VI. — TOUT CE QUI RELUIT n’eST PAS OR
Il se passa près de deux semaines avant que M"»® Loghouët découvrît qu’il manquait quelque chose aux perfections de sa protégée. Une petite scène qui se passa dans la salle à manger vint la rendre soucieuse.
Il pleuvait ; on n’avait pas pu descendre Catherine au jardin , et M™® Loghouët avait ordonné qu’on l’installât dans la salle à manger, où elle serait mieux que dans la cuisine. Catherine était donc là, assise près de la fenêtre, et essayait avec attention un nouveau point de broderie que la femme de chambre venait de lui montrer. Elle s’appliquait tant, qu’elle en devenait toute rouge; et Na- ; nette, qui venait de temps en temps la voir, lui ôta l’ouvrage des mains.
— En voilà assez , Catherine , lui dit-elle ; vous savez bien que le docteur vbus a défendu de vous fatiguer. Reposez-vous.
— Je voudrais tant savoir broder, et faire de jolies choses pour Madame! répondit Catherine en soupirant.
— Une drôle d’ouvrière, qui ne peut pas travailler deux heures de suite ! dit d’un ton dédaigneux la petite Cécile , qui étalait sur la table les pièces d’un jeu de constructions.
— Catherine n’est pas une ouvrière, répondit Na- I nette.
— Ah! eh bien, qu’est-ce quelle fait ici, alors?
Nanette ne demandait pas mieux que de le raconter. Cécile ne la laissa pas achever son récit.
— Je comprends, je comprends, dit-elle; Catherine est une pauvresse qui est ici par charité.
— Et vous donc ! s’écria Nanette indignée. Elle allait continuer; Catherine l’arrêta:
— Chut , Nanette ! si Madame vous entendait , cela lui ferait de la peine.
Mais, par les portes ouvertes , M“® Loghouët avait entendu, et elle apparut soudain dans la salle à manger, Cécile devint pourpre.
— Ma chère petite , dit M™® Loghouët, Catherine n’est pas une pauvresse : c’est une enfant que je garde en attendant que son père vienne la chercher, et j’entends que personne ne lui parle comme tu viens de le faire. N’oublie pas cela.
Et, toute émue de l’air triste de Catherine, elle se pencha vers elle et la baisa au front., Catherine se redressa avec joie sous cette caresse.
— Oh ! Madame! que je vous aime ! lui dit-elle.
Si M™® Loghouët eût analysé ses sentiments, elle se fût dit à ce moment-là : — Moi aussi, je t’aime.
Cécile baissa la tête et ne dit rien. Un instant après, une visite arriva ; on fit appeler la petite fille au salon , et elle déploya encore plus de grâce que de coutume dans l’exhibition de ses petits talents. Toute la journée , elle redoubla de gentillesse et de prévenances, et M“® Loghouët , un instant troublée , finit par se dire : — Elle cherche à réparer sa faute, elle a bon cœur.
Avait-elle bon cœur? On aurait pu le croire en la voyant apporter en grande pompe à Catherine une bonne part de son dessert, — qu’on ne man'quaît paâ de lüi remplacer
quand elle revenait à table. — Mais on ne l’aurait pas cru ] du tout, si l’on avait remarqué les regards haineux quelle jetait à la pauvre infirme, si l’on avait entendu les paroles blessantes quelle lui disait à toutes les fois qu’elle se trouvait seule avec elle, assurée qu’elle était que Catherine ne s’en plaindrait pas.
Une circonstance survint, qui aurait pu les rapprocher : Cécile eut la rougeole. Quand sa fièvre fut passée, elle commença à s’ennuyer ; et Cécile n’avait pas l’ennui commode. Elle voulait se lever, lire, faire ouvrir les fenêtres, toutes choses absolument défendues ; et M™e Loghouët ne savait qu’inventer pour la distraire ; elle n’avait pas la force de lire haut, et c’était pourtant ce que la malade réclamait sans cesse ; elle avait renoncé à lire elle -même depuis que le docteur avait affirmé que ses yeux resteraient rouges si elle les fatiguait. La pauvre grand’mère, à bout d’inventions , traversait tristement la salle cà manger pour aller fouiller dans ses tiroirs , à la recherche de quelque chose de nouveau, lorsqu’elle s’entendit appeler:
— Madame! Madame, s’il vous plaît! disait Catherine d’une voix timide.
jjmc Loghouët se retourna et regarda.
