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LES PÉNITENTS

Pénitents de Limoges (costumes exposés en 1814 dans le Musée historique du costume) Dessin de Sellier.

Les treizième et quatorzième siècles, si profondément troublés par les prétentions du saint-siège à l’encontre de l’autorité souveraine des princes chrétiens et par la résistance de ceux-ci, furent une époque florissante pour les confréries de pénitents, associations religieuses de laïques réunis, disent leurs statuts, dans un but de prière en commun et d’œuvres de charité.

Cent ans auparavant, l’enseignement d’Abailard, la prédication d’Arnaud de Bresse et l’exemple du Lyonnais Pierre Valdo, fondateur de la secte des Yaudois , avaient introduit dans le monde le principe de libre examen et l’esprit de controverse; ces deux promoteurs des luttes sanglantes qui aboutirent à la Réforme , multiplièrent le nombre des opposants confondus sous le nom d’hérétiques. L’Eglise catholique, se jugeant menacée, favorisa, provoqua , pour ajouter à ses forces , la création de corporations pieuses et d’établissements religieux. De toutes parts on érigea des abbayes, on bâtit des monastères que l’ardeur d’un infatigable prosélytisme peupla de moines et de religieuses de toutes les couleurs. A ces auxiliaires du clergé régulier, liés comme lui par des vœux éternels, se joignirent, comme ces corps de partisans qui servent dans nos armées sans en faire officiellement partie, des troupes de fidèles se recrutant elles-mêmes dans toutes les classes de la société. Bourgeois, paysans, gens de métier, se groupèrent en compagnies. Ces groupes, placés chacun sous l’invocation et 1a bannière d’un saint différent , prirent la dénomination de confréries.

Pour ne parler que de celles qui s’établirent en France, Tome XLIV, — Jaxvier 1876.

il y en avait à Lyon , à Avignon , dans le Languedoc et le Dauphiné. La première de toutes, qui dut, suppose-t-on, sa création à la terreur superstitieuse de l’an 1000 , fut fondée à Péronne au commencement du onzième siècle.

Nées beaucoup plus tard, les confréries de pénitents de Limoges ne furent pas moins célèbres. Celle des pénitents noirs de Sainte-Croix eut pour fondateur un ecclésiastique nommé Bernard Bardon de Brun , auteur d une tragédie intitulée ; Saint Jacques. En 1596, il voyait représenter son œuvre théâtrale à Limoges par les élèves du collège des Jésuites; deux ans plus tard, 1 évêque Henri de la Martonie approuvait les statuts que l’auteur tragique avait fait adopter par ses pénitents noirs. Le rescrit épiscopal est à la date du 10 septembre 1590. A la confrérie due à l’initiative de Bernard Bardon de Brun , quatre vinrent successivement s adjoindre qui étaient, ainsi que l’écrit M. Laforest, « comme les branches d une même famille. » Chacune des cinq corporations avait sa couleur particulière à laquelle on attachait un sens symbolique. 11 y avait les pénitents noirs, dont la robe figurait la tristesse du Calvaire ; celle des hleus, 1 azur du ciel des Thébaïdes; celle des Uancs, l’innocence de la vie chrétienne ; celle des gris , les salutaires rigueurs de la pénitence; enfin, la robe couleur feuille morte rappelait les tristesses de la solitude où Madeleine alla cacher ses pleurs et expier ses péchés.

Ces confréries étaient dites voilées, à cause du vêtement dont les pénitents se voilaient la face. Ce vêtement, nommé sac de la pénitence, ou vulgairement cagoule, avait , en

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effet, la forme d’un sac renversé, tombant jusqu’aux pieds, terminé en pointe par le haut et percé de deux trous à la hauteur des yeux.

Suivant les prescriptions de leurs statuts, les confrères devaient paraître aux cérémonies publiques sous le sac de la pénitence, une torche à la main et pieds nus ; ils avaient en outre pour devoir d’enseigner les commandements de Dieu aux gens de leurs maisons et aux ignorants; le jeûne leur était imposé le dernier vendredi de chaque mois.

' Les confrères devaient aussi visiter et assister les pauvres , les malades et les prisonniers. A la mort d’un membre de la confrérie , le défunt était exposé vêtu de 1 habit de pénitence, la face découverte et les pieds nus, puis porté à l’église et au cimetière par six de ses confrères.

