VI. — LA VIE NOUVELLE
J’avais dit : « Ma vie va changer. » En effet, dès le lendemain j’entrai en apprentissage.. Je me vois encore au moment ou je quittai la maison, à sept heures du matin, pour aller chez Justin Chanceux commencer ma première journée de travail. Madeleine, tremblante d’émotion et toujours indignée, grommelait comme la veille :
— Cordonnier ! mon Gabriel , le fils de mes maîtres, cordonnier !
D’un regard que voilait une larme d’attendrissement, ma mère lui imposa silence, Me voyant prêt à partir, mon père, peu démonstratif d’ordinaire, me prit les deux mains, m’attira vers lui, et m’embrassa en me disant ;
— C’est bien; va, mon ami, et bon courage!
Si ma résolution eût été fléchissante, ces paroles et cette caresse l’auraient aussitôt raffermie.
Je fus reçu chez nos voisins comme un ami qu’on attendait : la grand’mère interrompit son dévidage pour me dire franchement : « Bonjour, mon garçon. » Juliette, qui était déjà à son dessin , m’adressa seulement un rapide coup d’œil accompagné d’un bon sourire et se remit à crayonner. Justin, qui avait annoncé mon arrivée et préparé pour moi une place à côté de lui dans l’atelier, m’y installa, et, tout en continuant de travailler, me donna les premières notions du métier que je croyais destiné à devenir un jour mon gagne-pain.
Pour ne pas prolonger outre mesure le récit de ma nouvelle existence , je me bornerai à vous dire qu’elle était ainsi réglée ; de même que le maître et ses ouvriers, chaque matin, au deçnier coup de sept heures, je commençais ma tâche journalière à l’atelier ; à midi sonnant, je me retrouvais chez nous à la table de famille, et parfois assez empêché pour couper mon pain et tenir ma fourchette, attendu mon peu d’habileté d’abord à manier le marteau et à planter droit les alênes. A part l’accident de mes doigts meurtris ou piqués jusqu’au sang, ce qui faisait jeter les hauts cris à Madeleine et inquiétait ma mère, les repas étaient devenus plus gais. Par habitude, mon père mettait toujours un livre à côté de son couvert , mais il oubliait souvent de l’ouvrir pour causer avec moi. Une heure après, j’étais de nouveau assis sur mon escabeau à côté de Justin. La journée finie, je revenais à la maison , mais je n’y faisais pas une longue station. Si mon métier m’occupait, quoiqu’il fût peu de mon goût, la veillée du frère et de la sœur m’intéres- ,jsait bien davantage. Mon ignorance leur attribuait un tel ; savoir, que j’en devins jaloux et désespérai de pouvoir ja- / mais y atteindre. Je voulus du moins l’essayer : l’activité manuelle avait éveillé chez moi celle de l’esprit, et, grâce à 1 habitude du travail acquise, je sentis le besoin de m’instruire. Incertain du résultat delà tentative que je médi-
de l'année 1874, la production de l’or n’a pas été inférieure à 459^.707, équivalant à 1 300954 francs. Au lieu de 1 300 ouvriers qui y étaient •mployés en 1873, on en comptait 2000 en 1874.
tais, je gardai le silence auprès de mes parents sur le motif qui me faisait désirer d’aller, après le souper, passer le reste de la soirée chez mon maître d’apprentissage.
Il s’était écoulé sept mois depuis mon entrée dans l’atelier de Justin. Je ne pouvais, en conscience, me glorifier de mes progrès dans mon métier, malgré ma bonne volonté de bien faire et mon travail assidu; cependant, quand vint le jour de la paye, je reçus la gratification qui m’avait été promise. Je n’étais pas assez convaincu de l’avoir méritée pour m’en montrer fier lorsque je l’ajoutai au triple apport mensuel de mon père, de ma mère et de Madeleine, qui tenait plus que jamais à faire profiter la bourse commune du prix de ses deux ménages au dehors; le faible appoint fourni par moi fut reçu comme si j’avais apporté la plus forte quote-part pour subvenir aux frais journaliers de la maison.
— Le pauvre enfant ! dit ma vieille gouvernante, c’est en travaillant du matin au soir à son vilain métier qu’il a gagné cela.
— Ce n’est pas ce travail-là qui m’occupe le soir, répondis-je.
• — Et lequel donc? demanda mon père.
— Si vous vouliez m’interroger, répliquai-je, j’en serais bien heureux.
— T’interroger! sur quoi?
— Sur la grammaire , l’arithmétique , l’histoire ou la géographie.