Catherine lui tendait une grande feuille de carton sur laquelle elle avait rangé tout un mobilier en miniature : des chaises, des tables, des armoires, des lits, des tabourets; le tout fait avec des cartes taillées, collées et cousues ensemble avec une adresse merveilleuse.
— Madame, est-ce que cela n’amuserait pas la petite demoiselle , ces petites choses-là ?
— Je pense que si, ma bonne Catherine; je vais les lui donner de ta part. Je te remercie.
— Mais, Madame, si j’allais en faire d’autres auprèsde son lit? Peut-être que cela l’amuserait encore plus?
M“® Loghouët hésitait.
— Tu n’aurais qu’à prendre la rougeole, ma pauvre fille...
— Oh ! cela ne fait rien ; vous n’avez pas peur de la prendre, vous, ni le médecin non plus. Laissez-moi y aller, je vous en prie , Madame ! je crois que je l’ai eue quand j’étais petite, d’ailleurs.
Mn>e Loghouët finit par céder, et cette rougeole lui fournit l’occasion de faire plus ample connaissance avec Catherine. Elle admira sa patience, sa douceur inaltérable devant les caprices et les boutades de Cécile, les jolies inventions qu’elle faisait pour l’amuser; elle remarqua le charme de sa voix et l’intelligence avec laquelle elle lisait des contes à la malade. « Je ne croyais pas, se disait-elle, que Catherine fût capable de lire si couramment. » Elle eut le mot de rénigme'‘en trouvant Catherine très-occupée un matin à étudier, en suivant les mots du doigt, l’histoire qu’elle devait lire à Cécile dans la journée. « Quelle bonne petite àme! pensa-t-elle, et quel malheur qu’elle soit laide et infirme ! » Elle ne pouvait se dissimuler que Cécile n’avait ni douceur ni patience, et que sa merveilleuse facilité pour apprendre lui servait plutôt à briller qu’à se faire aimer : son esprit n’avait point de cœur.
En adoptant cette enfant, M”"® Loghouët avait cherché une consolation, et elle avait seulement trouvé une occupation; elle ne se sentait pas consolée. A chaque instant une comparaison se faisait dans son esprit entre la Jeanne d’aujourd’hui et la Jeanne d’autrefois, et après chaque ! comparaison, le cœur de la pauvre grand’mère se rejetait avec plus d’amour et de regret vers la chère petite morte. Elle avait voulu une enfant aussi semblable que possible à celle qu’elle avait perdue; elle aurait voulu pouvoir s’y tromper, et confondre, dans sa tendresse, la seconde avec la première. Mais elle, avait beau mettre à Cécile les vêtements de Jeanne, relever ses
I boucles blondes avec les rubans qui avaient retenu les cheveux de l’autre, lui donner sa place partout, l’appeler .des mêmes noms, lui prodiguer les mêmes caresses, elle ne pouvait réussir à s’attacher à elle; il lui semblait même par moments qu’elle ne l’aimait pas du tout. La tristesse l’envahissait de nouveau ; elle restait morne et silencieuse, au grand déplaisir de Cécile, qui voulait continuellement être amusée, et qui lui disait alors d’un ton impérieux : « Grand’mère, pourquoi est-ce que tu ne ris pas? Je ne veux pas qifon joue avec moi sans rire. » La pauvre grand’mère soupirait, et tâchait de se prêter davantage aux jeux de l’enfant. Dans ces moments-là, si elle regardait Catherine , elle était sûre de trouver les doux yeux de l’infirme attachés sur elle avec une expression de pitié tendre et respectueuse.
Elle ne put s’empêcher d’être de l’avis de Nanette, un jour qu’elle entendit celle-ci dire à la femme de chambre, qui lui demandait si on avait des nouvelles du père de Catherine : « Ah ! la chère créature du bon Dieu ! elle ne fait pas de bruit, et elle reste toute la journée à la même place; mais c’est égal, il y aura un fameux vide dans la maison le jour où elle s’en ira. Sa mère a eu de la chance de mourir la première; car il me semble que quand on perd une enfant comme celle-là, on n’a plus qu’à mourir de chagrin. )> La fin à une prochaine livraison.