DE LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Parmi les beaux meubles réunis l’an dernier à l’hôtel de la présidence du Corps législatif pour l’exposition orga-
nisée au profit des Alsaciens-Lorrains ('), on remarquait, dans la salle numéro 14, une petite table, chef-d’œuvre d’exécution, travail essentiellement français, que l’ébéniste et le fondeur ont traitée comme un vrai bijou et qui mérite un examen spécial . Cette table est d’acajou massif, munie de rebords assez élevés. Le devant, mobile, s’abaisse ou se relève à volonté, fermant et s’ouvrant à l’aide d’un petit loquet. Les pieds, maintenus et réunis en bas par un X décoré de bronze ciselé , sont composés d’une colonnette d’acajou cannelé d’étain, d’un vase allongé en bronze doré et d’une tige d’étain. Sur l’X, deux dauphins adossés soutiennent de leurs queues une boule au-dessus de laquelle est figurée une fleur de Ijs. Dans la salle consacrée au dix-huitième siècle, ce meuble portait, sur le Catalogue de la première série des objets exposés, le numéro 29, et sur le Catalogue de la deuxième série, le numéro 22. Dans les deux catalogues, il était ainsi désigné : «Table de travail de Mesdames de France, filles de Louis XV. » Voici enfin ce que M. Albert Jacquemart en disait dans la Gazette des beaux-arts , numéro du Ici' juin 1874, page 562 : « Un autre chef-d’œuvre de facture est la petite table exposée par M. Double, et qui appartenait aux filles de Louis XV, Mesdames de France : ce meuble faisait partie du mobilier du château de Meudon. »
Mais d’où vient cette tradition rapportée par M. Jacquemart? Peut-on l’accepter sans réserve? C’est en 1865, dans la Revue universelle des arts, tome XXII, page 20, qu’elle a été émise pour la première fois. On lit, en effet, dans un article intitulé Un mobilier historique des dixseptième et dix-huitième siècles :
« J’ai devant moi une table d’étude qui a servi aux quatre filles de Louis XV. Elle est en bois de rose, ornée de bronzes dorés qu’on peut dire inimitables. Cette jolie table fut achetée, en 1794, au château de Meudon, par M. d’Arblay, capitaine général des gardes du corps, qui se souvenait d’avoir vu Mesdames Victoire, Adélaïde et Sophie, travailler prés de ce meuble adorable, où l’on a découvert des doubles fonds... Le général d’Arblay, qui n’avait jamais voulu se séparer de son meuble, le légua en mourant à son ami M. Lenoir, secrétaire de l’Athénée. Celui-ci ne céda qu’à de pressantes instances pour renoncer à ce meuble auquel il attachait un souvenir d’amitié.'^»
Examinons la valeur réelle de quelques-unes de ces assertions.
On affirme que « la table fut achetée à Meudon. » A part ce point 'de fait , tout nous paraît inexact dans le passage que nous venons de transcrire. 11 paraît bien impossible que M. d’Arblay ait vu Mesdames Victoire, Adélaïde et Sophie , travailler à Meudon près de cette table , attendu que les filles de Louis XV n’ont jamais habité le château de Meudon. Elles habitaient Bellevue (ce qui est bien différent), c’est-à-dire l’ancien château agrandi de M>“« de Pompadour. D’ailleurs on sait que Meudon, après la mort du grand Dauphin , fils de Louis XIV, fut abandonné par la fam.ille royale et réuni au doipaine de la couronne par un édit de Louis XV daté de septembre 1726.
