II. — L.\ PAUVRE CATHERINE
Mme Loghouët resta seule. Elle avait le cœur un peu serré par la décision qu’elle venait de prendre. C’est chose grave d’élever un enfant à soi ; c’est chose encore plus grave d’élever l’enfant d’un autre. On est plus choqué de ses défauts , et en même temps , comme on se reproche de ne pas se trouver pour lui dans le cœur l’indulgence d’un père ou d’une mère , on craint de se montrer trop sévère, et on est faible de peur d’être injuste. Et puis, si l’on tombait sur une âme ingrate et insensible ; si l’on trouvait de nouveaux sujets de tristesse là où l’on cherchait la’ consolation et l’apaisement?
Mme Loghouët repoussa ces pensées. Il ne manquait pas d’orphelines dans le monde; elle examinerait avec soin celles qu’on viendrait lui offrir ; elle les prendrait chez elle pendant quelques jours ; elle verrait bien si elles étaient d’un naturel aimant, gai, prévenant, ou si elles étaient boudeuses, maussades et sauvages. Elle se rassura peu à peu, et se mit à composer en idée l’extérieur de son orpheline : des cheveux blonds, longs et frisés ; de grands yeux bleus, riants et doux; un teint blanc, légèrement rosé; de petites mains adroites et gracieuses, et cet air de tête, ces petits ^mouvements d’oiseau, vifs et légers. . . C’était le portrait de Jeanne que la pauvre grand’mére venait de se retracer. Pourrait-elle jamais en trouver une pareille?
Nanette, la cuisinière, frappa à la porte.
— Madame! il est arrivé un malheur dans la maison. Cette pauvre femme qui demeurait au sixième , la repasseuse, celle qui a une fille infirme...
— Eh bien ?
— Eh bien. Madame, elle est morte tout d’un coup. Il paraît quelle n’allait pas très-bien depuis quelques jours; mais elle avait continué à travailler. Elle a dit tout à l’heure quelle avait mal au cœur, elle s’est assise, elle est devenue toute pâle, et puis elle est tombée tout de son long. Sa petite, qui ne peut pas marcher, a crié; les voisins sont venus, l’ont ramassée, l’ont mise sur son lit, ont essayé de la faire revenir : ils n’ont jamais pu. La petite fille s’est fait porter auprès d’elle ; elle la regarde, elle pleure, c’est à fendre l’âme.
— Pauvre petite! dit M™® Loghouët. Qui est-ce qui va s’occuper d’elle à présent?
— Je voulais justement demander à Madame... Mon lit est bien assez grand ; si Madame voulait me permettre de la prendre avec moi... pour quelques jours seulement, jusqu’à ce qu’on ait prévenu son père, qui ne demeure pas ici... On ne peut pas la laisser à côté de sa mère morte.
— Certainement, Nanette! Allez la chercher; vous la garderez tout le temps qu’il faudra. Tâchez de la distraire, de la consoler un peu, cette pauvre enfant ! Sa mère étaitelle bonne pour elle?
— Assez bonne. Madame ; je ne dis pas qu’elle ne lui reprochait pas quelquefois le mal qu’elle lui donnait, mais enfin elle la soignait bien et ne la laissait manquer de rien. C’est lourd pour une femme toute seule, la charge d’une fille qui ne peut seulement pas s’appuyer sur ses jambes, et qu’il faut porter comme un petit enfant. La pauvre femme n avait que son travail pour les faire vivre toutes les deux : il paraît que son mari l’a abandonnée depuis bien des années, et qu’il ne lui envoyait jamais un sou. 11 faudra bien qu’il se charge de sa fille, à présent.
Nanette sortit et alla s’occuper de la jeune infirme. C’était bien vrai ce qu’elle avait dit à sa maîtresse : la pauvre petite était assise près du lit, tenant la main de sa
mère morte, et pleurant silencieusement. Nanette l’embrassa, la prit dans ses bras, essaya de la rassurer sur ce qu’elle allait devenir. L'enfant parut étonnée ; évidemment elle n’était pas habituée aux caresses , et elle n’avait pas encore pensé à son propre sort. Elle essaya de résister quand Nanette voulut l’emmener, mais elle se rendit enfin aux raisons qu’on lui donna, demanda à embrasser encore une fois sa mère, et se laissa emporter sur les bras de la bonne fille. En descendant l’escalier, elle regardait autour d’elle d’un air de curiosité.
— Que regardes-tu, ma petite? lui dit Nanette.
