‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 376 sur 712 · V. — l’influence du voisinage · texte numérisé non relu

V. — l’influence du voisinage

Il était impossible que mes parents n’eussent pas remarqué que leur apparition dans la rue venait d’interrompre tout à coup ma conversation avec un étranger : aussi m’attendais-je, en rentrant avec eux chez nous, cà subir un interrogatoire touchant ma nouvelle connaissance; pas un mot, cependant, ne fut dit à ce sujet. De ce qu’on ne me demandait rien, je n’en conclus pas que j avais le droit de ne rendre compte ni de ma conduite, ni de mes relations. Grâce à Dieu, la dissimulation n’était pas au nombre des défauts qu’on avait à me reprocher; donc, sans y être provoqué , dès que je fus assis à table, vis-à-vis de mon père et de ma mère, je leur racontai, sans en rien omettre, l’emploi et les incidents de ma première journée à Rouen.

Encore sous l’influence de la bonne impression que mon dernier entretien avec Justin Chanceux avait produite sué moi, je parlai de mon jeune voisin avec une animation qui ne m’était pas habituelle. A la façon dont ma mère se tenait penckée vers moi comme pour ne rien perdre de mes paroles, il m’était facile de voir que mon émotion l’avait pgnée ; je ne sus pas d’abord s’il en était de même quant à mon père , car il avait repris et rouvert son livre ; mais lisait-il attentivement? Je ne doutai plus du contraire lorsque, ayant tourné les yeux de son côté, je m’aperçus qu’il me regardait à la dérobée par-dessus son livre. Il paraissait à la fois surpris et satisfait de m’entendre parler de la sorte. Ceci m’encouragea à dire, en terminant mon récit ;

— Je suis bien aise d’avoir rencontré ce jeune homme, et maintenant j’aurais beaucoup de regret si l’on me défendait de le revoir.

Je lus une approbation dans les yeux de ma mère; mon père garda le silence; mais, pour lui, en pareil cas, se taire c’était aussi approuver.

L’heure fixée pour se mettre au lit étant venue , mon père donna ainsi le signal du coucher :

— II est temps que ceux qui ont bien employé leur journée aillent prendre du repos afin de pouvoir recommencer demain la même tâche; car on travaille demain, continua-t-il, en appuyant sur ses dernières paroles avec une intention qui ne pouvait m’échapper.

Puis, s’adressant à ma mère, de qui le regard soudainement attristé venait de se tourner vers moi, il ajouta :

— Gabriel sait bien que je ne dis pas cela pour lui.

Je ne fus pas insensible à ce reproche déguisé sous l’apparence d’une sécurité promise à ma paresse. Retiré dans ma chambrette, j’essayai de me distraire de la pensée qui m’obsédait en regardant au dehors. J’ouvris ma fenêtre et m’accoudai sur la barre d’appui. Il faisait nuit complète ; aussi loin que mes regards pouvaient plonger dans l’obscurité, je voyais poindre, çà et là, à travers les rideaux et les vitres , de pâles lumières aux étages supérieurs des maisons situées de l’autre côté de la rue. Mieux à portée de ma vue et surtout fortement éclairé, l’atelier de Justin fixa longtemps mon attention. La silhouette de mon voisin et celle de sa sœur cadette, dessinées sur le rideau blanc de la fenêtre, me traduisaient si bien leurs mouvements que j assistai, témoin invisible, à l’emploi de leur soirée. Lui, travaillait à son métier ; elle, assise devant la mêm.e table où je l’avais vue tantôt copiant au crayon une peinture, tenait un livre à la main et lisait évidemment à haute voix. De temps en temps, elle fermait le livre et me semblait interroger son frère. Celui-ci interrompait aussitôt

son travail et relevait la tête pour répondre à la question que sa sœur venait de lui adresser, et chacun ensuite reprenait son occupation.

Ainsi, longtemps après que mon père eut dit : «Il est temps d’aller reposer, car on travaillera demain » , on travaillait encore chez Justin Chanceux ! ,

La veillée se prolongea si avant dans la soirée, que toutes les lumières étaient éteintes dans notre voisinage quand je vis, à la faveur des "ombres portées sur le rideau, mes jeunes voisins quitter leurs sièges. La lectrice prit un bougeoir qu’elle vint présenter à la flamme de la lampe que lui tendait l’artisan , et je devinai le baiser fraternel au mouvement de leurs têtes se penchant l’une vers l’autre. Bientôt après, deux portes qui se faisaient face dans l’atelier s’ouvrirent en même temps , et derrière ces portes disparurent, chacune de son côté, la lumière de la lampe et celle du bougeoir. Je me trouvai en pleines ténèbres aussi bien à l’extérieur qu’au dedans; car, durant ma longue contemplation des silhouettes, ma bougie avait achevé de se consumer. Je ne restai pas davantage à ma fenêtre, le froid de la nuit m’avait saisi et le sommeil me gagnait. Je me dirigeai à tâtons jusqu’à mon lit. Si, la tête posée sur l’oreiller, je m’endormis aussitôt, du moins, j’emportai dans mon premier rêve le spectacle salutaire de cette laborieuse veillée.