Malgré 1 article des statuts qui donnait une place aux pénitents dans les cérémonies publiques , ce ne fut qu’en 1643 qu’ils firent pour la première fois, à Limoges, partie de la procession de l’octave de la Fête-Dieu, encore le droit de s’y montrer sous l’habit réglementaire et d’y promener leurs bannières leur fut-il contesté par les magistrats siégeant au présidial. Les pénitents protestèrent; un arrêt du Parlement les renvoya devant le conseil dû roi ; enfin l’évêque intervint et obtint un jugement qui déclarait les décisions du présidial abusives et attentatoires à l’autorité ecclésiastique. Grâce à ce jugement, les pénitents continuèrent à assister en corps aux processions de l’octave du Saint-Sacrement.

Une nouvelle confrérie fut autorisée, en 1661, à Limoges : celle des pénitents de la charité, sous le titre de Jésiis souffrant. Les membres de cette nouvelle Corporation avaient adopté la robe couleur pourpre. Ils avaient pour mission spéciale d’assister les misérables les plus délaissés, les prisonniers et les condamnés à mort. A la nouvelle d’une condamnation à la peine capitale , la confrérie nommait douze visiteurs. Ceux-ci, couverts du sac de la pénitence, parcouraient la ville et quêtaient par les rues des aumônes destinées à adoucir les derniers moments du condamné et tà faire prier pour lui.

, Le premier condamné à mort qui fut assisté par les pénitents pourpres était, dit Pierre Mesnager, « un simple homme de Saint-Julien qui, lors de leur établissement, avait déjà commencé la mauvaise affaire de sa condamnation. »

C’était dans cette confrérie, assure-t-on, à qui s’offrirait pour remplir l’office le plus rebutant, le ministère 1e plus douloureux. Ainsi , le droit de détacher le supplicié du gibet, de l’ensevelir dans le suaire, était mis à l’encan et adjugé au plus haut enchérisseur.

Mais cette charitable émulation était-elle universellement pratiquée par les confrères de la pénitence, et confrérie ne fut- il pas parfois synonyme de frairie? On lit dans l’Estoile que certain moine nommé le Poncet, prêchant à Notre-Dame, dit en chaire ; « J’ai esté averti de bon lieu quhier au soir, vendredi, jour de la procession, la broche, où rôtissait un gros chapon , tournait pour ces bons pénitents. Ah! malheureux hypocrites, vous vous moquez donc de Dieu sous le masque, et portez pour contenance un fouet à votre ceinture ; ce n’est pas là, de par Dieu , où il faudrait le porter ; c’est sur vostre dos et vos épaules, et vous en étriller très-bien. Il n’y a pas un de vous qui ne l’ait gagné très-bien. »

L’Estoile nous apprend que le lendemain de ce prône audacieux, le roi fit emprisonner le Poncet. Il faut ajou- ^r que ceci avait lieu en 1585, et que le roi, qui avait nom Henri, était au nombre des pénitents blancs qui se régalèrent d’un chapon rôti , le vendredi 25 mars, au sortir de la procession.

LES ENNEMIS DES LIVRES

LES ÉCOLIERS ENLUMINEURS. — CE QUE PEUT CAUSER DE DOMMAGES PÉCUNIAIRES UNE BOITE A COULEURS DE CIN- QUANTE CENTIMES. — LES MARQUES DE LIBRAIRES CO- LORIÉES. — UNE MANIE DE HENRI III.

Suite. — Voy. les Tables du t. XLIIl, 1875.

Petits et grands écoliers, les voilà juchés sur de grands fauteuils à lampas; armés de la boîte fatale, ils entourent un vieux bureau, meuble respecté d’une antique bibliothèque dont on leur a laissé l’entrée libre , parfois pour se débarrasser d’eux. — Regardez-les : ils passent déjà entre leurs lèvres vermeilles les pinceaux au moyen desquels ils vont accomplir leur œuvre d’iniquité. Ils sont heureux, nul surveillant incommode ne les viendra déranger; les éditions les plus somptueuses y passeront. — Leur conscience d’écolier n’est-elle pas , d’ailleurs , à l’abri de tout reproche? Que prétend-on faire, après tout, de ces vieux livres? La grand’mère n’a-t-elle pas dit de sa voix la plus engageante : Allez en haut, mes enfants, il y a assez d’images et de beaux portraits , ma foi ! pour vous faire passer la journée et pour vous distraire raisonnablement jusqu’à l’heure du dîner. Point de promenade au jardin, il fait humide; vous pourriez attraper froid... Paroles fatales, hélas! recommandations imprudentes. — Plût à Dieu qu’un beau soleil eût entraîné dans le parc cette bande turbulente qui ne cherchait qu’à tuer le temps! des livres d’une condition irréprochable, des éditions princeps , préservées durant des siècles uniquement par l’indifférence de leurs anciens propriétaires , ne seraient pas ouverts en un jour néfaste pour être déshonorés, parce qu’on a prétendu les orner d’une parure nouvelle.

