‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 36 sur 712 · A G ANC ALE · texte numérisé non relu

A G ANC ALE

Ce léger coquillage, que vous tenez entre vos doigts, va procurer à votre sens du goût une jouissance délicate d une seconde : ne vous dit-il rien de plus? peut-être non ! Mais que de souvenirs il éveille dans l’esprit du voyageur ! Il le transporte dans la petite ville de Gancale, d’où le regard embrasse un si vaste horizon ; sur ce rocher à peine haut de 50 mètres, et plus célèbre cependant que des milliers

de monts superbes, sans nom et sans histoire, épars sur le globe. En bas, voici le port de Cancale, le village de la Houle, presque aussi populeux que la ville. Là se succèdent à toute heure des scènes d’étude qui intéressent aussi bien l’artiste que le savant : c’est là que M. Eugène Feyen a vu cette longue procession de jeunes femmes et de jeunes filles, rapportant des bateaux ce que la drague a moissonné au fond de la mer. Il y a du charme dans cette scène villageoise , et le regard se repose avec plaisir sur ces sveltes et sereines figures se mouvant, non sans une grâce qui n’a rien d’affecté, dans ce beau cadre du ciel et de la mer que dorent les douces lueurs d’un soir d’automne. L’artiste n’eût peut-être pas trouvé sur ce rivage, il y a quinze ou vingt ans, une inspiration aussi

Les Cancalaises au retour des bateaux, tableau d’Eugène Feyen. — Dessin de Sellier.

heureuse. Vers ce temps, les pêcheurs ne ramenaient souvent au port que des bateaux vides. L’inquiétude attristait leurs familles : les bancs se dépeuplaient. On accusait les ennemis naturels de l’huître, l’hermelle, ver à sang rouge, le bigorneau perceur, l’anomie ; mais il fallait bien reconnaître que le plus terrible ravageur des bancs était cet impitoyable couteau de la drague, qui, raclant brutalement le fond de la mer, arrache tout ce qu’il y rencontre, ou envase et fait périr les jeunes mollusques, espoir des pêches futures. On dut songer sérieusement à prévenir la ruined’une industrie si précieuse. Un savant, M. Coste (*), proposa d’emprunter aux anciennes traditions les moyens de repeupler les bancs, en pavant le fond des baies d’écailles d’huître ou en y coulant des fascines pour aider la semence ou le « naissain » à s’y fixer. On eut aussi recours à des règlements plus sages sur le mode et sur les saisons de pêche, sur les coupes réglées des exploitations par zones successives. A Cancale, toutes les huîtres qui n’ont pas la taille déterminée par les règlements sont réservées pour O Yoy. t. XXII, 18.54, p. 199; t. XXXVll, 1869, p. 388; etc.

être élevées dans les parcs et les étalages. Grâce à ces divers moyens, on espère arrêter le déclin des bancs.

Certes, il y a sur la terre et dans la terre, dans l’air, dans les fleuves et les mers, plus de richesses qu’il n’en faut pour servir à l’alimentation de tous les habitants du globe ; mais elles se répartissent entre eux inégalement , en proportion de ce qu’ils ont de culture intellectuelle et morale. La paresse et l’ignorance ne s’enrichissent guère ; l’imprévoyante cupidité dissipe et détruit; le travail intelligent et prudent sait seul, non-seulement s’approprier les biens naturels, mais encore les conserver et les accroître.

HISTOIRE

d’un homme qui n’a jamais rien vu.

Suite. — Voy. p. 2, 10, 30.

Ah! la belle rumeur quand on sut, au pays, mes projets de voyage! Du reste, je ne tardai pas à les propager moi-même par mes préparatifs de départ. Jamais voyageur

n’avait pris à l’avance de telles dispositions. Lambert, préparant son expédition au pôle nord, a dû certainement être moins affairé, moins agité.

D’abord, il fallut chercher dans toute la contrée un artiste capable de faire des béquilles comme on n’en avait jamais vu, légères, solides, élégantes. J’en voulais deux paires, dont une de rechange en cas d’accident; mais j’en commandai quatre chez quatre menuisiers différents, afin de choisir dans ces quatre les deux plus belles paires.

Je dessinai moi-même le plan de deux malles monum.entales; sur quoi l’on se figura que j’allais me livrer aux pérégrinations les plus fantastiques. Manteaux, sacs de voyage, arrivaient de tous les côtés, ainsi que les coiffures les plus impénétrables au froid, à l’air, à l’eau, au soleil. Je n’avais qu’un pied à chausser, vous le savez, mais pour ce pied il me fallut des houseaux à désespérer saint Crépin. N’en trouvant pas dans le département d’assez solides, d’assez propres, d’assez chauds, j’en fis venir de Paris.