Le lendemain, je me réveillai beaucoup plus tôt que le jour précédent. Cependant tout le monde était déjà levé à la maison quand je rouvris les yeux. Dès que j’eus repris possession de moi-même, ma première pensée fut pour mes parents, que j’entendais parler et marcher dans la chambre voisine ; mais mon premier regard se tourna du côté de l’atelier de Justin. La grand’mére, le frère, la sœur et les trois ouvriers, assis aux places qu’ils occupaient la veille, avaient commencé leur journée.

A Paris , dans notre rue silencieuse , bordée de vastes hôtels, je n’avais pas pu avoir l’idée d’une semblable activité à pareille heure.

J’étais depuis quelques instants accoudé sur l’appui de ma fenêtre, quand Madeleine entra chez moi; elle s’étonna de me trouver levé.

— Je vous croyais encore au lit comme hier, me ditelle, autrement je n’aurais pas manqué de vous appeler quand vos parents ont été prêts à partir.

— Ils sont partis! m’écriai-je.

— Sans doute; il est l’heure d’aller à sa besogne quand on est susceptible d’en avoir une. Moi, je vais à la mienne, poursuivit Madeleine en prenant son panier. Votre déjeuner est sur la table; n’oubliez pas en sortant de mettre la clef où vous savez.

Comme s’il lui avait été ordonné d’éviter mes questions, elle s’empressa de me laisser seul.

Ainsi que la veille, je me trouvai libre et avec le droit, non exprimé mais sous-entendu, d’user de ce temps de liberté selon ma fantaisie. J’eus bientôt fait d’expédier ce premier déjeuner; je n’avais pas encore achevé la dernière liouchée que j’étais déjà revenu à mon poste d’observation. Cette fois mon attente fut trompée, l’atelier était désert. Une horloge qui sonna me rappela que c’était vers cette même heure qu’avait eu lieu notre première rencontre avec Justin. Il m’avait dit qu’aux moments de repos son passetemps favori était la vue de l’arrivage et du départ des navires; je le supposai donc sorti, après le déjeuner, pour aller faire sa promenade habituelle. Ma supposition était juste ; car, étant descendu dans l’espoir de le rejoindre sur le quai, nous nous rencontrâmes à moitié chemin. Justin revenait soucieuxàla maison : un ancien client de son père, qui allait au Havre s’embarquer pour la Havane , où il devait se fixer, lui avait proposé de l’emmener.

— Naturellement, j’ai répondu non, me dit-il; mais c’est égal , il est bien dur de refuser ce qu’on désire le plus et de n’avoir point le droit de regretter ce qu’on refuse.

— C’est donc bien beau, ce pays-là? lui demandai-je^,

— Celui-là ou un autre, répliqua Justin. Ce qu’il y a de beau pour un homme, c’est de voir ce qu’il ne connaissait pas et d’avoir appris ce qu’il ignorait. Au fait, reprit-il d’un ton résolu et pour se consoler du voyage qu’il ne devait pas faire , Juliette et moi nous la connaîtrons ce soir , cette Havane ; ce sera le sujet de notre étude à la veillée.

— Comment, vous étudiez le soir ?

— Oui, en travaillant. Dame! quand on n’a que ce moment-là pour s’instruire ! ma sœur lit tout haut la leçon ; moi, je l’écoute, et j’en retiens le plus que je peux. C’est ainsique nous avons appris ensemble l’arithmétique, l’histoire, la grammaire, quelques mots d’anglais et un peu de géographie , enfin tout ce que vous devez savoir beaucoup mieux que nous, vous qui avez toujours eu le temps d’apprendre.

Chaque parole de Justin était une attaque portant coup contre mon ignorance. Je le quittai sans avoir eu le courage de lui avouer que je ne savais absolument rien, et, durant plusieurs jours, j’évitai de le rencontrer; ce qui ne m’empêchait pas, le soir, après avoir pris congé de mes parents, d’assister de ma fenêtre à la veillée du frère et de la sœur.

Je passe sous silence les semaines qui se succédèrent sans que rien interrompît la monotonie de mon existence.

Le premier mois de notre séjour à Rouen touchait à sa fin ; les dernières journées me parurent d’autant plus longues que, du matin au soir, absolument abandonné à moi-même et ne sachant pas me créer une distraction attrayante, mon inaction commençait à me faire envier le sort de ceux qui ont des devoirs à remplir. Mon père semblait avoir pris le parti de ne m’en imposer aucun. Parfois, au regard interrogateur de ma mère et à certain mouvement de ses lèvres, je m’apercevais bien qu’elle était sur le point de me demander : — Qu’as-tu fait aujourd’hui?