Le château ne reçut d’hôtes royaux qu’à l’époque où Louis XVI affecta cette résidence à l’habitation de son fils aîné, le Dauphin Louis, né en 1781, mort à Meudon en 1789. Il paraît également impossible que M"»® Sophie ait jamais travaillé à Meudon ou ailleurs près d’une table semblable, étant morte en mars 1782, et le travail de la table paraissant être au moins d’une année ou deux postérieur à cet événement : il date tout à fait de la dernière période du style Louis XVI, du moment où ce style passe du caractère lourd au caractère grêle et fluet. Il est légè-
(1) Voy. p. 3.
rement postérieur aux dessins de meubles de Boucher, de Lalonde et de Lafosse. Il possède tous les signes particuliers qui ont marqué la dernière étape du goût Louis XYI avant Favénement du style de la république. Mais pourquoi ^insister? Quant aux doubles Ibnds, le lecteur, qui a sous les yeux l’objet gravé lui-méme, pensera sans doute qu il laut beaucoup d’imagination pour supposer des doubles fonds à une table pareille.
Il reste a essayer de dater avec précision ce produit de i art français de la fin du dix-huitième siècle.
On sait combien sous l’ancienne monarchie l’étiquette Otait sévère, et comment se conservaient les traditions du symbolisme ornemental. On peut affirmer que quand un
meuble destiné à la famille royale présente le danpliin comme motif unique ou principal de décoration, ce meuble a dû être fabriqué pour le fils aîné du roi de France ou pour sa femme. Il est donc plus que probable que la table qui nous occupe, destinée évidemment par la supérioi'ité de sa fabrication et par les attributs de sa décoration à la famille régnante, a été exécutée pour un Dauphin ou pour une Dauphine de France. Or, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, il y a eu en France trois Dauphins seulement :
1° Louis XVI, né en 1754, d’abord duc de Berry jusqu’à la mort de son père, fils de Louis XV, marié en 1770, Dauphin de 1765 à 1774;
Collection do M. Double. — Table qiTon suppose avoir appartenu aux filles de Louis XV ou au fils aîné de Louis XYI.
Dessin de Sellier.
Le fils aîné de Louis XVI, né en 1781, Dauphin depuis cette date jusqu’à sa mort, arrivée le 4 juin 1 789 ;
3° Louis XVII, né en 1785, duc de Normandie jusqu’à la mort de son frère aîné, Dauphin depuis le 4 juin 1789 jusqu’en 1795.
Quel, est celui de ces Dauphins à qui la table a pu être destinée? Il ne faut songer ni à Louis XVI, ni à Marie- Antoinette, car, devenus roi et reine de France, ils avaient cessé depuis plus de dix ans d’être Dauphins quand on exécuta ce petit travail. Il est inutile, sans doute, de démontrer que son style est très-sensiblement postérieur à 1774. il ne faut pas davantage songer à Louis XVII. Quand ce prince devint inopinément Dauphin, au milieu de l’explosion de la révolution, la liste civile, considérablement réduite, n’avait pas d’argent à consacrer à l’ameublement d un enfant qui héritait tout de son frère aîné. Reste seulement le fils aîné de Louis XVI ; et nous croyons que ce doit être nécessairement pour lui qu’on a fait ce meuble.
Paris. — Typograpiiie de J.
Le style de la table convient d’ailleurs tout à fait à la période de temps comprise entre les années 1783 ou 1784 et 1789. On peut dire aussi quelle semble, par sa forme, avoir été dessinée à l’usage d’un enfant. On peut encore affirmer qu’elle a fait partie du somptueux mobilier dont, selon la tradition, on dotait chaque fils de France lorsqu’il était parvenu à l’âge de sept ans et qu’on montait sa maison. Enfin, une dernière considération paraît conduire à l’évidence. La table provient de Meudon, c’est-à-dire de la résidence habituelle du fils aîné de Louis XVI. Cette belle pièce peut être datée approximativement de Fannée 1787.
Un autre meuble appartenant à M. Double, et offrant avec celui-ci de nombreux points de ressemblance, la console exposée dans la même salle, sous les numéros 28 (première série) et 21 (deuxième série), doit avoir la même origine et a eu certainement la même destination.
Best, rue des Missions, IS.
Lk Gériint, J. BEST.
