CE QUE J’AI VU A KARLHEIM
Voilà bien quinze ans que je passe mes vacances à Karlheina. Le petit logement que j’occupe est au-dessus d’une boutique de .sabotier -épicier, juste en face de la maison d’école.
C est un véritable plaisir pour moi d’observer les éco-
(q Quant aux mille curiosités intéressantes à observer dans le de! sidéral, telles que : étoiles doubles, étoiles multiples, étoiles colorées, nébuleuses, étoiles variables, etc., etc., il serait trop long d’en donner ICI le détail, et nos lecteurs en Irouveront la description populaire dans la nouvelle édition (4<=) des Merveilles célestes, de M. Camille Flammarion , laquelle est enrichie d’une nouvelle carte de foutes les étoiles visibles sur l’horizon de Paris.
(q Miss Nightingale, Des soins à donner aux malades; ce qu’il jaut faite, ce quil faut éviter. Livre excellent, dont nous ne saurions ' as.sez recommander la lecture.
liers ; et comme je suis maître absolu de mon temps, je ne manque guère de me mettre à la fenêtre à 1 heure de leur sortie de classe; car leurs vacances ne coïncident pas avec celles que je m’accorde tous les ans.
Depuis une dizaine d’années à peu prés, il s’est opéré un grand changement dans les habitudes des garçons de Karlheim ; et comme c’est un changement en bien , je ne vois pas pourquoi je ne raconterais pas ce que j’ai vu. Comme disait feu mon grand-père ; « Garçon, raconte ce que tu sais de bien ; il y aura toujours des oreilles disposées à le recueillir et des esprits tout prêts à y réfléchir et à en profiter. »
Les premières années , donc , au coup de dix heures le matin et de quatre heures le soir, la porte de l’école s’ouvrait brusquement; les écoliers les plus pressés se disputaient le passage étroit, et culbutaient les uns par-dessus les autres dans la poussière de ]a route. Il résultait de ces culbutes beaucoup d’explications orageuses, suivies de gourmades et accompagnées de huées et dé hurlements.
Mon propriétaire, le sabotier-épicier, qui flânait souvent sur sa porte, faisait deux pas dans la rue pour m’apercevoir à ma fenêtre , et il me disait invariablement « Le diable est lâché ! »
Pendant que les champions se débattaient dans la poussière, entourés d’une petite galerie d’amateurs qui ne se gênaient pas pour entrer dans la lice à leur tour, les autres écoliers se dispersaient dans toutes les directions, en hurlant du haut de leur tête, comme si on les avait payés pour se fausser la voix. Et de fait, ils se la faussaient presque tous. Ils couraient après les, poules et les canards, effarouchaient les cochons jusqu’à les faire maigrir et à les rendre fous; ou bien ils se suspendaient derrière les voitures de rouliers, ou bien iis se mettaient à quatre ou cinq pour arrêter net les petites charrettes traînées par des ânes; ou bien, au lieu de les arrêter, ils les faisaient dévier et les poussaient brusquement sur les bas côtés, effrayant ainsi les vieilles femmes qui filaient sur le pas de la porte, ou les vieux hommes qui fumaient leur pipe à califourchon sur une chaise.
Quand ils rencontraient une barrière, ils sautaient pardessus, ou faisaient des exercices de trapèze, ou se suspendaient par les pieds et laissaient pendre leurs cheveux dans la poussière.
Lorsque, au détour d’un chemin ou au coin d’un champ, ils rencontraient un de ces grands chariots du. pays, vide et abandonné, oh! alors...
Alors, ils devenaient tout simplement fous de joie. Voici, par exemple, ce que j’ai vu, moi, de mes propres yeux. Il y avait, à deux pas du village, un grand chariot qui attendait sa charge de foin. Le timon, avec son attirail de cordes , était relevé et appuyé contre la fourche des deux maîtresses branches d’un arbre.
Une bande d’écoliers arrivait, en cherchant aventure. A la vue du chariot , ils poussèrent un cri de triomphe et se précipitèrent dessus. Us l’escaladèrent en un quart de minute, et se mirent à exécuter tous les tours que pourrait imaginer un saltimbanque de profession : ils grimpaient au timon comme à un mât de cocagne, et descendaient par les cordes à la force du poignet, en se balançant comme des sonneurs de cloches; ou bien ils grimpaient par les cordes et redescendaient par le timon ; ils sautaient sur le bout des essieux et, par-dessus la roue, empoignaient le support des ridelles, en faisant le gros dos, ou bien s’arcboutaient d’une ridelle à l’autre pour former un pont. Et Ton entendait crier à tue-tête ; « Hé ! les autres, regardezmoi donc ! vous ne feriez pas cela? — Allons donc ! — ■ Eh bien, fais-le, toi! »
Animés par ces défis, ils devenaient de plus en plus
hardis, et semblaient se moquer de toutes les lois de l’équilibre et de la pesanteur. C’était à faire frémir.
