‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 363 sur 712 · III. — CHANGEMENT DE DOMICILE · texte numérisé non relu

III. — CHANGEMENT DE DOMICILE

Nous partîmes! — Pour quelle destination? — Sans doute ma mère ne 1 ignorait pas, mais, ainsi que mon père, elle gardait à ce sujet un silence absolu. Quant à Madeleine, il lui importait peu de savoir où on allait l’emmener, pourvu qu’elle fût certaine de ne pas nous quitter.

Bien que je n eusse pas, je crois, participé d’une façon très-efficace aux soins de notre déménagement, j’avais signalé mon zèle par tant d’allées et de venues qu’au moment dudéiwt je me sentais aussi fatigué, attendu mon manque habituel d’activité, et j’étais aussi satisfait que s’il m eût été permis de me glorifier d’un concours vraiment utile. Surpris par l’assoupissement, à la fin de cette laborieuse journée , j en fus soudainement tiré par l’émotion qui me secoua lorsque je dus quitter notre demeure; mais ce réveil dura peu. Quelques heures d’un mouvement inaccoutumé avaient mis mes forces à bout, J’étais à peine assis dans la voiture que déjà je cédais derechef à l’assoupissement. Quand les chevaux partirent, je dormais profondément. Le cocher arrêta son attelage dans la cour d’un embarcadère; nos bagages furent transportés de la voiture dans un vagon de chemin de fer; enfin le train nous emporta, mais tel était mon sommeil pendant ce changement de locomotion que je n’en eus pas conscience; il ne me resta, non plus, aucun souvenir touchant la durée du voyage; je me rappelle seulement ces trois cris que

(*) Son Saint Pierre reniant Jésus-Christ , au Musée du Louvre ne c*nfîrme guère cette supposition. ’

poussa, par intervalle, l’avertisseur qui accompagnait notre convoi :

— Mantes ! — Vernon ! — Pont-de-l’Arche !

Ils traversèrent mon rêve, mais sans l’interrompre tout à fait.

J’avais perdu la mémoire du départ ; je ne me rendis pas compte de l’arrivée, quand le train eut atteint le terme de sa course. Il ne fallait pas moins d’une nuit entière de repos pour reprendre complètement possession de moimême.

^ C’était dans un somptueux appartement que je m’étais réveillé la veille, c’est dans une petite chambre mansardée que je rouvris les yeux le lendemain. De notre balcon de larueBasse-du-Rempart, à Paris, je dominaisle boulevard et ma vue s’étendait jusqu’à l’église de la Madeleine; de la fenêtre, où je courus en sautant à bas du lit, je ne vis que des toits et des cheminées. Poussé par la curiosité, je me penchai jusqu’à mi-corps hors du cadre de mon étroite fenêtre ; mais, de si haut que j’étais logé, il me fut impossible d apercevoir le pavé de la rue. Au mouvement que je fis et qui manqua de me précipiter dans le vide, le cri d effroi d’une fillette de dix à douze ans partit de la fenêtre située en face de la mienne; puis survint auprès de l’enfant un jeune garçon qui, à la vue de ma périlleuse imprudence, me cria d’une voix courroucée, en me montrant le poing :

— Veux-tu bien te retirer de là, méchant gamin !

Je ne me le fis pas redire. 11 avait fallu me hisser sur les pointes pour atteindre au rebord de la croisée ; je descendis vivement de plain-pied dans ma chambre. Ne me rendant pas compte de l’heure à laquelle je venais de me réveiller, et n’entendant autour de moi aucun bruit, je crus que mes parents dormaient encore. J’attendis, j’écoutai. Une horloge au loin sonna dix coups: l’inquiétude me prit; je me décidai à passer dans la chambre voisine, il n’y avait personne; même solitude dans les deux autres pièces qui complétaient notre logis. Je remarquai que partout le ménage était en ordre, et, n’eussent été les lits encore défaits et laissés à peine couverts, on aurait pu croire qu’aucun locataire n’avait habité là depuis la veille. — Où étaient en ce moment mon père et ma mère, et quand devaient-ils rentrer? — Je m’adressai cette question en furetant de tout côté, quand la réponse frappa mes yeux : elle était écrite sur un papier fixé par une épingle au mur de la petite chambre du fond, qui devait être celle où Madeleine avait couché. La pancarte disait, ou plutôt voulait dire, suivant la traduction que nécessitait l’orthographe particulière de ma vieille gouvernante :

« Si mon Gabriel se réveille et s’il veut sortir, qu’il tire la porte après lui, j’ai la clef, Monsieur est à son bureau et Madame est chez sa dame; nous serons tous rentrés à midi. Il y a du pain et des pommes dans le buffet. »

Je fus surtout sensible, je l’avoue, à ce dernier renseignement. L’horloge lointaine m’avait appris que l’heure habituelle de notre second déjeuner était proche, et mon estomac souffrait encore de l’attente du premier. Chercher le buffet, le trouver, l’ouvrir, couper une tranche de pain, m’emparer d’une grosse pomme et les attaquer l’une et l’autre à coups de dents, tout cela fut exécuté avec la rapidité que commandait l’impatience de mon appétit. Dés que celui-ci fut à peu près calmé , je profitai de la liberté de sortir, qui m’était accordée par la pancarte, pour aller m’informer, au dehors, du nom de la ville dans laquelle j’avais si bien dormi. «i

Ces mots contenus dans l’avis que m’avait laissé Made- i leine : « Monsieur est à son bureau , Madame est chez sa dame «, me donnèrent à réfléchir; mais comme je n’aurais pu, en me creusant la tète, en trouver rexpli.:ation, que

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d’ailleurs on ne pouvait manquer de me donner à mon retour, je cessai d’y penser lorsque je fus au bas de l’escalier, et je ne m’attachai plus qu’à bien fixer dans ma mémoire le chemin que j’allais suivre, pour le reconnaître quand l’heure serait venue de rentrer à la maison.

