‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 362 sur 712 · LES DEUX TÉNIERS · texte numérisé non relu

LES DEUX TÉNIERS

Téniers père et fils allant au marché. — Composition et dessin de Théophile Schuler.

Quand on dit simplement «David Téniers », on ne sait s’il s’agit du père ou du fils ; ils avaient tous deux le même prénom. Aussi a-t-on coutume de dire Téniers « le vieux » et Téniers « le jeune » , pour les distinguer l’un de l’autre. Le jeune est celui qui est célèbre ; mais il ne paraît pas très-sûr que le vieux, s’il a moins laissé d’œuvres que son fils, ait eu beaucoup moins de talent. Est bien habile qui peut affirmer de certaines toiles d’un Téniers sans signature qu’ elles sont du père ou du fils.

C’est le père, dit-on, qui, ayant vu qu’on recherchait heaucoup à Rome les peintures de genre du Tedesco (*), eut l’idée, en revenant à Anvers, sa ville natale, de peindre les mœurs populaires.

Il semble qu’il n’ait pas tout d’abord réussi dans sa tentative autant qu’il l’espérait, du moins si l’on en croit la légende que M. Schuler a prise pour sujet de son dessin.

Il avait enseigné à son fils sa manière et lui avait fait partager ses goûts; tous deux peignaient à qui m.ieux mieux les personnages qu’ils avaient le plus ordinairement sous les yeux, dans les rues, au marché, au village. Quand

(') Adam Elzheimcr,

Tomf. XLIV, — .Ianvjfr ISTtî,

ils avaient terminé un certain nombre de toiles, ils chargeaient gaiement la cargaison sur un âne, qui sans doute leur servait souvent aussi de modèle, et ils allaient ainsi de compagnie chercher fortune sur la place publique de Bruxelles, où ils étalaient leur marchandise en plein vent.

Le spirituel et savant historien de la peinture, M . Charles Blanc, raconte aussi cette anecdote, et il ajoute que, chez Téniers le jeune, le goût pour la reproduction des scènes populaires s’est peut-être fortifié au spectacle continuel que mettait sous ses yeux ce commerce forain.

On sait, du reste, que si les Téniers eurent à attendre la vogue pendant quelques années, dès qu’elle vint elle ne fit plus que s’accroître dans une progression étonnante, et qu’après plus de deux siècles elle paraît ne pas devoir cesser de sitôt.

Téniers fils fut toujours, dit-on, très-désireux de gagner vite beaucoup d’argent, et pour donner une idée de la prodigieuse fécondité de son pinceau, il se vantait, vers la fin de sa vie, d’avoir fait la longueur de «deux lieues» de peinture.

On connaît de lui quelques essais qui permettent de croire qu’il eût réussi dans un degré de l’art plus élevé :

AlAGASllN PITTORESQUE.

on cite, par exemple, de lui un admirable Christ ('). S’i. s’en est tenu à la représentation des paysans et des scènes de cabaret, est-ce seulement parce qu’il lui était plus facile de trouver des acheteurs pour de petites scènes gaies, amusantes et un peu vulgaires, que pour des compositions plus sérieuses, où il eût rencontré plus de concurrents? On ne sait. — Faut-il blâmer ou regretter sa fidélité systématique â un genre qu’il a traité si merveilleusement.^ Nous ne saurions être de cet avis, Téniers est un peintre de genre très -supérieur. Il est impossible d’avoir plus d e.sprit dans la touche, plus de fine justesse dans le dessin et dans le coloris, plus de verve ingénieuse dans la corn position. 11 n’est pas, d’ailleurs, aussi ordinairement gro tesqueque le supposent ceux qui n’ont vu de lui que celles

de ses œuvres où figurent surtout des fumeurs et des

ivrognes. 11 suffit pour se faire une plus juste idée à son égard d’aller voir au Muséie du Louvre quelques-uns de ses tableaux : 1 prodigue, les Œuvres de miséri-

corde, la Chasse au héron, les Bulles de savon, etc. Nous croyons difficile que , si prévenu que l’on soit, on ne reconnaisse pas ce qu’il y a là de distinction et de goût.

Qu’on nous permette d’ajouter une réflexion. Y auraitil une partie du théâtre humain, la plus vaste, interdite à 1 art? On ne manque pas de belles œuvres qui représentent la vie des princes, des seigneurs, des grands personnages de tous les pays; ils occupent en peinture, comme dans la réalité, le devant de la scène. C’est bien j mais serait-ce avoir mauvais goût que d’aimer à voir parfois leurs rangs s entr’ouvrir pour laisser la place libre aux pauvres gens? Nous éprouverions un véritable regret si 1 on n avait pas conservé, par exemple , les tableaux des Lenain; il est vrai qu’il y respire un sentiment bien profond et bien touchant de la vie populaire.

LA CONFESSION DE GABRIEL

NOUVELLE

Suite. — Voy. p. 6.

Page 1