Une fillette qui revenait des champs, apportant sur son dos une charge d’herbe pour la vache, rencontrant le chariot sur son chemin, grimpa dessus et le traversa dans le sens de la longueur, en étendant les mains pour garder son équilibre. Hélas! il me souvient qu’un de ces fous finit par faire une chute et se cassa la jambe.
Ces accidents, malheureusement, n’étaient pas rares à Karlheim. Ceux qui y échappaient devenaient forts comme des Turcs, les autres se traînaient sur des béquilles. On disait dans le pays, par manière de proverbe : « C’est la paroisse de Karlheim qui fournit à l’armée française ses plus beaux cuirassiers, tandis que la paroisse de Saint- Julien lui fournit ses fantassins les plus voûtés. » On disait encore : « 11 y a à Karlheim autant d’estropiés par accident qu’il y a à Saint-Julien de bossus par nature. »
Saint-Julien est une paroisse que l’on voit de Karlheim, en contre-bas, et comme perdue dans les marécages. La race n’y est ni belle, ni vigoureuse.
Quand le vieil instituteur eut été mis à la retraite, et que l’on envoya pour le remplacer un maître qui avait été élevé à l’École normale de Strasbourg, les choses changèrent du tout au tout dans les deux paroisses de Karlheim - et de Saint-Julien.
Les anciens du pays, ceux qui n’avaient pas eu d’enfants estropiés dans leur famille, commencèrent à se dire les uns aux autres , en secouant la tête : « Que nous veut ce nouveau venu avec ses mécaniques qu’il appelle des haltères, des barres parallèles et autres bourdes? Est-ce qu’il a la préténtion de changer ce qui a existé de tout temps par la volonté de Dieu? » (Us auraient bien mieux fait de dire : « Par la mollesse et l’incurie de l’ancien maître ! »)
Le nouveau venu les laissait dire ; et quand quelqu’un d’entre eux se moquait devant lui de ses nouvelles méthodes, au lieu de se fâcher, il se souvenait qu’il avait affaire à un vieillard, et disait en riant doucement : « Patience, patience; Paris n’a pas été bâtî en un jour; rira bien qui rira le dernier ! »
-Voyez-vous, me dit-il un jour, ces pauvres enfants ont besoin de se dilater les poumons et de s’étirer les membres après le silence et la contrainte de la classe. C’est tout naturel. Seulement, au lieu de les laisser hurler comme des sauvages, je les ferai chanter en chœur ; voilà tout.
— Alors, vous rêvez de fonder un orphéon? Ç
— Pourquoi pas?
— En effet, pourquoi pas?
U continua :
— Au lieu de leur laisser faire de la gymnastique de casse-cou, je leur ferai faire de la gymnastique régulière et raisonnée. Us dépenseront là, sous mes yeux, le superflu de leurs forces; au lieu de se rompre les os, ils deviendront adroits et agiles; et quand je les lâcherai, ils seront assez fatigués pour laisser les chariots tranquilles.
Ceux de Saint- Julien, en apprenant ce qui se passait à ' Karlheim, se moquaient de leurs voisins, et le vieux maître d’école plus fort que les autres ; ils demandaient à ceux de Karlheim s’ils apprenaient des tours pour .amuser le monde dans les foires.
Au lieu de traiter son vieux confrère de routinier, l’instituteur de Karlheim , par toutes sortes d’honnêtetés et de politesses, se fit bien venir de lui. C’était un garçon qui voulait le bien, et qui ne craignait pas de sacrifier son amour-propre et de donner son temps pour l’accomplir.
Un jour que les deux instituteurs causaient de choses et 1 d’autres, le jeune dit au vieux :
i — Yous convenez que j’obtiens de bons résultats ; mais
vous dites que vous êtes trop âgé pour vous mettre à faire de la gymnastique. Eli bien, pourquoi ne m’amènericzvous pas quelquefois vos garçons pour faire de la gymnastique avec les miens? J’irais bien chez vous, pour vous épargner un dérangement; mais je ne puis pas déplacer les instruments. Allons, laissez-vous tenter. Savez-vous
qu’il n’y a pas eu un seul accident ici depuis tantôt trois ans? Aussi M. le maire m’a félicité d’avoir sauvé plus d’un bras et plus d’une jambe, et d’avoir rétabli l’ordre dans la rue. Mes garçons se remuaient trop, les vôtres ne se remuent pas assez; on peut appliquer le même remède aux uns et aux autres. C’est la gymnastique qui a réglé les
Gymnastique endiablée. — Composition et dessin de Théophile Schuler'i
mouvements de mes chevaux échappés, c’est la gymnastique qui excitera et fortifiera vos...