Me voilà parti; je tourne à droite; après quelque pas, j’arrive au coin d’une rue et je lis sur la plaque indicatrice : « rue Écuyère. » Cela ne me dit rien; plus loin, dafis la même direction, est la rue de la Yicomté ; ce nom ne me renseigne pas davantage. Je poursuis mon excursion en ligne droite, et je me trouve sur un large quai qui borde une imposante rivière, garnie, aussi loin que la vue peut s’étendre, en amont et en aval, de bateaux de pèche et de navires de commerce portant des pavillons de toutes les couleurs. Je suis évidemment dans un port marchand ; mais lequel? Ici, on débarque des animaux; là, cesontdes ballots de marchandises qu’on embarque ; plus loin , les cabestans enroulent en gémissant leurs câbles, tandis qu un chant plaintif mesure l’effort des bras vigoureux qui les font tourner; ailleurs, ce sont les cloches des bateaux à vapeur qui sonnent l’appel de leurs passagers. C’est partout un encombrement, une fourmilière de travailleurs, au milieu desquels passe et se croise une foule de matelots, de portefaix et de voyageurs également pressés d’arriver à destination.

Le spectacle si nouveau pour moi de cette activité vertigineuse m’intéressa, mais sans me faire complètement oublier que j’étais sorti afin d’apprendre dans quelle partie de la France la ruine de mes parents nous avait conduits. Ma timidité naturelle ne me permettait pas d’aborder des gens que je voyais si affairés et de les arrêter au passage pour leur adresser cette sotte question: — Comment nomme-t-on la ville où nous sommes? — Cependant, à force de chercher à qui parler, j’avisai un curieux qui, planté droit et immobile sur ses jambes au milieu de la chaussée, paraissait examiner avec satisfaction le prodigieux mouvement du quai. Sa mine avenante m’encouragea : j allai vers lui ; il eut, en m’écoutant, un bienveillant sourire et me répondit en anglais je ne sais quoi ; puis il iourna les talons. Afin de ne pas m’exposer de nouveau à iiie pareille déception, je ne demandai plus qu’au hasard l’une heureuse rencontre de me renseigner. Le hasard me servit bien. En continuant ma promenade sur le quai, arrivai devant une maisonnette située à la descente d’un )ont. L’inscription placée sur le frontispice de cette maisonnette en glorifie l’habitant en même temps qu’elle ténoigne de la reconnaissance de ses compatriotes. Je lus :

I LOUIS BRUiXE, L\ VILLE DE ROUEN.

Je suis à Rouen ! m’écriai-je , sans me douter que [uelqu’un était auprès de moi et m’avait entendu.

— Ne le saviez-vous pas? me dit une voix jeune et viirante.

Celui qui m’interpellait ainsi accompagna ses paoles d’une vigoureuse tape sur mon épaule. Je me reournai, et me trouvai devant une figure de connaissance, e veux parler du jeune garçon qui était accouru à la felêtre au cri d effroi de la fillette, et qui m’avait fait renrer subitement dans ma chambre en me montrant un loing menaçant.

A part ses façons un peu brutales , je devinai de suite ue mon voisin d en face était ce qu’on appelle une brifve ature mais c était surtout un rude questionneur.

D ou viens-tu? Que font tes parents? Quel est leur om? Comment te trouves-tu à Rouen sans le savoir?

IL me fallut lui répondre sur tout cela; mais s’il aimait savoir ce qui regardait les autres, en revanche, il n’était as necessaire de le prier longtemps pmir lui faire dire ce ui concernait lui-même et les sien>. J’appri< dmic , san.s

le lui avoir demandé, qu’il se nommait Justin Chanceux; qu’il était le fils et l’apprenti d’un maître cordonnier en chambre, auquel la soumission filiale l’avait contraint de succéder dès l’âge de dix-huit ans , bien que sa vocation l’eût poussé à s’enrôler parmi les gens de mer. 11 y avait déjà deux ans que lui et sa sœur cadette étaient complètement orphelins ; ils n’avaient plus d’autres parents que leurgrand’mère paternelle. Celle-ci vivait en commun avec, ses deux petits-enfants.

Nous causions en marchant; l’attention que je prêtais complaisamment aux paroles de mon voisin m’avait fa'it négliger de remarquer le chemin que nous suivions ; j’entendis sonner midi. C’était précisément l’heure indiquée par Madeleine pour le retour de mes parents à la maison. Une vive appréhension me saisit, car je m’aperçus seulement alors que nous n’étions plus dans la direction du quai ; je pensai à l’inquiétude que devait éprouver ma mère, me sachant errant d'ans une ville que je ne connaissais pas. Mon jeune voisin m’interrogea, je lui fis part de mon tourment; il sourit, tourna un coin de rue; je le suivisj et après quelques pas, il dit, en me montrant deux portes d’allée qui se faisaient face : '

Vous voilà chez vous, et moi chez ma grand’mère.

Je lui serrai cordialement la main , et nous nous séparâmes en promettant de nous revoir.

La suite à la prochaine livraison.

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