Je fis venir de Paris également des cartes de géographie, des plans et indicateurs de chemins de fer, des guides Jeanne pour la France, la Suisse, l’Italie.

Une vieille tante qui habitait à vingt lieues de chez nous, informée de cette soudaine ardeur, m ’envoya vitq une invitation de l’aller voir, voulant, disait-elle, profiter de mes dispositions qui peut-être ne dureraient guère.

J’assurai cette bonne tante que ma résolution était inébranlable, et qu’à l’automne elle pouvait compter sur moi.

La nuit, dans mes rêves, je me retrouvais avec mes deux jambes. Il me sembla même plusieurs fois que je planais dans l’air avec des ailes, comme les oiseaux; ou bien des béquilles fées m’emportaient à travers l’espace.

Voyages, navigations lointaines, étaient l’unique sujet de mes conversations et de mes réflexions. Nul héroïsme n’égalait à mes yeux celui des investigateurs de pays inconnus. Il n’existait plus pour moi qu’un seul genre de littérature, celle des voyages.

Et pourquoi ne me ferais-je pas, moi aussi, une réputation dans ce genre? Il n’est pas nécessaire pour cela, me disais-je, de parcourir les cinq parties du monde. Chapelle et Bachaumont se sont illustrés par une promenade dans le midi de la France ; Xavier de Maistre s’est acquis plus de réputation encore par son Voyage aulour de ma chambre; je pensais aussi au Voyage sentimental de Sterne, et me promettais bien de raconter aussi mes pérégrinations, qui peut-être ne s’arrêteraient pas au programme tracé par Valentin. Je me sentais maintenant prêt à aller, aller... j’eusse pris, je crois, ma course à cloche-pied.

Je lus, vers cette époque, la correspondance de Victor Jacquemont; cette correspondance m’enchanta; j’en fis des extraits comme quelqu’un qui se fût disposé à visiter lui-même Cachemire et Lahore. Immédiatement après Jacquemont, et pour comparer entre eux les deux récits, je lus le voyage de Dernier, qui précéda Jacquemont de deux siècles dans ces contrées. L’histoire si bien racontée de l’empereur Aureng-Zeyb me mit en plein rêve, et je me crus, moi aussi, devenu médecin de cette majesté. Je le (ou la) rajeunissais comme Jacquemont, depuis, a rajeuni Runjeet-Sing, tant et si bien s’étaient confondus et mêlés dans ma cervelle tous ces souvenirs d’Orient.

Le jardinage, véritablement, souffrait un peu de tous ces projets, et plus d’une fois je négligeai ou d’arroser, ou de tailler, ou de repiquer à temps.

Et puis, l’esprit d’initiative n’était plus aux occupations horticoles. J’étais tout à mes voyages. !

j Valentin m’avait écrit une nouvelle lettre, m’engageant plus que jamais à partir. Ma tante, de son côté, renouvelait son invitation à la venir voir.

L’automne approchait; nous étions en septembre. Les cueillettes en tout genre touchaient à leur fin. Mais il était arrivé que, mes préparatifs ayant été faits si longtemps à l’avance, j’avais eu, dans les derniers temps, à m’occuper beaucoup moins de mon voyage. Il y eut donc des jours où, tout naturellement , j’y pensai moins aussi. Dans ces jours-là, si je n’étais pas très-occupé de mes cultures ou de mes élevages, je me sentais inquiet, incertain, flottant dans l’irrésolution et le vague, ce qui parfois me rendait fort triste. Au contraire, je reprenais la gaieté quand je me trouvais occupé, je dis occupé manuellement ou des affaires rustiques, ou des préparatifs du départ.

Un certain dimanche que je m’en étais allé à plus de cinq cents mètres de mon ermitage, et que je me promenais seul, à mi-coteau, le long d’une hêtrée, je m’assis tout pensif au soleil, près d’un fourré de genévriers et de houx. Une jolie scabieuse balançait près de moi sa mélancolique fleur bleue. Le grillon, sous l’herbe, faisait retentir ses cymbales. L’air était embaumé du parfum des fruits; les oiseaux chantaient ; les bestioles de toute espèce circulaient dans l’herbe.

Ravi et comme en extase devant ce spectacle de la vie universelle, je regardais, j’écoutais... Une voix jeune, pure, charmante, se fit soudainement entendre derrière le buisson de houx. Cette voix chantait une chanson dont chaque parole eut son écho au plus profond de mon cceur.

