‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 332 sur 712 · SUR LA PRUDENCE · texte numérisé non relu

SUR LA PRUDENCE

J’ai vu dans ma vie plus d’affaires perdues par la finesse que par l’imprudence. Je contemple, sur le grand théâtre du monde, ou sur le théâtre de société, ces grands héros' de la dissimulation ; en vérité, je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de leur moralité. Je fais consister la prudence, ou ma prudence , bien moins dans l’art de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n’y laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se montrer. — Si vous veniez à toucher ma poche par hasard, je n’en serais nullement inquiet, car vous ne sentiriez que mon mouchoir, ma lorgnette et mon portefeuille : si je portais un poignard ou un pistolet , il en serait autrement. Je tiens donc mes poches nettes , et je les tourne volontiers. (T

LA TINAJA.

Le docte Vieente Salvâ définit ainsi cet ustensile de ménage : « La tinaja est un grand vaisseau de terre cuite et parfois vitrifiée, qui, à partir de son origine, va en augmentant et en développant sa capacité de façon à former un renflement, lequel se rétrécit peu à peu jusqu’à son embouchure, dont la dimension est plus restreinte. »

Si nous nous en rapportons à un autre écrivain espagnol, plus vieux de deux siècles, les tinajas, par leur forme bien connue, répondent exactement aux grands vases de terre que les anciens connaissaient sous des noms divers (dolium, cadus , etc.). Leur aspect n’a guère varié. Ce sont de vastes jarres destinées à conserver l’eau, l’huile, le vin, et parfois des grains de diverses espèces. En consultant Pline, nous verrons que ces poteries se confectionnaient en telle quantité uniquement dans la ville de Sagonte, que douze cents ouvriers étaient occupés jour-

(*) Nous avons un proverbe qui dit à peu près de même : « A chacun son métier, et les vaches seront bien gardées » ; ce qui ne signifie pas que nous soyons tous incapables d’apprendre plus d’un métier; mais la moralité de cette petite anecdote est très-bonne.

F) Paul Janet, De l’union des classes, discours prononcé à la Bibliothèque populaire de Versailles.

(^) Fragment d’une letlrc de Joseph de Maistre.

nellement à ce genre d’exploitalion de la terre ollaire, si répandue dans toute l’Espagne.

Voulons-nous voir reculer encore ce genre de fabrication? Ouvrons Winckelmann : il nous apprend que ce n’était pas un tonneau qui servait d’habitation à Diogène, mais bien une tinaja ébréchée (‘), à l’ouverture de laquelle le philosophe cynique lançait d’amers quolibets à la foule, qui s’en amusait sans se corriger. Cette étrange habitation était désignée en Grèce sous le nom de pithos.

La France n’est pas dépourvue de ce genre de poteries ; dans les Pyrénées et surtout en Auvergne , on en fabrique en assez grand nombre , mais on leur donne le nom vulgaire de cuviers, et elles servent en effet à couler la lessive.

Les tinajas sont beaucoup plus grandes, et il y en a flp telles , au dire du baron Percy, l’ancien médecin en chef de l’armée, qu’ elles ne mesurent pas moins de quatre mètres de haut sur deux mètres de diamètre (‘). On conçoit

Espagne. — Charrette chargée de tinajas ou cuves en terre. — Dessin de Sellier.

dès lors ce que dit un autre voyageur, que les efforts réunis (le vingt hommes soient nécessaires pour les tirer du four bâti pour leur cuisson.

Grâce au baron Taylor, il n’est pas nécessaire d’aller en Espagne pour prendre une idée exacte de ces poteries; la tinaja dont il a enrichi le Musée céramique de Sèvres est un spécimen fort satisfaisant des dimensions auxquelles cet ustensile peut parvenir, lorsque le fabricant n’exagère point ses formes. Ce vase, sur lequel nous possédons les renseignements les plus exacts, mesure 3“.18 de hauteur sur un diamètre de Sa capacité lui permet de con-

tenir 4 197 litres de liquide; il a été fabriqué avec une terre d’un blanc jaunâtre. Notre Musée est en possession de cette jarre depuis 1839; elle a été rapportée de Séville avec une autre tinaja de la même dimension, f)

Les koupchines de l’Arménie sont semblables par leur forme aux tinnjas; elles servent à contenir du vin; mais on a remarqué depuis longtemps combien l’usage des fûts leur est préférable. 11 y a deux siècles énviron, les barriques, dont on expédie du Nord en Andalousie les bois démontés, étaient beaucoup plus rares en Espagne qu’elles ne le sont aujourd’hui : M'"® d’Aulnoy fut frappée, durant son séjour dans la capitale, de l’inconvénient des vases de terre pour la conservation du vin de première qualité. « Quant au vin, dit-elle, il ne me semble point bon; ce n’est pas de ce pays-ci que l’on boit l’excellent vin d’Espagne, il vient de l’Andalousie et des îles Canaries; encore faut-il qu’il passe la mer pour prendre cette force et

(’) Voy. t. XVI, 18iS, p, 88.

(-) Voy. t. XVI, -1848, p. 257.

cette douceur qui le rend bon. A Madrid, il est assez fort, et même un peu trop, mais il n’a pas le goût agréable. Ajoutez à cela qu’on le met dans des peaux de bouc qui sont apprêtées, et il sent toujours la poix ou le brûlé. Je ne suis pas surprise que les hommes fassent si peu de débauches avec une telle liqueur. On en vend pour si peu d’argent que l’on en veut, pour un double ou pour deux ; mais celui qui se débite ainsi aux pauvres gens devient encore plus mauvais, parce qu’on le laisse dans de grandes terrines de terre tout le jour à l’air, et Ton en prend là pour ceux qui en veulent. Il s’aigrit et sent si fort, qu’en passant devant ces sortes de cabarets l’odeur en fait mal à la tête. Q)

Le tinajon est en quelque sorte une demi-tinaja dans laquelle on recueille les eaux de pluie. Un voyageur fait allusion sans doute à Tim de ces vases qu’il rencontra sur la route d’Antequera, et qu’il trouva enfoncé à six pieds en terre. On le destinait à recevoir la provision d’eau des maisons voisines, parce qu’il avait la vertu de la conserver fraîche durant les plus fortes chaleurs. (Q

Certaines tinajiielas sont garnies d’anses, auxquelles on donne une forme élégante et dont on trouve de charmants spécimens dans le livre de M. Marryat; nous signalons particulièrement celle de la collection d’Auldjo.

(’) Marryat, Histoire des poteries, faïences, etc. Paris, 1866, 2 vol. in-8, avec fig.

ff) Relation du voyage d’Espagne, contenant une description exacte du pais, des meurs (sic), des coutumes, etc., etc. La Haye, 1715, 3 vol. in-18, t. III, p. 157.

i 0 Esquisses sur l’Espagne, trad. par Levraiilf. Paris, 1830, in-8.

L’ABBAYE DE TAMIÉ,

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