‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 330 sur 712 · MAXIMILIEN-JOSEPH ET LE GARDEUR D’OIES · texte numérisé non relu

MAXIMILIEN-JOSEPH ET LE GARDEUR D’OIES

ANECDOTE

Un jour d’été, le roi Maximilien-Joseph de Ravière était assis, lisant, dans son parc deTegernsee. La chaleur était si grande, et l’endroit si solitaire et si tranquille, que, sentant ses yeux se fermer, il plaça son livre sur le banc et s’endormit. Mais, se réveillant quelque temps après, il résolut de chasser le sommeil en marchant.

Le sentier dans lequel il s’était engagé aboutissait à de riantes prairies , qui allaient gentiment en pente vers une vaste pièce d’eau, à laquelle on avait donné le nom de « lac. » Mais , lorsqu’il fut arrivé là, il se souvint que son livre était resté sur le banc. Il serait fâcheux, pensa-t-il, que ce livre fût perdu. Cependant, il ne se souciait point de rebrousser chemin. Il se mit à regarder autour de lui, et ne vit qu’un jeune gars, âgé d’une douzaine d’années, qui gardait un troupeau d’oies.

— Eh! mon ami, dit-il, en s’approchant de ce dernier, sur le banc du parc, sous le grand tilleul, tu trouveras un livre que j’ai oublié , va le chercher , je te donnerai un florin.

L’enfant, ne connaissant pas le roi, fixa ses grands yeux bleus avec méfiance sur le beau monsieur qui lui offrait un florin pour un si petit service.

Il lui sembla suspect.

— Je ne suis pas un fou, répondit-il en tournant le dos au prince.

— Mais pourquoi penses-tu que je veuille me moquer de toi? répondit Maximilien en souriant.

— Parce que vous m’olfrez un florin pour une bagatelle; on n’a pas l’argent si aisément. Je crois que vous êtes un de ceux-là, «du château là au bout» , dit-il en montrant du doigt la résidence royale, dont les élégantes tourelles apparaissaient à travers les éclaircies des arbres du parc.

— Et si j’étais un de ceux auxquels tu penses, qu’importe?... Tiens, voilà le florin d’avance; et maintenant cours vite; va chercher mon livre.

Un éclair de joie illumina le front candide du petitpaysan , lorsqu’il sentit la pièce d’or dans ses mains. Le pauvre enfant ! il n’en recevait pas autant de son maître au bout d’une année pour avoir gardé ses oies. Et cependant il hésitait.

— Eh bien ! qu’attends-tu?

L’enfant ôta son bonnet de coton et se gratta derrière l’oreille.

— Je voudrais bien le ftiire , murmura-t-il en tremblotant, mais je n’ose. Si les paysans devaient jamais savoir que j’ai abandonné mes oies, ils me chasseraient, et je n’aurais plus de pain.

— Petit sot! j’aurai soin d’elles pendant ton absence, dit le roi.

— Vous ! dit le gamin , en regardant l’étranger des pieds à la tête. Ah ! vous m’avez bien l’air de savoir comment on garde les oies ! Si elles venaient à s’enfuir dans

les champs, j’aurais plus d’amende à payer que je ne gagne en une année. Voyez-vous cette oie avec sa tête noire, qui appartient à Ludwig, c’est une hête d'animal; c’est un oiseau déserteur , un vrai vaurien ; si je m’en allais , il voudrait se donner des airs. Non, non, je ne puis pas...

Le roi réprima avec peine un éclat de rire, et, prenant un air grave :

— Pourquoi, dit-il, ne pourrais-je pas bien conduire un troupeau d’oies, lorsque je réussis à conduire des hommes?

— Vous faites cela, vous? répliqua le pâtre, examinant plus attentivement le roi. Ah! maintenant, je parie que vous êtes le nouveau maître d’école ; mais les écoliers sont plus faciles à surveiller que les oies.

— Cela se peut ; mais dépêche-toi, va chercher mon livre. Je réponds de tout ce qui peut arriver. Je payerai l’amende si le maître du champ est mécontent de toi.

Ces dernières paroles tranquillisèrent le petit gardeur d’oies. Il recommanda au roi de bien veiller sur l’oie de Ludwig, un beau grand jars au plumage noir, qui se trouvait toujours à la tête du troupeau ailé. Puis, ayant pris son fouet en main, le petit garçon courut aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Mais il s’arrêta presque aussitôt, et revint sur ses pas.

— Eh bien, qu’y a-t-il de nouveau? demanda Maximilien.

— Faites claquer le fouet, ordonna l’enfant.

Le roi obéit , toutefois sans faire retentir l’instrument de correction.

— Je gage que vous ne pourriez pas le faire claquer! s’écria le pâtre. Voilà un beau maître d’école, qui veut garder des oies, et qui ne sait pas comment faire claquer un fouet!

Et disant cela , il le lui arracha des mains et lui montra comment il devait s’en servir.

Le roi ne savait comment tenir son sérieux plus longtemps ; cependant il reçut les leçons avec la plus grande gravité ; et lorsqu’il fut capable de faire claquer le fouet passablement, le jeune paysan le pria d’en faire bon usage et partit àfondde train, tandis que le roi riait à cœur joie.

Mais les sujets ailés du monarque ne restèrent pas longtemps sans s’apercevoir qu’ils n’étaient plus sous la surveillance de leur jeune maître. L’oie à la tête noire tendit bientôt le cou , et fit entendre par trois fois un sonore « quack! quack! » Tout le troupeau répondit à l’appel, ouvrit les ailes, et, semblable à un tourbillon de plumes soulevé par un ouragan , la plus grande partie s’éparpilla dans les riches pâturages qui bordaient le lac.

Le roi criait, mais en vain ; il essayait de faire claquer le fouet, mais il y perdait sa peine; il courait à droite, puis à gauche, et ne faisait que hâter la fuite des retardataires. Baigné de sueur et n’en pouvant plus de rire, il s’assit au pied de l’arbre qui servait de trône à son rival en gouvernement, et laissa les oiseaux faire à leur guise.

Pendant ce temps, le jeune pâtre, ayant trouvé le livre, revenait joyeusement; mais bien grand fut son désappointement lorsqu’il arriva auprès de son royal substitut, et qu’il vit la triste aventure.

— Ne vous l’avais-je pas bien dit que vous n’y compreniez rien? s’écria-t-il avec désespoir. Je ne pourrai jamais les rassembler moi seul; allons, aidez-moi.

Puis, après avoir enseigné au roi comment il ,devait appeler, étendre et agiter les bras , il courut après les oies qui étaient déjà loin.

Le bon roi fit de son mieux , et après bien des courses ils parvinrent à réunir le troupeau révolté. Jusque-là, le jeune villageois n’avait guère fait de reproches à son négligent mandataire.

— Non, jamais plus, dit-il, je ne confierai mon fouet à

un homme tel que vous. Si le roi lui-même essayait de me faire abandonner mon troupeau, je refuserais son argent.

Toute chose qui est digne d’être faite mérite d’être bien faite ; les occupations les plus communes demandent du soin et une certaine pratique. (‘)

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