— Mes tortues? Oh! n’ayez pas peur de dire le mot.
— Quand commençons-nous?
Le vieux dit qu’il faudrait voir ; mais il finit par se décider.
Les deux paroisses sont plus amies depuis que les garçons se voient de près, ailleurs qu’aux foires, on l’on se querelle toujours. Il n’y a plus à Karlheim d’autres estropiés que ceux de l’ancien temps ; la gymnastique ne pouvait rien pour eux. Le nombre des bossus diminue à Saint-Julien. Tout cela est arrivé grâce à la volonté et au dévouement d’un seul homme. Comme j’ai été témoin de ces changement^ j’ai cru qu’il était de mon devoir d’en parler, et même de les mettre par écrit.
ON DEMANDE UNE ORPHELINE
NOUVELLE
L — partie!
Il n’est pas possible de voir une plus jolie petite chambre, que celle où était assise M""® Loghouët par une après-midi de mai. C’était à réjouir les yeux et le cœur dès qu’on V entrait ; un joli papier blanc satiné, semé de bouquets de roses ; des rideaux blancs doublés de soie rose ; de petits meubles brillants, gracieux, fauteuils, chaises, commode, le tout fait pour une taille d’enfant; et, dans un coin, d’autres meubles tout pareils , mais qui étaient encore la miniature de ceux-hà. Des meubles de poupée, cette fois; et la poupée, parée de ses plus beaux atours, était majestueusement assise dans sa bergère , devant sa psyché de
MAGASIN Î^ITTORESQUK.
chiquante centimètres de haut. Une table assortie à la psyché supportait un thé en porcelaine , aux tasses grandes comme un dé à coudre ; et un peu plus loin on voyait reluire les casseroles d’une cuisine de poupée.
L’heureuse petite fille que l’habitante de cette chambre ! Ouel plaisir elle doit avoir à jouer avec tous ces jolis joujou^, cà s’asseoir dans ces charmants petits fauteuils, à dormir dans ce ravissant petit lit rose et blanc, et à courir dans le beau jardin dont on aperçoit la verdure par la fenêtre entr’oiiverte ! Où donc est-elle, l’heureuse enfant? Pourquoi Loghouët est -elle seule dans la petite chambre , son tricot sur ses genoux , son tricot qui n’avance pas, et pourquoi porte-t-elle à chaque instant sa main à ses yeux pour essuyer une larme?
Hélas! c’est quelle est partie, la petite Jeanne, et quelle ne reviendra jamais plus! Il y a huit jours, tout était joie dans la maison que Jeanne remplissait de ses frais éclats de rire, et M. et M™® Loghouët oubliaient presque, en embrassant leur petite-fille, quelle était la dernière, la seule survivante de tous leurs enfants. Ils avaient eu bien des peines et bien des fatigues dans la vie, les deux vieillards! Jeunes, ils avaient lutté contre' la pauvreté ; puis , à force de travail et de probité, ils avaient fait fortune ; et, quelques années avant le jour où Loghouët pleurait seule dans la jolie chambre rose , ils s’étaient retirés de la vie active pour jouir d’un repos si bien gagné, heureux de penser que leur fils, brillant oificier de marine, et leur fille, heureuse femme et heureuse mère, ne connaîtraient pas les privations qu’ils avaient endurées. Mais le malheur était venu: un vaisseau, au retour d’un voyage, avait sombré presque à l’entrée du port, et les deux vieillards avaient pris le deuil du jeune officier. Puis une épidémie avait ravagé la ville où demeurait la jeune femme, et M"»® Loghouët, partie en toute hâte pour soigner ses enfants, était revenue peu de jours après, chargée de la petite Jeanne restée seule de toute sa famille.
Elle avait grandi, la petite Jeanne, et sa grand’mère avait bien été obligée de s’égayer pour répondre à ses premiers sourires. Le souvenir de ses parents perdus ne l’attristait pas, la chère enfant : elle ne les avait pas connus, et elle était si heureuse et si aimée qu’il ne lui venait pas à l’idée de les regretter. Elle était donc toute rieuse et toute rayonnante , gazouillant du matin au soir comme un petit oiseau, et remplissant la maison de ses jeux et du doux bruit de ses pas. Les deux vieillards avaient mis tout leur cœur en elle , — et elle aussi venait de partir !
M*"® Loghouët regardait les joujoux, le petit lit, le canevas où Jeanne avait laissé une lettre inachevée, et se demandait si c’était bien vrai, si tout ce bonheur était fini pour toujours. Il n’y avait pas huit jours... Oui, on était à jeudi; eh bien, c’était jeudi dernier que Jeanne était rentrée du jardin de bonne heure, se plaignant d’un mal de gorge. La nuit, une toux rauque s’était déclarée; le médecin, appelé en toute hâte, avait paru inquiet... et vingt-quatre heures après, tout était fini!