Presque toujours, ces jeunes aquarellistes si bien intentionnés se saisissent, pour faire l’essai de leurs couleurs, des premiers ouvrages à figures qui tombent sous leurs mains ou dont les titres leur sont familiers. Heureux lorsqu’ils se contentent , par exemple , pour accomplir leurs méfaits, de certaines collections aujourd’hui fort chères qu’on avait jadis le tort d’abandonner à leur discrétion : telles, par exemple, que les quarante et un volumes du Cabinet des fées , avec figures d’Eisen ou de Moreau. Ce livre remarquable, qui monte aisément jusqu’à deux cents francs , rentre en quelque sorte, malgré son prix, dans leur domaine. Mais, saisis parfois d’une humeur vagabonde , entraînés aussi par un instinct de vie errante que développe immanquablement chez les lecteurs de douze ou treize ans le livre admirable de de Foë, ils s’en prennent aux Voyages les plus splendides, et malheur alors aux trésors bibliographiques que le seizième siècle nous a légués! — Voyez cet in-folio que l’un des plus robustes vient de saisir et d’étaler à grand’peine sur le bureau ; c’est l’un des plus beaux volumes de l’admirable collection connue sous le nom des grands et petits voyages, des frères Debry, exécutée de 1590 à 1634 en vingt-cinq parties , et que Martin Mérian , le célèbre graveur suisse, l’ami de Callot, a enrichie des œuvres de son précieux burin (Q. Les exemplaires les moins bien conservés de ce livre toujours cher ne se vendent jamais audessous de deux ou trois mille francs ; et lorsque la vente des bibliothèques qui le possèdent a lieu , on ne manque' pas d’établir la hauteur des marges que conserve chacun des volumes. Eh bien, voilà notre assemblée joyeuse qui

(') Nous reproduisons ici le titre in extenso de cette collection célèbre : Collectiones peregrinationum in Indiam orientalem et Indiam oeeidentalem xxv partibus comprehensœ. Opus ülustrahm .flguris œneis fratrum de Bry et Meriani. Francoforti ad Mœnum, 1590-1634, in-fol., fig. Un critique singulièrement habile, M. le Camus, a écrit un livre excellent, en 1802, sur cette rare collection.

promène hardiment le pinceau sur ces campagnes verdoyantes de la Floride ou de la Virginie qu’a esquissées en traits si fins le burin de Mérian. Voilà que les caciques d’Hispaniola sont tous revêtus du plus bel écarlate, et que les guerriers commandés par Ponce de Léon ont tous des armures azurées, simulant au gré des plus habiles le sombre aspect de l’acier dont le voyage d’outre-mer n’a point terni l’éclat. Tous les sauvages de Jean de Léry sont peints en vert ou bien en ponceau ! On est entrain de bien faire , on n’a point ménagé les couleurs ; ce qui valait mille écus tout à l’heure est tombé d’un millier de francs ; ce qu’on se fût disputé aux enchères n’aura plus, un jour de vente publique, que les dédains de l’amateur ! et l’ouvrage ne sera plus acheté, bien souvent, que pour compléter un exemplaire que l’on avait jadis mis au rebut. Peu de personnes savent aujourd’hui que lord Kingsborough , un des plus riches seigneurs d’Angleterre , a englouti une fortune énorme qui lui venait de ses pères , en publiant un ouvrage gigantesque en neuf volumes in-folio atlantique , dont quelques exemplaires imprimés sur grand papier se sont vendus jusqu’à quinze mille francs ! Ce splendide recueil est intitulé ; Antiquités do Mexique {Antiqiiities of Mexico) , et reproduit dans d’innombrables planches les peintures didactiques de plusieurs peuples à moitié barbares; ces figures, il faut bien le dire , sont parfois effroyables , mais bien souvent leur signification ressort de la valeur symbolique des couleurs dont elles sont marquées. On me parlait dernièrement d’un jeune gentleman de douze ans , qui s’était donné le luxe d’une matinée de deux mille guinées en changeant à son gré les couleurs de ces planches hors de prix , et que nul désormais ne pourra restaurer !