Viens , m’ont dit vingt chars rapides ;

Le feu nous pousse à travers Bois épais, cités splendides.

Monts et prés, champs et déserts.

Faisant honte aux hirondelles,

Tu croiras, sur nos essieux.

Que la terre a pris des ailes Pour passer devant tes yeux.

Viens, me crie un beau navire.

Voir l’homme en tous les climats,

Voir en germe quelque empire,

Des ruines voir l’amas.

Par un caprice de l’onde.

Tu peux, voguant avec moi,

Ajouter un nouveau monde A ceux dont le nôtre est roi.

Des astres je sais la route ;

Viens, dit un aérostat;

Monte à la céleste voûte,

Pour en juger mieux l’éclat.

Sur maint problème à résoudre,

Dans mon vol audacieux,

Viens, au-dessus de la foudre.

Sonder l’abîme des cieux.

— Partez tous. Ici je reste.

Heureux d’un monde borné ;

D’oiseaux, de fleurs, monde agreste.

D’ombrages environné.

Quand la nuit étend son voile,

Et qu’au ruisseau transparent Vient se mirer une étoile,

Oh ! que l’univers est grand !

Aussi vite que je pus, j’allai regarder derrière le buisson... j’y trouvai un grand collégien occupé à cueillir des champignons.

Ce n’était pas, pour sûr, ce collégien qui avait chanté. Je m’en aperçus bien lorsque je l’entendis me saluer d’une voix rauque et me dire :

— Je vous connais. Monsieur, je suis presque votre voisin, et l’on m’a dit dans le pays que vous vous occupiez

de botanique. Serait-ce une indiscrétion de 'vous demander si vous avez fait une étude particulière des champignons?

Je répondis que je connaissais à peu près les grosses espèces indigènes, mais que c’était tout.

— Eli bien, dit-il, nous pourrons nous entendre : j’en suis cà mes débuts, et, si vous le permettez, j’irai quelquefois vous demander de m’aider pour la dénomination et le classement...

— Très-volontiers, mon jeune ami, si, ne vous connaissant pas, je puis...

— Oh! pardon. Monsieur 1 Je suis le fds de M. Berthais, professeur de mathématiques au collège Chaptal. Mon père a loué tout récemment une maisonnette dans ce village, pour y venir chaque année passer les vacances loin de Paris. Nous y voihà installés depuis un mois, et comme j’aime la hotanique, et que 1 automne est le printemps des champignons...

— Mais on chantait tout à l’heure près de ce buisson.

— Vraiment oui; c’était ma sœur Florine, qui se plaît à courir avec moi dans la campagne. La voici là-bas sous les hêtres, occupée à ranfasser les plus belles faînes pour une collection de fruits que nous faisons ensemble.

— Mademoiselle votre sœur chantait une bien jolie chanson.

— Ah! oui, la chanson des Vo^jages, de Béranger. C’est mon père, ami du chansonnier, qui la lui a fait apprendre.

Florine, un instant après, vint rejoindre son frère; c’était une belle fille de dix-neuf à vingt ans. Je saluai, honteux, le croiriez-vous, et rougissant de ma jambe absente, comme j’eusse rougi d’une faute qu on eût pu me reprocher; puis je les vis l’un et l’autre reprendre en courant le chemin de la maison paternelle.

Voilà, lecteur, comment je vis, pour la première fois, celle qui a bien voulu devenir la femme du malheureux infirme.

A l’heure où j’écris ceci, nous sommes mariés depuis , vingt-quatre ans; sept enfants sont nés de notre union. Six vivent, et tous avec deux jambes! le plus jeune a douze ans et l’aîné vingt-deux.

Bien des événements se sont passés depuis cette époque, et cependant rien ne m’a fait oublier cette première entrevue.

Comment se fit notre mariage? De la façon la plus simple. La famille Berthais était une famille excellente : le père et la mère, à cause de leur fils qui m’avait pris en affection, m’accueillirent avec bonté, avec cordialité. Je m’habituai à eux, ils s’habituèrent à moi; 1 estime devint réciproque; nous avions d’ailleurs, de part et d’autre, le goût de l’étude.

Vingt-neuf ans, c’était mon âge, et vingt-deux celui de Florine, au moment de notre mariage.

Je reprendrai les choses en détail dans un instant; mais tout de suite je peux dii’e que la paix n’a pas été un seul jour sérieusement troublée dans notre pauvre famille. Je dis pauvre famille à tort, puisque jamais il n’y eut maison plus riche de sérénité et de gaieté que ne le fut la nôtre.

La suite à la prochaine livraison.

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