Ara et Soubrette, tableau par Villa. — Dessin de J. Lavée, d’après une photographie de Reitlinger.
Il y avait une fois, dans un joli petit hôtel de la rue de Verneuil, un marquis, une marquise, une soubrette et un ara. Un philosophe fréquentait l’hôtel en qualité de familier.
Le marquis était joueur ; selon qu’il était en veine de gain ou de perte, il était brusque ou aimable avec la Tome XLIII. - Février 1875.
j marquise. Par une conséquence toute naturelle, les jours I où monsieur avait été brusque avec madame, madame,
I qui était d’un caractère faible et vain , rudoyait Marton , qui rendait la vie dure au malheureux ara. Les jours où M. le marquis avait été aimable avec M"'® la marquise, madame était charmante avec Marion , et la comblait de
petites confidences et de menus cadeaux ; Marton, de son côté, appelait l’oiseau petit migno)! , et lui prodiguait les gimbleltes et le vin sucré.
L’ara, oiseau de grande apparence et de peu de cervelle, ne savait plus sur quelle patte danser, ni quelle conduite tenir. Rêveur sur son perchoir, il se demandait pourquoi madame, qui l’avait accueilli avec une véritable frénésie de tendresse, l’avait peu à peu négligé et même dédaigné, au point de le reléguer dans l’antichambre; pourquoi Marton le traitait tantôt comme le dernier des perroquets gris, tantôt comme le plus brillant représentant de la race fastueuse des aras. Ses notions sur le bien et le mal, sur le juste et l’injuste, se brouillaient dans sa tête biscornue. 11 perdait peu à peu de vue les bons principes d’éducation qu'il avait reçus de ses premiers maîtres. Il en vint à conclure de ses observations de chaque jour que la race humaine est une race capricieuse, sur l’amitié de laquelle un ara qui se respecte ne peut faire aucun fond ; que puisque tout le monde agissait par fantaisie avec lui, il pouvait agir par fantaisie avec tout le monde. « Ce n’est pas déjà si difficile, se dit-il pour conclure, de s’abandonner à l’humeur du moment. »
A partir de ce jour-là, il cessa de se contraindre. Maintes fois il tourna le dos aux avances de Marton, et répondit à ses agaceries par les plus gros mots de son répertoire. N’étant point prisonnier sur parole, et ayant secoué tous les scrupules qui, autrefois, mieux que sa chaînette, le retenaient au perchoir, il profita, chaque fois qu’il le put, de la moindre négligence de Marton pour faire des escapades et de folles équipées.
ün jour, il entra dans le boudoir de madame et fit tressauter dans sa corbeille de satin blanc le bichon favori, en imitant avec trop d’art l’aboiement brutal d’un gros mâtin en colère. Madame tomba en faiblesse, sans négliger toutefois de sonner Marton pour expulser l’intrus. Trois grands jours madame eut ses vapeurs et fut entre la vie et la mort, du moins à ce qu’elle a raconté depuis.
ün autre jour, il salua d’un rire narquois M. le marquis au moment où il descendait le grand escalier, son lampion sous le bras, secouant d’un geste délicat quelques grains de tabac épars sur la dentelle de son jabot. M. le' marquis, superstitieux comme tous les joueurs, regarda le salut mal-appris du petit mignon comme un sinistre présage. Quoi qu’il en soit, il perdit de grosses sommes, et s’en prit à madame, qui s’en prit à Marton, qui s’en prit à l’oiseau, qui lui tourna irrévérencieusement le dos et se demanda à haute voix « s’il avait bien déjeuné ! » Cette simple question qu’il se faisait à lui-même, par une vieille habitude, lui rappela aussitôt qu’il n’avait pas déjeuné du tout, et que Marton l’avait fort négligé.
Jadis (et j’entends par jadis l’époque où il était encore un perroquet bien élevé), il se serait résigné à attendre, ou, dans tous les cas, il aurait demandé poliment à manger.
