LA CHARRETTE
«La récolte a été bonne. Voyez quelle haute meule de paille ! On a pu payer les redevances au bailli de Monseigneur, et la dîme à monsieur le curé ; on a de quoi satisfaire les gens du roi , qui vont bientôt faire leur tournée, et, après tout cela, on peut espérer qu’il restera assez de grain pour qu’on ne meure pas de faim cet hiver ; il y a longtemps qu’on n’avait vu une pareille année. Rourvuque* les princes et les seigneurs veuillent bien vivre en paix ! Ils sont toujours à se faire la guerre, et ce sont les pauvres gens qui en pâtissent. »
Ainsi pense la grand’mère , tout en se reposant de sa journée, assise à terre, avec sa plus petite fille endormie sur ses genoux. Les volatiles de la basse-cour picorent autour d’elle quelques grains échappés des gerbes ; le grand chien, assis, d’un air méditatif, rêve aux moutons rentrés dans la bergerie, ou au loup qu’il a si bien reçu lors de sa dernière visite. Les petits porcs descendent dans l’auge pour boire et manger plus à leur aise, et leur maître, sa baguette à la main, les regarde faire, tout en échangeant quelques menus propos avec les filles qui reviennent de la fontaine. La charrette se repose, appuyée sur ses étais; elle a fini sa journée , elle aussi , une rude journée , où ses lourdes roues se sont plus d’une fois enfoncées dans des bourbiers : la corvée entretient si mal les chemins ! A présent, elle sert aux jeux des enfants; le jeune garçon y est monté pour mieux dominer son auditoire, car il se propose de régaler sa famille d’un nouvel air qu’il a appris à jouer sur son flageolet, et ses sœurs, trouvant cela très-beau,
1 ont rejoint pour l’écouter de plus près. Ils savent bien que la vie est dure aux pauvres gens; ils l’ont entendu dire aux vieux; ils l’ont senti souvent eux-mêmes; mais, à leur âge, le mal est aussitôt oublié que passé, et on jouit des bons jours sans songer aux mauvais. Dieu l’a voulu ainsi, pour que la gaieté soutînt le courage des jeunes, qui ont toute la vie à traverser.
A quelle époque ont vécu ceux-ci? Ce pourrait être hier, car les costumes, comme les outils et tous les engins du travail des paysans, ne changent que bien lentement. Qui n’a vu , à la porte d’un hangar ou d’une grange , une charrette semblable à celle-ci? Qui n’a répondu, sur les routes de l’ouest de la France, au salut de quelque fille à coiffe blanche , comme celle qui porte sur son dos une grande marmite à deux anses? Mais les paysans de notre gravure ne sont pas nos contemporains. Ils vivaient il y a deux cent cinquante ans environ, et c’est merveille, vu l’époque, qu’il se soit trouvé un pinceau pour nous retracer leur image. Au dix -septième siècle, en effet, les peintres français, ou ceux qui travaillent en France, Philippe de Champagne , Simon Vouet, Lesueur , ne sortent pas des sujets héroïques , mythologiques ou religieux ; et s’ils font des portraits, ce sont, naturellement, des portraits de grands personnages. Rubens entoure Marie de Médicis de toutes les divinités de l’Olympe ; Poussin peuple de bergers d Arcadie ses nobles paysages : il ne songerait pas à y placer des paysans normands. Les palais s’ornent des portraits de leurs maîtres, portraits qui feront passer à la postérité, avec les visages des modèles , le génie des peintres ; mais ceux qui travaillent en bas , quel artiste pense à eux?
Il y en a, — faut-il dire un, ou deux? ils n’étaient qu’une ânie en deux corps, — deux frères, Louis et Antoine Lenain (*). Ils peignaient ensemble , et ils choisissaient de préférence les sujets dédaignés par les peintres de cour.
Ils voyageaient à pied, s’arrêtant devant le groupe qui leur plaisait : mendiants, fumeurs, buveurs attaÙés au cabaret,
C) Voy. t. XVIII, p. Ul.
ouvriers à leur ouvrage, et taisant ainsi provision de cro quis destinés à se transformer plus tard en tableaux. L un de ces tableaux , le Maréchal ferrant et sa famille , vaut les meilleurs de l’école flamande. Les frères Lenain n’ont pas vu les pauvres gens du même œil que les peintres flamands : ils les aimaient et les comprenaient mieux peutêtre. Les tableaux flamands font sourire; on voit que le peintre a été mis en gaieté par la vue de ses personnages ; il cherche à vous y mettre aussi, et il y réussit. Louis et Antoine Lenain ont vu l’ouvrier et le paysan sous un aspect plus grave, plus recueilli, on dirait presque plus humain. Voyez le Maréchal ferrant. Quel robuste et con-
sciencieux ouvrier ! Quelles têtes naïves ont les enfants qui le regardent , et comme le feu de la forge éclaire vigoureusement cette scène! Et ici, dans le tableau de la Charrette, comme tous les personnages ont un air calme et paisible ! Les artistes, tout en crayonnant cette scène, ont peut-être fait causer la vieille mère, et, émus par le récit d’une longue vie de misères (la vie des gens de la campagne était si troublée , au lendemain de tant de guerres étrangères ou civiles), ils ont donné à sa figure cette expression de tristesse résignée.
Qu’étaient les tableaux religieux des frères Lenain (car ils firent, pour plusieurs églises de Paris, des tableaux que
CüllecLiüii de M. Pli. de SaiiU-Albiii. — La Gliarrette, tableau des ibères Leuain. — Dessin d’Édouard Garmu'
le temps a détruits)? On ne sait, et quelque regret qu’on en éprouve, on peut dire du moins que ce qui reste d’eux suffit à leur gloire ; ils sont originaux, et ils sont vrais.
Leur vie fut une belle vie d’art et d’amitié, et ils eurent le bonheur de ne pas se survivre l’un à l’autre. Louis et Antoine Lenain moururent à deux jours de distance, au mois de mai 1648.