Comme elle songeait ainsi , son mari entra doucement, et , lui posant sa main sur l’épaule :
— Toujours en larmes, Marie? lui dit-il tristement. Ne reste pas ici, cela te fait du mal.
— Je m’y trouve bien, au contraire, je t’assure; j’aime tout ce qui me reste d’elle. Quant à mon chagrin, tu penses bien qu’il ne peut pas être déjcà passé.
M. Loghouët soupira. Son chagrin, cà lui aussi, devait durer longtemps encore, il le sentait. Il prit une chaise et s’assit sans mot dire auprès de sa femme. Ses regards errèrent quelques instants sur les objets qui l’entouraient ; puis, comme les larmes le gagnaient, il baissa les yeux
et suivit, sans savoir ce qu’il faisait, les contours des arabesques du tapis.
— Tu vois, lui dit sa femme après un long silence, nous voilà encore une fois tout seuls !
— Nous sommes ensemble! répondit-il.
Elle sentit comme un reproche dans ces trois mots, car elle se rapprocha de lui et lui serra la main ; puis les deux vieillards se remirent à pleurer.
Oui, c’est une consolation, quand on s’est appuyé l’un sur l’autre pendant quarante ans , qu’on a partagé les peines et les luttes de la vie , et qu’en regardant dans son passé on n’y trouve que des souvenirs de confiance et ’de courageuse affection; c’est une consolation de se dire : Nous sommes ensemble ! mais cela n’empêche pas le foyer d’être désert ; cela n’empêche pas l’aïeule dont les cheveux ont blanchi de pleurer en pensant à la tête blonde qui vient de disparaître, et de dire amèrement : C’était à moi de partir, à elle de continuer ma vie!
As-tu fait ce que je t’ai demandé? dit enfin M®'® Loghouët à son mari.
— Oui... mais y as-tu bien réfléchi toi-même? Ce sera peut-être une source de nouveaux chagrins.
• — J’espère que non. Et puis il me semble, quand je vois cette fortune que nous avons eu tant de peine à amasser,- que c’est notre devoir d’en.faire jouir quelqu’un. A qui ira-t-elle? La lèguerons-nous à des établissements de bienfaisance? Nous ferons du bien après notre mort, quand nous ne pourrons plus en être témoins; j’aime mieux le voir de. notre vivant. Et puis, en adoptant une petite fille, nous l’élèverons à notre guise, nous lui donnerons de bons sentiments, nous la mettrons en état de bien user de notre héritage. Elle nous aimera, elle finira par se croire notre enfant, et nous ne vieillirons pas seuls. Pense donc au sort de celui de nous deux qui survivra à l’autre !
— Peut-être as-tu raison : qu’il soit fait selon ton désir! Voici la note que j’ai rédigée pour les journaux.
Il tira un papier de sa poche , mit ses lunettes , et lut :
« On demande une orphelme. — Deux personnes âgées, le mari et la femme, désirent adopter une orpheline et faire d’elle leur héritière. On demande une petite fille blonde, jolie, âgée de... » J’ai laissé l’âge en blanc; c’est six ans, n’est-ce pas, qu’il faut mettre?
• — Six ans! l’âge de notre chère petite Jeanne ! Non, c’est trop âgé ; elle aurait déjà trop de souvenirs. Nous avions pris Jeanne à quatre mois ; aussi elle ne connaissait et n’aimait que nous.
— Tu ne peux pas prendre une enfant de quatre mois, elle te fatiguerait trop ; et puis , tu ne saurais seulement pas si elle est blonde et .jolie.
— Eh bien , mets trois ans , si tu veux.
— Voilà : « âgée d’environ trois ans. On veut qu’elle soit orpheline de père et de mère... »
— Certainement ! ses parents n’auraient qu’à vouloir nous la reprendre 1
— « Orpheline de père et de mère , d’une bonne santé... »Nous n’aurions qu’à la perdre encore, celle-là!
— Tu as raison de mettre cela : « d’une bonne santé et d’une famille honnête. » Ce dernier point est très-important : les vices sont souvent héréditaires.
— Sans doute ; aussi mon notaire , à qui l’on devra s’adresser, se chargera de s’assurer de ce qu’étaient le père et, la mère de l’enfant.
M™® Loghouët prit le papier et le relut lentement.
— C’est bien cela, dit-elle. « S’adresser à M. X..., notaire. » A mesure qu’il se présentera des enfants, il le transmettra les demandes et les renseignements, pour que nous puissions faire notre choix.
M. Loghouët se leva.
— Je vais porter cette note aux journaux, pour qu’elle paraisse demain, dit-il.