Dans l’état d’esprit où il était, il trouva beaucoup plus simple de se servir lui-même. Il sauta donc lourdement sur la table de la salle à manger, au grand détriment de la vaisselle, et gauchement se percha sur un pâté de Chartres à peine entamé.
Marton accourut au bruit ; elle demeura d’abord muette d’horreur, et, quand elle eut enfin recouvré la parole, s’écria : « A has ! odieuse bête ! »
Entre les deux termes petit mignon et odieuse bête! la différence est cruelle et faite pour indigner un cœur bien placé. Un seul petit mot d’amitié eût décidé l’oiseau à des^ cendre, d’autant plus qu’il était en équilibre instable sur le pâté de Chartres, et par conséquent fort mal à son aise. En présence d’une injure, son cœur de perroquet s’endurcit; s’il eût été un kakatoès au lieu d’être un ara, je
ne doute pas que sa huppe ne se fût hérissée d’horreur. Il prit son air le plus froid et le plus insultant, et répondit en faisant une pirouette assez gauche : Tarare , pompon !
Marton fit deux pas en avant, l’oiseau se mit sur la défensive; elle fronça les sourcils, il ouvrit le bec ; elle leva la main, il étendit ses ailes pour parer le coup.
Que serait-il arrivé? Nul ne le sait, car les deux adversaires étaient possédés d’une rage aveugle.
Le philosophe entra, et d’un coup d’œil vit à quel point critique les choses en étaient venues. Marton, honteuse d’être surprise par un philosophe dans un accès de colère, baissa aussitôt la main. L’oiseau replia ses ailes, et se rengorgea en marmottant je ne sais quelles injures.
— Petit mignon ! dit le philosophe, soyons sage, mon bon ami; venez ici.
Et il lui tendit résolùment son poing fermé.
Après une courte hésitation, l’ara sauta lourdement sur le poing du philosophe, s’y carra fort à sou aise pour narguer Marton, et, lui jetant de son gros œil rond un regard de bravade, il se mit à imiter la trompette.
— Cette bête-là nous fera tous mourir de chagrin ! s’écria Marton en portant son petit tablier à ses yeux et en essayant de sangloter.
— Juste retour, Marton, des choses d’ici-bas 1
dit le philosophe en souriant. Petit mignon est juste ce que vous l’avez fait ; il pratique ce que vous lui avez appris; il se conduit comme vous l’avez élevé à se conduire.
Il ajouta entre ses dents ;
— Quand je dis « vous », j’entends non pas vous seule, mais votre maître et votre maîtresse. J’ai essayé de vous parler à tous raison et philosophie. Vous avez été tous plus fous les uns que les autres ; le moins fou des quatre, c’est encore l’oiseau.
En qualité d’ami de la maison , il avait maintes fois , voyant ce qui se passait, essayé de prêcher la sagesse. M. le marquis lui avait tapé familièrement sur l’épaule, et lui avait dit ; « Connu; à d’autres! » M”® la marquise, à chaque tentative du philosophe, avait bâillé derrière son éventail et s’était plainte de ses vapeurs. Marton avait froncé son petit nez, et avait répondu d’un petit ton d’humilité tout plein d’impertinence « quelle était trop bête, et qu’elle n’entendrait jamais rien à la philosophie. »
L’oiseau seul avait bien pris les avances de l’ami de la sagesse, et, voyant qu’il était d’humeur toujours égale, il s’était décidé à lui accorder d’abord sa confiance, ensuite son amitié.
Le philosophe, en remettant son ami sur son perchoir, se mit à ricaner en faisant allusion à des gens qui commencent par mal élever leurs enfants et se plaignent ensuite avec amertume de ce que leurs enfants sont mal élevés.
L’oiseau comprit-il l’allusion? En vérité, je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’il se mit à rire à gorge déployée.
HISTOIRE
d’ün homme qui n'a jamais rien vu.
Suite. — Voy. p. 2, 10, 30, 37.