Toutes les bibliothèques abandonnées (nous désignons sous ce nom celles de quelques vieux manoirs) ne possèdent point des ouvrages d’une pareille valeur. Il y en a plus d’une, heureusement, qui garde de siècle en siècle les belles éditions des classiques, les trésors de la renaissance, qu’on croit naturellement à l’abri des fourrageurs échappés du collège. Ne vous y fiez point, parents trop débonnaires; rien ne peut arrêter, nous n’en avons que trop de preuves, le zèle de ces peintres fantaisistes. S’ils ne rencontrent pas d’images à colorier, ils s’en prennent aux marques typographiques des vieux imprimeurs , marques si fertiles en allégories (*) : ils ornent alors de leur plus beau vermillon l’ancre traditionnelle des Aides, le compas de Christophe Plantin, les lévriers de Jehan Ghèle, les beaux lapins de Symon de Colines; heureux quand ils ne maculent pas de bleu de Prusse, ou de gomme gutte, le Temps armé de sa serpe, qu’emploie toujours Jean Temporal, le savant libraire lyonnais! J’en ai connu un qui s’était pris d’un goût désordonné pour les vases brisés de Geoffroy Tory, l’imprimeur calligraphe de Bourges qu’a si bien reproduit Devéria , et surtout pour les bouquets en gerbe de Thomas Belot de Paris. Mais comment résister au plaisir d’enluminer de couleurs diverses le grand navire de Jean Garnerius, agité par la tempête?... il n’y a guère que la galère de maître Galiot Dupré dont on puisse lulopposer les effets pittoresques , de même que les sauvages de Pigouchet le disputeront toujours en agrément aux monstres ailés de Poncet Lepreux.

(*) Ces marques typopaphiques de nos vieux imprimeurs ue sont pas seulement un objet d’utilité ou de simple curiosité ; aux yeux d’un véritable amateur, il y en a plusieurs qui sont des plus remarquables au point de vue de l’art; on s’en convaincra en consultant le beau livre qu’un homme de bien et de savoir leur a consacré dans les dernières années de sa laborieuse carrière. 11 est intitulé simplement : Marques typof/raphiques , recueil de monogrammes , chiffres , enseignes , emblèmes, devises et fleurons des libraires et imprimeurs, etc. , par | L.-C. Sylvestre. Paris, 1833 et ann. suiv,, un épais vol. in-8. 1

Ajoutons à toutes ces causes de ruine , qui se renouvellent plus qu’on ne croit, les méfaits des autres siècles dont nous subissons les conséquences et dont naturellement il nous faut dire un mot; il s’agit cette fois d’écoliers de bonne maison , nous allions dire d’écoliers couronnés, si le terme n’était pas trop énigmatique. Il est toujours question d’enluminures ! Avez-vous remarqué parfois, dans de somptueux manuscrits ornés du quinzième et du seizième siècle , des vides faits au canif dans certaines pages, et déshonorant par une miniature absente certains volumes du plus haut prix? Après que l’invention merveilleuse de Gutenberg eut multiplié les livres, les manuscrits les plus somptueux, ceux que l’on acquérait parfois au prix d’une métairie, oit bien en payant une somme relativement considérable ,- furent beaucoup moins prisés que par le passé : le changement sur ce point fut subit. On délaissa ces beaux livres pour recourir aux chefs-d’œuvre de la typographie; moins consultés par les savants, objets d’un dédain mal déguisé, ils tombèrent parfois dans le domaine d’un monde dont nous signalons les méfaits. Les miniatures, les lettres ornées, tentèrent ceux qui les voyaient pour ainsi dire abandonnées. La tradition accuse Henri III de maints larcins de ce genre pour en orner de petites chapelles ou pour en former des reposoirs. Plus d’un Jehan Fouquet y a. passé sans doute ('), plus d’un Memling y a péri. Maintenant que ces livres vénérés sont réputés offrir, ce qu’ils offrent en effet, l’histoire de l’art au moyen âge et même durant la renaissance, le mal apparaît dans ses vraies proportions et fait maudire les auteurs inconnus de ces détestables pilleries, comme on eût dit au temps de Montaigne. Plusieurs personnages de la cour (de pareils livres ne pouvaient appartenir qu’à des grands seignenrs) imitèrent, dit-on, Henri III ; c’est ce qui explique bien souvent ces lacérations si douloureuses pour des yeux éclairés , alors que l’on essaye de reconstituer une histoire de l’art au moyen âge, dont ces splendides volumes sont, après tout, les uniques dépositaires.

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