Vit

Cette réputation, je ne l’avais pas cherchée. Je n’avais, en effet, que pour mon plaisir cultivé cette jolie plante. Mais le plaisir devint une passion, à mesure que je vis mes phlox se métamorphoser sous mes yeux ; les pétales s’élargissaient d’année en année, s arrondissaient et prenaient les couleurs les plus vives, les plus variées.

Le succès fut tel que, pressé par mon voisin l’horticul- .teur, je dus trafiquer de ma conquête, et j’en eus presque du regret. Me voilà donc, à peu près malgré moi, devenu marchand de phlox, et, ma foi, je ne laissai pas que d’en vendre , dès la première saison , pour plus de trois cents francs.

Ce petit succès' d’amour-propre et d’argent décida de ma destinée. Je sentis que moi aussi je m’enracinais sur le domaine paternel, et je résolus de ne m en pas tenir aux phlox.

Ma mère fut heureuse de me voir prendre goût à la vie rustique; car la pauvre femme avait toujours craint, sans en rien dire, que quelque jour je ne me trowvasse,. comme

tant d’autres, attiré vers la ville, et surtout vers Paris. Elle se mit donc, dans sa joie, à soigner les phlox avec moi, et bientôt, d’un commun accord, nous décidâmes d’agrandir le jardin et de donner plus d’importance à notre jardinage.

Cependan j’approchais de ma vingtième année; et je n’avais encore rien vu que mes livres, mes fleurs et le petit coin où j’avais pris naissance, et où j’avais été, jusque-là, retenu par mon infirmité d’abord, par l’habitude ensuite.

Le jeune clerc d’huissier dont j’ai parlé, qui me prêtait des œuvres de théâtre, était de trois ans plus âgé que moi ; il s’appelait Valentin Deshaies. C’était un garçon honnête et simple, laborieux, timide, mais plein de fermeté et de distinction. Son petit emploi de clerc d’huissier évidemment ne lui plaisait guère; mais il s’en contenta durant plusieurs années, parce que, dans les intervalles que lui laissait la copie des rôles, il trouvait moyen de satisfaire sa passion pour la lecture. J’avais fini, malgré ma sauvagerie, par m’habituer à lui, et l’habitude, à cet âge, né tarda pas à devenir une sincère et très-vive amitié. Nous nous réunissions le plus que nous pouvions pour causer; et si j’arrivai par lui à connaître nos poètes contemporains, il arriva par moi à connaître quelques livres de science.

Fils unique de veuve, il était tout heureux, disait-il, de n’avoir pas à se préoccuper de la conscription , non pas que Valentin ne fût très-courageux et très-brave, mais son amour de l’indépendance l’emportait sur tout.

Difficilement donc vous eussiez trouvé deux garçons plus dégagés que nous de tous les soucis de ce monde. Nous allions devant nous dans la vie, dans les livres et dans nos rêves, comme de purs esprits.

Heureux âge ! et que nous nous entendions bien ensemble! Seulement, il faut tenir compte de cette différence : Valentin avait ses deux jambes, et quelles jambes. Messieurs! la force, la souplesse, l’élasticité de l’acier. Aussi, pendant que je restais immobile des mois entiers sans quitter l’enclos paternel, lui se livrait à des courses toujours nouvelles. 11 faut ajouter que son esprit avait pris les allures de ses jambes.

Sa mère était morte il y avait trois ans déjà, alors justement qu’il venait d’accomplir sa vingt et unième année. L’excellente femme lui avait laissé une maisonnette avec pré, verger, petit champ, vigne et jardin. Valentin avait vendu tout cela, s’en était fait une vingtaine de mille francs, et s’en était allé l’année d’ensuite pour Paris. On pense bien que, possesseur d’une telle somme, il ne s’en était pas allé vers la capitale sans de vastes projets.

Valentin était parti depuis prés d’un an, et moi je restais toujours seul avec ma mère à cultiver les plilox. Cette culture a tenu trop de place dans ma vie pour que je n’entre pas ici dans quelques détails.

J’ai eu plus tard et j’ai encore une très-belle collection de ces plantes; mais tout de suite j’avouerai que pour la compléter j’ai dû recourir à quelques autres horticulteurs, et particulièrement à M. Lierval, auteur d’une très-intéressante et très-utile brochure sur cette culture florale.

Mais, à l’époque dont je m’occupe, ma collection, déjà brillante et variée , était le résultat de ma seule culture , et ces variétés, nombreuses et diverses, étaient la descendance d’une seule plante. Cette plante, à fleur misérable et chétive, je la conserve aujourd’hui comme un témoignage du progrès qu’une culture attentive et patiente

peut obtenir d’une plante que jamais personne n’eût pu croire susceptible de métamorphoses si nombreuses et si complètes !

Voici l’histoire de ces métamorphoses :

J’avais semé, étant très -jeune encore, une pincée des graines du phlox primitif. Je repiquai et cultivai avec grand soin les petites plantes au nombre d’environ cinquante. Quarante-cinq au moins furent, à très-peu de chose près, la reproduction de la plante mère ; plusieurs même avaient dégénéré. Les unes et les autres furent mises au fumier; quatre seulement méritèrent d’être conservées.

Dans l’une, la fleur avait légèrement renforcé son coloris primitif, qui était une sorte de violet-lilas; dans l’autre, au contraire, la teinte avait pâli.

Chez la troisième, les pétales s’étaient un peu élargis! La quatrième s’était modifiée de taille : feuilles et tiges avaient diminué de hauteur et d’ampleur.

Or, voici de quoi je m’avisai :

Sur chacune de ces plantes je marquai les deux ou trois fleurs les plus caractéristiques du changement qui s’était produit, c’est-à-dire que sur la plante devenue plus foncée je choisis les fleurs les plus fortement colorées; sur la plante pâlie, je choisis les plus pâles, et ainsi des autres.

Chacune de ces variétés fut semée à part, et quand vint la floraison , je recommençai parmi les fleurs fohcées à prendre les plus foncées, les plus pâles parmi les pâles, etc.

Dès qu’une tendance se produisait vers quelque autre particularité, je continuais, par un choix attentif, à pousser dans la voie nouvelle.

J’arrivai ainsi à un résultat instructif et lucratif. Je ne tardai pas d’appliquer le même procédé à d’autres végétaux, notamment à des végétaux utiles, et toujours cela me fut d’un grand amusement, et parfois d’un excellent rapport.

J’ai lu depuis lors de bien beaux livres sur la sélection (c’est le nom que l’on donne à ce procédé de culture, procédé qui se peut appliquer à l’élevage et à la transformation des animaux de toute espèce), mais seul dans mon pauvre village j’avais su très - bien la mettre en pratique.

La suite à la vrochaine livraison

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