Dans tout cela, qu’étaient devenus mes projets de voyages? Mes projets de voyages? ils ne furent pas seulement abandonnés ; ils furent. Messieurs, complètement oubliés. . .
Jamais je ne m’étais senti attaché au cher village par des liens aussi puissants qu’après le petit épisode raconté dans les trois précédents chapitres.
Un an seulement après cet épisode eut lieu notre mariage. Je ne dirai pas quels bons jours nous avons passés ensemble ci nos cultures toujours mêlées d’étude. Mêlées d’étude? Ne serait-il pas plus juste de dire que notre vie était une étude incessante? Quel livre, en eflét, que celui de Nature à qui sait le tenir ouvert sous ses yeux! Florine prit très-bien les habitudes de la vie rustique; c’était elle qui maintenant, dans le char aux légumes, aux fleurs et aux fruits, traîné par Aristote, m’accompagnait au marché.
Le beau-père, M. Berthais, qui était lui-même originaire de la campagne , avait eu le rare , le très-rare bon sens de conserver à sa famille les habitudes agrestes. Florine n’avait jamais été mise en pension , ce qui ne l’avait pas empêchée de recevoir, entre son père et sa mère, une bonne instruction, dont avaient fait partie les soins du ménage. Il n’y avait point de domestiques chez son père, les enfants et la mère vaquaient aux soins du ménage. Le jardin et le petit verger, à la campagne , étaient soignés par toute la famille.
Florine avait été ainsi, dès la naissance, préparée pour le genre de vie que nous devions avoir ensemble.
XXYIl
Lorsque j’épousai Florine, je me sentais pour elle une affection qui me semblait ne pouvoir jamais devenir plus profonde. Quel enfantillage! Est-ce qu’alors je la connaissais? est-ce qu’alors je devinais l’entrain, le courage, le dévouement complet, la gaieté même qu’elle mettrait à partager ma tâche? est-ce qu’alors je savais à quel point elle enchanterait et sanctifierait ma vie?
Une année entière devait suffire à peine à me le faire soupçonner.
Et, même au bout de cette année, étais-je bien à même d’apprécier ce cœur d’or? Que sait-on d’une femme qui n’a pas encore été mère?
XXtflII
Il est nécessaire que je retourne ici de quelques pas en arriére, afin d’exposer deux circonstances indispensables à l’intelligence de ce qui doit suivre.
Valentin, notre voyageur Valentin, voyageait toujours ; mais du Caire, où nous l’avons laissé, il était revenu à Londres, préparer, avec son négociant naturaliste, de nouvelles excursions; et c’est à Londres qu’une lettre de moi l’avait informé de mon mariage. Il allait, le lendemain, s’embarquer pour Bombay, et de là pénétrer, s’il le pouvait, jusque dans la haute Asie, en vue surtout d’en rapporter des lépidoptères.
lout occupé des préparatifs de ce nouveau départ, il ne m écrivait qu’un mot en toute hâte pour nous dire, à ma femme et à moi, la part qu’il prenait à notre bonheur. Il ne désespérait pas, ajoutait-il, d’en être bientôt témoin ; car, après cette course en Asie, il comptait rentrer en France, et peut-être s’établir tout prés de nous, au village natal; car lui aussi eût bien voulu se créer -une famille, et même il me chargeait de trouver pour lui, comme je l’avais fait pour moi, une femme excellente.
Son idéal, en ce moment, disait-il, était de revenir vivre avec nous du fruit de son jardinage, auquel ne s’ajouterait pas sans avantage le revenu du petit capital qu’il s’était acquis, en dépit du proverbe :
Pierre qui roule N’amasse mousse.
Cette perspective de réunion et de vie en commun avec un ancien camarade m eût causé une grande joie, si je n’avais pensé que peut-être il en serait des projets de retraite de Valentin comme il en avait été de mes projets de voyage.
