‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 338 sur 712 · CONTE BOHÊME · texte numérisé non relu

CONTE BOHÊME

Un jour, le bon Dieu se promenait sur la terre avec saint Pierre ; ils arrivèrent auprès d’un berger qui faisait paître son troupeau. Tous deux très-affamés, ils demandèrent au berger de leur donner quelque chose à manger, ajoutant que le bon Dieu le récompenserait. Le berger ne savait pas à qui il avait affaire , mais il avait bon cœur ; il tira de son sac un gros morceau de pain qu’il avait réservé pour son repas du soir, et le leur donna.

— Mangez, dit-il, et que Dieu vous bénisse! la faim est une vilaine chose.

(’) Les Musées d’Espagne , guide et memento de l’artiste et du voyageur. 3= édit Paris, 1860, in-18.

U) Viardot, iUd.

G) Voy. Mémoire de Velasquez, sur quarante et un tableaux envoyés par Philippe IV à l’Escurial ; réimpression de l’exemplaire unique (1658), avec introduction et notes par le baron Ch. Davillier, et un portrait de Velasquez gravé à l’eau-forte. Paris, Aug. Aubry, 1814.

Le bon Dieu et saint Pierre mangèrent du meilleur appétit. Une fois rassasié, le bon Dieu dit au berger ;

— Je te remercie, brave homme. Tu nous as donné ton dernier morceau de pain au risque d’avoir faim toi-même. Une si bonne action mérite récompense ; nous ferons tout ce que nous pourrons pour te laisser un souvenir hèureux. Forme trois souhaits, tous trois seront exaucés; mais réfléchis bien, pour n’avoir pas à regretter de t’être trompé.

Le berger aimait à fumer : son premier souhait fut d avoir une pipe toujours allumée et qu’il n’eût jamais besoin de bourrer.

Ce vœu à peine formé, il trouva dans sa main une belle pipe, au-dessus de laquelle une fumée bleuâtre se balançait.

— Et ton second souhait? demanda le bon Dieu.

Le berger réfléchit. Saint Pierre s’approcha de lui, et de la main lui montra le ciel. Le berger n’y fit pas attention : peut-être ne comprenait-il pas, peut-être avait-il envie de rester encore ici-bas. 11 pensa qu il aimait fort à jouer aux dés, mais qu’il avait peu de chance à ce jeu.

— Je voudrais , dit-il après un moment de réflexion , gagner toujours aux dés.

— Il sera fait suivant ta volonté, dit le bon Dieu ; et le troisième souhait? .

Pierre faisait des signes au berger et lui montrait le ciel, mais en vain.

, — Je veux, dit le berger, avoir un sac où je puisse faire entrer qui je voudrai, et l’y garder jusqu à ce que je lui permette de s’en aller.

Le bon Dieu consentit. Saint Pierre était en colère. « Un jour, pensait-il, tu demanderas le ciel, mais il sera trop tard.»

Tout à coup le bon Dieu et saint Pierre disparurenL Le berger croyait d’abord être le jouet d’un rêve ; mais il vit la belle pipe , et à côté un grand sac en beau cuir tout neuf. Cela le mit en belle humeur ; il laissa là ses brebis et se mit à courir le monde.

11 alla de droite et de gauche, fumant, jouant aux dés et gagnant toujours. 11 avait de l’argent plein ses poches.

Un jour il arriva dans un château dont on racontait d étranges choses. Là, pendant la nuit, il se produisait des bruits épouvantables dont toute la maison était ébranlée. Le maître dû château était un riche chevalier. Il fit annoncer partout qu’il donnerait de grosses sommes à celui qui rendrait le calme à son château. Reaucoup d amateuis se présentèrent, nul ne réussit.

Le berger eut l’idée d’essayer.

Le chevalier le reçut fort bien , et le fit conduire à la chambre où il se produisait le plus d horreurs. On lui donna à boire et à manger. Il attendit gaiement.

Au coup de minuit, un grand bruit se produisit; quelque chose tomba du plafond ; c’était un diable ! 11 toussa, éternua plusieurs fois , de façon à faire trembler tout le château.; puis il s’avança vers le berger.

— Nous allons jouer aux dés, lui dit-il ; fais attention ; si tu perds, tu es mort comme tous ceux qui ont osé pénétrer ici avant toi.

