‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 329 sur 712 · LE RÉMOULEUR DE DARO · texte numérisé non relu

LE RÉMOULEUR DE DARO

Le Rémouleur de Dabo, souvenir d’Alsace. — Composition et dessin de Théophile Schuler.

Le père Rad, le rémouleur de Dabo, est arrivé avec sa charge d’outils à repasser. Le voilà installé à son poste, à cheval sur sa planche, devant sa grande meule de pierre. Le ruisseau qui est chargé de la mouiller gambade et murmure au-dessous de lui ; mais il faut quelqu’un pour mettre la roue en mouvement, et le père Rad regarde avec inquiétude du côté du village : «Durst! Durst! Ce maudit Durst se sera encore arrêté en route. On a beau se lever matin , les cabaretiers sont encore levés les premiers , et ils aimeraient mieux ouvrir leur porte en bonnet de nuit que de manquer l’occasion de tenter les buveurs. J’entends d’ici ce vieux serpent de Bierman : — Mon brave Durst, comment ça va-t-il, ce matin? Un petit verre pour vous donner du cœur à l’ouvrage, n’est-ce pas? Ce sera tout de suite fait, vous ne serez point en retard. — Oui, et après le petit verre , il en faut un autre , jusqu’à ce que la bouteille y passe ; et Durst ne vient pas , et ma meule ne tourne pas. Durst! arriveras-tu à la fat, paresseux?»

C’était en vain que le père Rad se lamentait; l’écho du grand rocher surmonté d’une chapelle qui bornait l’horizon lui répétait, comme pour le narguer : Durst! Durst! et Durst ne venait point.

Tout à coup, un groupe d’enfants déboucha de l’unique rue du village, et une demi-douzaine de petites voix saïoViE XLIII. — Dect-MunE 1875,

luèrent le rémouleur : — Bonjour, père Rad ! Voulez-vous me repasser man couteau, père Rad? Avez-vous fait beaucoup d’ouvrage ce matin, père Rad?

Le vieux rémouleur haussa les épaules : — Je n’ai rien fait, et je ne pourrai rien faire aujourd’hui, si cela continue. Voilà pourtant des faux qui sont pressées : s’il vient de l’orage, les foins seront perdus, et on dira que c’est ma faute. Et le fermier du Moulin-Blanc, qui m’a apporté ses faucilles, parce qu’il ne pourra pas revenir d’ici la moisson, et qu’il ne veut pas donner ses outils au rémouleur de chez lui, qu’est-ce qu’il dira? Tout cela pour ce drôle de Durst, qui reste à boire au lieu de venir tourner la meule.

Les enfants s’approchèrent, un peu intimidés par la mauvaise humeur du père Rad, qui était si gai d’habitude, et qui leur chantait dé vieilles chansons pour les faire rire.

Un petit audacieux mit la main sur la grande poignée.

— Est-ce bien dur à tourner? demanda une grande fille d’humeur serviable. — Voyons si c’est dur ! s’écrièrent les autres. Et voilà tous les enfants à l’œuvre : on s’arc-boute sur ses pieds, on roidit ses bras; les grands tirent, les petits poussent ; le père Rad ne peut s’empêcher de rire. Voilà la meule en mouvement! l’eau du ruisseau commence à rejaillir; les enfants jettent un cri de triomphe :

— Allez , père Rad , repassez les outils ; nous sommes forts, nous tournons la meule aussi bien que Durst!

Le père Rad est content. Ah ! les bons petits ou'vriers! dit-il ; et il prend une lame qu’il applique contre la meule, La roue tourne; au choc de la pierre et de l’acier des étincelles jaillissent; la lame devient brillante et acérée. La voilà prête; à une autre, maintenant. Les enfants sont en nage, mais ils ne se plaignent pas de la fatigue. Ne les plaignez pas non plus ; tout est dans l’idée qu’on se fait des choses, et il ne manque pas dans le monde de plaisirs plus fatigants, plus dangereux , plus malsains , que celui qu’ils prennent en ce moment. D’ailleurs ils se sentent utiles, et il n’y a pas de plus grand plaisir que celui-là.

Le père Rad s’arrête : — "Vous devez en avoir assez? dit-il à ses petits aides. — Non, non, allez toujours; ça tourne tout seul, maintenant.^ — Très-bien! Vous me direz ce que je vous dois. Qu’est-ce que vous voulez pour votre peine? — Vous repasserez nos couteaux, dit un petit garçon. — Vous nous chanterez la chanson du rémouleur, dit une petite fdle. Et toutes les voix reprennent en chœur : — Oui ! Oui ! chantez-nous la chanson du rémouleur !

Le père Rad devient sérieux ; — La chanson du rémouleur, c’est une belle chanson, et elle est vieille, allez, Je l’ai apprise de mon père, qui la tenait de mon grand-père, et ainsi de suite jusqu’au premier rémouleur, qui l’a inventée ; attendez que je prenne cette hache , car on ne peut chanter cette chanson-là qu’en travaillant.

La roue tourne, la hache glisse en faisant bzzzz! les étincelles jaillissent , et le père Rad chante la chanson du rémouleur :

« Tourne, ma belle meule, tourne, et rends le fd au tranchant du fer ; car tous les outils s’émoussent et s’ébrèchent à l’usage; aucun n’arrive à son dernier jour tel qu’il était sorti des mains de l’ouvrier. Les œuvres de l’homme ont sans cesse besoin qu’on les répare, jusqu’à ce qu’enfin le temps les détruise ; il n^ a que Dieu dont les œuvres sont immortelles.

» Tourne , ma belle meule ! aiguise la faux qui doit trancher l’herbe des prés. Puisque nous faisons des animaux nos serviteurs, et qu’ils sont obligés de travailler pour nous au lieu de chercher librement leur nourriture, il est bien juste que nous leur préparions leur provision d’hiver. Quand la neige couvrira les prairies, le bœuf de labour et la bonne vache laitière mangeront le fourrage à l’abri du froid.

» Tourne, ma belle meule, et aiguise la hache du charpentier ! Tourne, et affile le ciseau du tailleur de pierre et la scie du menuisier. Des ouvriers diligents manieront les bons outils, et ils élèveront les habitations où vivent les hommes ; des palais pour les grands de la terre, des chaumières pour les petits. Dieu les bénisse tous ! Qu’il donne aux riches la charité; aux pauvres, le courage et l’amour du travail.

-» Tourne, ma belle meule, et aiguise le soc de la charrue! Tourne, et aiguise la faucille du moissonneur! La charrue creusera les sillons bénis ; la faucille coupera le beau blé mûr qu’on assemble en gerbes dorées. C’est Dieu qui a donné le blé aux hommes ; c’est Dieu qui envoie la pluie qui le fait croître, et le soleil qui le mûrit. Que les hommes ne rompent jamais le pain sans remercier Dieu, et sans mettre de côté la part du pauvre ; car la charité envers nos frères est la seule monnaie dont nous puissions payer nos dettes envers notre Père qui est aux cieux. i » Arrête-toi, ma bonne meule ; cesse de tourner, refusetoi à cette besogne impie ! C’est le sabre des combats qui te présente sa lame émoussée ; ne te prête pas à son œuvre meurtrière. Tourne pour la vie, pour l’activité et le travail; ne tourne pas pour la destruction et la mort. Et puisse, un jour , tout le fer que la haine et les batailles volent au travail pacifique rentrer dans la forge ardente

pour en ressortir sous une plus noble forme , et ne plus servir qu’aux œuvres de la paix féconde et bénie de Dieu ! «

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