J’ai dit que deux circonstances devaient être indiquées ici, pour l’intelligence de ce qui va suivre. Je viens d’exposer la première; voici la seconde ;
M. Berthais occupait, on l’a vu, dans notre village, une maisonnette où, chaque année, avec sa famille, il venait passer les vacances. Mais à quoi bon celte maison maintenant? la nôtre, à Florine et à moi, n’était-elle pas assez grande pour toute la famille ?
En conséquence, il fut convenu que beau-père, bellemère et beau-frère, auraient chez nous, désormais, leur maison de campagne.
Celle qu’ils occupaient auparavant fut remise à son propriétaire; mais M. Berthais trouva lui-même, pour l’habiter, un nouveau locataire. C’était un de ses amis, vieux journaliste, fatigué de luttes et de polémiques, qui se décidait à vivre en saint Antoine. 11 s’appelait M. Soufllanbise, approchait de la soixantaine, et n’avait jamais été marié, en vue, disait-il, de simplifier sa vie. Homme d’esprit et d’une grande droiture, mais agacé d’abord, pu>is aigri par la vie batailleuse, il commençait de tourner à la misanthropie.
L’étude et le travail eussent pu le « remettre en nature » , comme dit si bien Rabelais ; mais il en avait perdu le goût. Il ne voulait plus que deux choses ; se reposer et passer agréablement le temps.
On verra, par la suite, comment il y réussit.
En attendant, comme c’était un fort honnête homme, instruit et aimable malgré son dégoût du monde, nous nous liâmes avec lui, et peu de jours se passaient sans qu’il vînt quelques instants nous voir au jardin; et souvent, le dimanche, soit chez lui, soit chez nous, on se réunissait à dîner.
Qui avait eu, dans tout ça, un grand désappointement? C’était ma tante Michu, laquelle avait avait fait, quatre mois à l’avance, des préparatifs pour me recevoir, et qui tout à coup avait appris qu’au lieu di^ me mettre en voyage, je me mettais en ménage.
La bonne femme, cependant, ne me garda pas rancune ; car, bien que je fusse riiéritier naturel de tous ses biens, meubles et immeubles, elle m’institua par testament son légataire universel, me chargeant de servir une rente viagère à Perpétue, sa domestique, qui, presque aussi vieille quelle, l’avait servie vingt ans. -
Le chien, le chat, les poules, quatre tourterelles, un poisson rouge, onze ruches d’abeilles, nous étaient légués, à Florine et à moi, pour être par nous hébergés, nourris, soignés jusqu’à leur mort naturelle. Les poules seules étaient exceptées de cette clause, et nous en pouvions disposer absolument. Pauvres poules !
Quant au mobilier, il devait être partagé entre Perpétue et nous. Mais ma tante, pour le partage, s’en remettait à ma loyauté, avec injonction à Perpétue d’accepter sans réclamation d’aucune sorte la part qui lui serait faite. !
Confiant à mon tour en la loyauté de la vieille servante, je lui laissai, sa vie durant, l’usage du mobilier complet et celui de la maison qui appartenait à ma tante. Aussi quelles révérences m’a faites, sa vie dtirant, la bonne Perpétue ! et quels soins elle a pris pour conserver intact le mobilier et même pour l’améliorer !
Ce qu’il y avait d’original dans le testament de ma tante Michu, pour bien le comprendre, il faut savoir ceci :
Ma tante, malgré ses soixante-douze ans, vivait d’un
petit commerce d’œufs et de beurre, heureusement assez lucratif ; car, en dehors de ce commerce, elle ne possédait, avec sa maisonnette, que six cents francs de rente tout au plus. Or je devais servir à Perpétue une rente de douze cents livres. Ma tante avait donc voulu que sa domestique fût, après sa mort, plus riche qu’elle-même (au moins quant au revenu), et c’était moi, l’héritier de la nue propriété, qui devais suppléer à ce qui eût manqué à la pauvre vieille..
Quoi de plus équitable qu’un tel arrangement !
ha suite à une prochaine livraison.