‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 324 sur 712 · V. — NOUVEAUX ESSAIS · texte numérisé non relu

V. — NOUVEAUX ESSAIS

On revit le lendemain dans les journaux de la localité l’annonce qui en avait disparu depuis huit jours : On demande une orpheline, etc. — M™® Loghouët ne voulut pas que Marguerite retombât dans la misère ; elle aida la marraine, qui gagnait péniblement sa vie à coudre du linge, h monter un petit commerce de mercerie qui lui permît d’élever convenablement la petite fille; et nous devons dire que Marguerite, reconnaissante, n’eut désormais pas de plus grand plaisir que d’aller faire des visites à sa bienfaitrice, et qu’elle l’aima de tout son cœur lorsqu’on ne voulut plus lui imposer cette affection .

^ (’) Rapport xur renseignement secondaire en Angleterre et en Ecosse, par MM. Demongeot et Montucci.

Il se passa deux mois avant qu’une seconde orpheline vînt prendre dans la maison de Mi"® Loghouët la place laissée vide par Marguerite. Les offres étaient fréquentes cependant ; mais les deux vieillards se montraient difficiles. Une enfant était trop jeune, une autre trop âgée; une troisième n’était pas assez jolie, ou ne ressemblait pas du tout à la chère petite regrettée ; ou bien on trouvait dans la famille quelque maladie ou quelque vice ; bref, le notaire n’avait que des refus à transmettre.

Pendant ce temps-là, Catherine, grâce aux soins du docteur, qui s’intéressait de plus en plus à elle, se relevait eomme une pauvre plante étiolée à qui l’on verse généreusement l’eau et la lumière. Elle pouvait se tenir assise plusieurs heures de suite sans fatigue ; sa taille affaissée se redressait, et son teint blême s’éclairait par instants d’une furtive teinte rosée. Clle travaillait de toutes ses forces, épluchant les légumes, raccommodant du linge, rendant à Nanette une foule de petits services; et Nanette ne tarissait pas en éloges sur sa protégée.

Un beau jour, l’annonce disparut encore une fois des journaux de la localité, et une nouvelle petite fille fut installée dans la jolie chambre rose. Celle-ci avait cinq ans et venait de la campagne. Elle était grande et forte, blonde eomme du lin , et son visage rouge et hâlé n’inquiéta pas M™® Loghouët : c’était l’effet du grand air et

(') Voy. notre tome XXVII, 1859, p. 26, le Docteur Arnold, souvenirs d’un écolier.

du soleil , et sa nouvelle vie ne pouvait manquer de lui éclaircir le teint.

La pauvre grand’mère accueillit l’enfant avec le désir passionné de s’attacher à elle ; mais ce désir ne tint pas contre les façons vulgaires de la petite fille. Quand M"*® Loghouët la voyait se jeter gloutonnement sur la nourriture, manger avec ses doigts, monter sur les fauteuils avec ses souliers pleins de la boue quelle venait de rapporter du jardin , briser les joujoux chéris de Jeanne , user et abuser de toutes choses avec le sans-gêne d’un barbare arrivant en pays conquis, elle songeait à sa petite Jeanne, si délicate et si réservée , et elle éprouvait un sentiment de répulsion pour sa remplaçante.

Elle s’arma de patience et essaya de la civiliser et de l’instruire : l’enfant n’était pas intelligente, et, élevée dans la liberté de la campagne , elle ne voulait absolument pas accepter la servitude de la civilisation. Les leçons de lecture la faisaient bâiller, et elle n’aurait jamais appris l’alphabet sans l’aide de la patiente Catherine.

Celle-ci, qui assistait d’ordinaire aux leçons (M“® Loghouët les donnait dans le bosquet) eut bientôt fait de reconnaître les lettres; et, voulant épargner, s’il lui était possible, un peu de peine à sa bienfaitrice, elle prit à part l’écoliére rebelle , et réussit en l’amusant à lui apprendre ces terribles lettres qui avaient fait passer déjà tant de mauvais moments à elle et à la vieille dame.

M“® Loghouët fut touchée de cette attention , et pour récompenser Catherine, elle lui enseigna à lire, et fut charmée de sa docilité, de son intelligence et de ses progrès. Elle ne la trouvait plus si laide et elle ne songeait pas à se plaindre de l’insuccès des démarches qu’on faisait pour retrouver son père.

Aidée de Catherine , elle continuait ses efforts pour apprivoiser sa petite sauvage, lorsqu’un jour le notaire vint lui proposer une orpheline très-intéressante, d’une famille distinguée, dont le père , ruiné par la faillite de son banquier, était mort de chagrin. Sa femme l’avait suivi de près ; et la petite fille, habituée à une vie aisée, se trouvait dans la misère et n’avait plus d’autre asile que les Enfants- Trouvés. M"»® Loghouët la fit venir, la trouva jolie, élégante, gracieuse, bien élevée, déjà fort instruite pour ses six ans, et se crut arrivée au port. Elle renvoya la petite paysanne aux parents éloignés à qui elle l’avait prise, en leur donnant une somme qui pût les aider à l’élever, et prit chez elle la jolie Cécile.

Cécile ne fit pas difficulté de se laisser appeler Jeanne. Mise ati courant de la situation par Nanette, qui ne pouvait se priver de bavarder, elle comprit très-bien tout ce qui là dedans était à son avantage. Elle jugea, au mobilier, au jardin, à l’appartement, à la beauté des joujoux dont elle héritait, que M. et M“® Loghouët étaient plus riches que ses parents, et elle se réjouit d’être chez eux; mais quant à la reconnaissance , aux soins, à la tendresse qu’elle leur devait, elle n’y songeait guère, quoique Nanette ne se fit pas faute de lui en parler. Qui sait? peut-être lui en parlait-elle trop.

Pendant quelques jours, les deux vieillards furent trèsheureux. Quand M. Loghouët rentrait, il était sûr de voir Cécile accourir au-devant de lui, le débarrasser de sa canne et de son chapeau, lui jeter les bras autour du cou en l’appelant grand-papa; le matin, dés qu’elle était habillée, — et jamais elle ne regimbait contre les soins de la femme de chambre, — elle venait lui demander comment il avait passé la nuit, avec toutes sortes de paroles flatteuses. Mme Loghouët était charmée de la grâce et de la beauté de cette petite fille, qui savait jouer sans salir sa robe ni défaire les nœuds de Sa coiffure , et qui était toujours prête , à la première réquisition , à venir récitefi aux visi-

teurs que recevait la vieille dame une fable de la Fontaine, à leur chanter une romance, ou à leur jouer quelques airs quelle savait sur le piano. Elle apprenait tout ce qu’on voulait, surtout ce qui pouvait la faire briller, et son intelligence était vraiment remarquable. Les dames que recevait M^e Loghouët n’avaient qu’une voix pour la complimenter, et ne tarissaient pas en éloges sur cette charmante enfant qui faisait si bien la révérence. Tout allait donc pour le mieux.

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