— C’est bon, c’est bon, dit le berger.

Et les voilà qui se mettent à jouer ; le berger gagnait toujours. Le diable se mit en fureur, et, dans l’espérance de se rattrapper, il jeta comme enjeu tout un monceau de ducats. Il perdit tout. De colère il sauta pr le berger et voulut l’étrangler ; mais celui-ci , sans s’émouvoir : « Au sac ! s’éêria-t-il , au sac ! » Et voilà mon diable da.ns Il eut beau remuer, crier, geindre, rien n’y fit; n lui fallut rester dans le sac. Le berger se coucha tranquillement et dormit jusqu’au lendemain matin. Puis, la nuit suivante, il se remit à son poste et attendit les événements.

Cette fois ce furent deux diables qui tombèrent du plafond; ils invitèrent le berger à jouer, il gagna; ils voulurent l’étrangler, et il les fourra dans le sac tout comme le premier.

La nuit suivante, il eut affaire à trois diables dont l’un était Satan en personne ; il gagna encore et les mit dans le sac.

La quatrième nuit, personne ne se présenta.

Le berger alla trouver le maître du château , qui fut bien étonné ; il lui raconta ce qui était arrivé.

D’abord on ne voulut pas le croire ; mais il montra les cornes et les pieds fourchus de ses prisonniers, et il fallut bien se rendre à l’évidence.

On emporta les diables à la forge, et dix forts gaillards se mirent à taper sur eux à tour de bras. Les diables priaient, suppliaient; de fatigue on finit par leur faire grâce, et ils jurèrent par tous les serments infernaux de ne plus jamais revenir. Depuis ce temps -là on ne les a plus revus.

Notre berger n’avait rien à désirer ; il avait reçu des cadeaux magnifiques et il avait gagné aux dés une fortune immense. Il vivait sans souci; mais, un beau matin, la Mort, qui n’oublie personne, se souvint de lui. Quant à lui, il ne pensait guère à elle; il était heureux, et les gens heureux ne meurent pas volontiers.

Il reçut donc fort mal la Mort; elle insista; il l’envoya dans son sac.

— Lâche-moi, disait-elle; je promets de t’épargner.

Mais il ne se laissa point attendrir. On vit alors un étrange spectacle : personne ne mourait plus; les gens et les bêles pullulaient dans les villes et les champs, comme la mousse dans les bois. Tout le monde se demandait ce que la Mort était devenue. Puis arriva une grande famine : les hommes dépérissaient et souffraient cruellement sans mourir. Le berger eut pitié de cette misère : il laissa partir la Mort, après lui avoir fait jurer quelle ne songerait jamais à lui.

Il vécut longtemps encore , sans nul souci. A la fin la vie l’ennuya; il résolut de partir pour le ciel.

Il marcha longtemps et il finit par arriver à la porte du paradis.

11 frappa. Saint Pierre parut.

— Qui es-tu, voyageur? demanda par le guichet le porte-clefs céleste.

— Un brave homme. Laisse-moi entrer ici.

Saint Pierre reconnut son berger.

— Impossible. Tu n’as rien à voir ici. Tuas oublié le ciel et tu as préféré les biens terrestres. Je ne puis te donner ce que tu as méprisé. Va retrouver ceux avec qui tu jouais si bien aux dés.

Et saint Pierre ferma le guichet. ,

Le pauvre berger prit la route de f enfer.

En arrivant à la porte, il rencontra un des diables qu’il avait jadis mis dans son sac et que les forgerons avaient si bien arrangés. Ce gardien poussa des cris épouvantables qui ameutèrent tout 1 enfer. On doubla les postes des portes, avec consipe de ne pas laisser entrer l’ennemi.

Que faire? Voilà notre berger bien embarrassé.

Il préféra retourner au ciel pour tâcher d’attendrir saint Pierre.

Larmes, prières, il n’épargna rien. Le porte-clefs finit cependant par s’adoucir, ouvrit la porte , et donna place au berger auprès de lui.

Depuis ce temps, quand saint Pierre dort, c’est le berger qui remplit ses fonctions.

Puisse-t-il, ami lecteur, t’ouvrir un jour les portes du paradis !

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