Mais, soit par un effort de sa propre volonté, soit qu’elle se fût engagée à ne jamais m’interroger, la question que j’attendais ne sortait pas de sa bouche.

11 ne fallait qu’un incident imprévu pour me décider à rompre avec une oisiveté qui m’accablait comme un pesant fardeau ; l’incident ne se fit pas attendre.

Nous étions, vous le savez, au dernier jour du mois. Chez nous le souper venait de finir; mon père dit à Madeleine de débarrasser la table, et quand le couvert fut enlevé, il continua, sans quitter sa place :

Mon patron paye à jour fixe ; j’ai reçu ce soir le prix de mon travail ; le voici.

11 ouvrit sa bourse et laissa tomber trois louis d’or sur la table.

— C’est jour de recette aujourd’hui, reprit ma mère, car je rapporte ici le gain de mes quatre semaines à l’atelier!

Huit pièces de cinq francs allèrent rejoindre les trois louis d’or.

S adressant gaiement à ma mère, mon père lui dit :

— Madame la caissière , ramassez l’or et l’argent, et allez inscrire tout cela sur votre livre.

Madeleine, qui était restée dans la salle à manger, s’avança vers ma mère au moment où elle se levait, et, montrant sa main droite pleine de menue monnaie, elle dit timidement :

"7 Si Madame veut bien inscrire aussi ces douze francslà ; ils appartiennent à la maison.

— Comment cela?

— J’ai maintenant si peu d’ouvrage chez vous que, sans négliger mon service ici , je trouve le temps d’aller faire deux petits ménages dans le quartier.

Ma mère, repoussant avec émotion la main pleine que ma vieille gouvernante s’obstinait à tendre vers elle, répliqua d’une voix où se trahissait l’attendrissement :

— Cet argent que vous m’offrez, c’est le prix de vos peines ; je ne puis le recevoir et accepter en outre les services que vous nous rendez tous les jours.

— Pourquoi donc pas? riposta Madeleine ; est-ce que vous me fournissez de la besogne pour la valeur du logement que j'occupe ici? Mettons, si vous voulez, que l’un acquitte 1 autre, il reste encore à compter ma nourriture ; or, quand on est plusieurs à manger au même pain, il est juste que chacun paye sa part en argent ou en travail ; voilà la mienne.

Elle déposa , en achevant de parler, ses douze francs en monnaie devant mon père, qui jusque-là n’était pas intervenu dans le débat.

— Madeleine a raison, dit-il en lui serrant affectueusement la main ; elle a parlé comme une brave fille qu’elle est ; il n’y a que les malades et les infirmes qui aient le droit de manger le pain qu’ils n’ont pas gagné.

Ce que je venais de voir et d’entendre avait produit en moi une véritable révolution. Devant l’exemple de mes courageux parents et l’action généreuse de notre servante, j eus enfin conscience de mon indignité. Une bonne inspiration me vint, et, pour la mettre sur le champ à exécution, je demandai la permission de m’absenter : on me l’accorda sans m’interroger sur le motif de ma sortie après la nuit tombée; mais je m’aperçus en descendant l’escalier que Madeleine me suivait. Elle dut être rassurée en me voyant entrer dans la maison où Justin Chanceux habitait en famille.

Soutenu par la résolution subite qui me menait chez mon jeune voisin , je ne craignais plus de m’humilier devant lui. Etonné de me voir, il m’accueillit ainsi ;

— J’ai eu lieu de croire quelquefois que vous m’évitiez, j en étais fâché; je me suis trompé puisque vous voilà ici, soyez le bienvenu.

Encouragé par cette franche réception, j’abordai le sujet de ma visite.

Je viens à vous, lui dis-je , parce que je veux savoir gagner ma vie; il faut pour cela que j’aie un métier dans les mains ; en combien de temps puis-je apprendre le vôtre ?

De ma part, cette question lui parut étrange, et il ne sut pas d’abord s’il devait la prendre au sérieux ; mais quand il vit que je parlais sincèrement, il me répondit sur le même ton, et, après un entretien qui dura assez longtemps, Justin et moi nous étions engagés l’un envers l’autre.

Je revins à la maison; mes parents attendaient impatiemment mon retour; j’eus à leur dire en rentrant ;

— Avec votre permission , ma vie va changer, car moi aussi je veux travailler : j’entre demain en apprentissage ; dans deux ans, je puis être compagnon cordonnier ; il dépendra de mes progrès de mériter avant six mois une petite gratification au bout de chaque semaine, et je la mériterai afin de pouvoir, comme Madeleine, payer aussi ma part du pain que nous mangeons.

Madeleine, émue jusqu’à la suffocation, murmurait d’une voix indignée ; — Cordonnier ! mon Gabriel cordonnier !

Ma mère me serra tendrement dans ses bras ; mon père dit seulement :

— C’est bien ; nous verrons ce que durera cette belle

résolution. La suite à la prochaine livraison.

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