— Je cherche à reconnaître l’escalier , répondit-elle : il y a quatre ans et demi que je n’y aî passé. ,
Un prisonnier n’aurait pas mieux dit; et en effet c’était une vie de prisonnier que menait la pauvre petite Catherine. Sa mère ne pouvait la faire sortir, puisqu’elle n’était pas capable de marcher ; elle l’avait apportée avec ses meubles dans la mansarde qu’elle avait louée , et depuis ce temps-là Catherine n’était jamais descendue. Sa mère l’habillait le matin , l’installait sur une chaise, prés de la fenêtre en été , près de la cheminée en hiver, et vaquait à ses occupations sans s’occuper d’elle davantage : elle n’avait pas le temps de l’amuser. Catherine restait là, immobile, souvent oisive. Elle ne savait point lire : qui le lui aurait appris? Elle regardait le petit coin du ciel qu’on pouvait apercevoir de sa fenêtre, entre les hautes cheminées qui hérissaient les toits voisins ; elle suivait de l’œil les nuages qui passaient et les hirondelles qui traçaient leurs grands cercles dans l’air, et elle soupirait quand elle entendait les cris joyeux et les pas pressés des enfants qui sortaient de l’école. Elle penchait alors la tête pour regarder ses pauvres pieds et ses pauvres jambes à elle, qui pendaient inertes et flasques comme' les jambes d’une vieille poupée qui n’a plus de son . 11 y avait bien longtemps qu’elle était ainsi ; pour elle, elle ne se souvenait pas d’avoir jamais été autrement.
Sa mère n’avait commencé à s’inquiéter d’elle que quand elle l’avait vue rester immobile à terre à l’âge où tous les enfants commencent à marcher ; peu à peu il avait bien fallu s’avouer que l’enfant avait quelque chose qui n’était pas naturel. On l’avait montrée à un médecin qui n’avait ordonné que des remèdes insignifiants, pensant probablement que ceux qui auraient pu amener de l’amélioration n’étaient pas à la portée des parents ; et Catherine avait grandi sans qu’aucun changement se produisît dans son état.
Son père , attristé de la voir ainsi, en avait pris de l’humeur; il avait déserté le logis et avait fini par n’y plus revenir, ce qui n’avait pas été un grand malheur, vu qu’il n’y apportait plus rien et n’y paraissait que pour maltraiter la mère et l’enfant. La pauvre mère avait changé de ville, et élevé sa fille comme elle avait pu. L’enfant avait bon cœur et bonne volonté ; elle aurait bien voulu travailler et demandait souvent de l’ouvrage; mais quand elle avait épluché les légumes de leur maigre repas ou raccommodé quelques pièces du linge que sa mère avait à repasser, la sueur lui perlait sur le front, et elle laissait retomber sur ses genoux ses petites mains tremblantes. Elle s’allanguissait de plus en plus,^ elle était arrivée à douze ans, et n’en paraissait pas plus de neuf. Comment en eût-il été autrement? Ce qui fait la vie , la force , le développement des enfants, la lumière, l’air, le mouvement, le soleil, elle ne l’avait pas , elle ne pouvait pas l’avoir. Comment sa mère aurait-elle pu dérober au travail qui suffisait à peine à les faire vivre le temps nécessaire pour la porter sur une promenade et l’y laisser respirer à son aise? Catherine vivait jour et nuit dans l’air étouffant de la mansarde, où sa mère allumait du charbon dès le matin pour repasser du linge tant que le jour durait. Un rare rayon de soleil s’y
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glissait en été, aux dernières heures du jour, et quelle joie c’était pour la petite recluse de voir danser les grains de poussière dans cette raie lumineuse ! Mais dès que les jours devenaient courts , le soleil disparaissait pour six mois, et Catherine le regrettait comme un ami absent. Comme l’hiver était long, triste et froid! Les jours s’ajoutaient aux jours, tous semblables, n’apportant ni joie ni espoir; car l’enfant avait souvent entendu les voisines qui venaient voir sa mère exprimer tout haut leur indiscrète pitié pour cette pauvre petite qui ne marcherait jamais et que le bon Dieu devrait bien reprendre. Catherine craignait que ce ne fût aussi l’avis de sa mère, et elle aurait trouvé la chose toute simple , car son plus grand chagrin était encore de se sentir incapable de rendre service à per-
sonne. Mais si elle avait quelquefois pensé à sa mort à elle, l’idée ne lui était jamais venue qu’elle pût perdre sa mère, et ce coup l’accabla. « Oh ! mon Dieu ! dit-elle à Nanette qui essayait de la consoler, j’avais ma mère et je me trouvais malheureuse ! Qu’est-ce que ce sera donc à présent? » La suite à la prochaine livraison.