Ma mère et Madeleine m’écoutaient avec surprise, bien plus, avec admiration , avant même que j’eusse répondu à la première des questions que m’adressa mon père , revenu de son étonnement. Durant une heure, il me fit subir un examen duquel j’eus la satisfaction de me tirer avec bonheur; puis je nommai mes maîtres : Juliette et Justin.
— Il est trop tard ce soir, dit mon père, pour lui faire ma visite ; mais demain , tu n’iras pas seul à ton atelier : je t’y conduirai.
Vous jugez si, après une telle soirée, la nuit fut bonne pour tous à la maison.
Un peu avant l’heure à laquelle les compagnons commencent leur journée, mon père, suivant l’intention qu’il avait manifestée la veille, me conduisit â l’atelier, et , répondant au mouvement de surprise que cette visite matinale causait à Justin Chanceux, il lui dit :
— Ce qui m’amène chez vous, mon cher voisin, c’est le besoin que j’éprouve de vous serrer la main en témoignage de mon estime et de la gratitude que je vous dois : vos soins et votre exemple ont donné à mon fils le goût du travail ; vous avez fait plus pour lui , vous lui avez inspiré l’amour de l’étude.
— Vous voulez parler de nos petites causeries du soir, reprit modestement Justin ; notre savoir ne s’étend pas bien loin : aussi avions-nous si peu de chose à lui apprendre que c’est lui qui nous en remontre à présent. Il faut croire qu’il étudie en dehors de nous.
— Où et comment étudies-tu? me demanda mon père.
— Vous avez des livres, lui dis-je, et si quelquefois ma chandelle brûle si tard, ce n’est pas parce que j’oublie de l’éteindre avant de m’endormir.
Cet aveu émut visiblement mon père ; il changea de ton pour demander à Justin : — Franchement, croyez-vous faire un habile ouvrier de ce garçon-là?
— Franchement, répondit mon maître d’apprentissage, je crois qu’un bon professeur en ferait un excellent élève.
Cette réponse produisit un changement inespéré dans ma destinée. Quand nous nous retrouvâmes le soir en famille, mon père nous annonça que ses honoraires venaient d’être notablement augmentés chez son patron, ce qui pouvait lui permettre un important surcroît de dépense.
— Si Gabriel , dit-il , ne tient pas absolument à continuer son apprentissage, je puis le faire entrer comme externe dans un pensionnat qui envoie ses élèves suivre les cours du lycée de la ville.
Cette proposition ne me parut pas assez étonner ma mère; moi, tremblant et pleurantde joie, j’embrassai tour à tour mes parents et Madeleine; celle-ci, radieuse, s’écriait, comme si elle eût remporté une victoire : « Je savais bien que mon Gabriel ne serait pas cordonnier ! »
Dégagé amiablement comme apprenti envers Justin Chanceux, nosrelationsjournalièresn’eurent pointcà souffrir de cette rupture. Ma position d’externe m-e laissant la liberté de mes soirées, j’obtins de mes parents la permission de les passer chez nos voisins. Je profitais de leur veillée pour faire mes devoirs exigibles le lendemain; Juliette et son frère profitaient des leçons que j’avais reçues le matin pour compléter ou rectifier leur instruction. Une année entière se passa ainsi; puis arriva l’époque de la distribution des prix ; ce qu’il m’avait fallu travailler pour être admis à concourir avec les élèves de ma classe, je vous le laisse à penser. Sans l’émulation de Justin et de Juliette, sans notre enseignement mutuel , je n’aurais pu compter sur une seule nomination au concours ; j’en obtins trois. Il y eut sinon fête chez nous , du moins réunion de famille , c’est-à-dire que nous eûmes pour convives nos amis de l’autre côté de la rue.
J’arrive au terme de mon récit, je veux parler de l’année où je concourus pour le prix de philosophie. Je n’obtins que la seconde nomination, cela suffisait à l’ambition de mon père ; quelques mois auparavant, il avait cessé d’aller à son bureau. Vers la même époque, Justin avait été appelé chez un notaire de Rouen , afin de recevoir d’un donateur inconnu une somme assez considérable pour lui permettre de fonder sur le quai, sa promenade favorite, un vaste magasin de chaussures.
Mon second prix obtenu, il fut question pour moi d’aller passer à Paris un examen pour l’admission à l’École polytechnique.— Puisque vous aimez les voyages, dit mon père à Justin , pourquoi ne feriez-vous pas avec nous celui de Rouen à Paris, que vous ne connaissez pas encore?
— Nous emmènerions aussi votre sœur, ajouta ma mère ; et, pendant votre absence , les menuisiers et les peintres achèveraient leurs travaux dans votre nouveau magasin que vous trouverez prêt à vous recevoir à votre retour.
Je joignis mes instances à celles de mes parents, et le voyage en commun fut décidé.
« Où allons-nous loger? -> se demandait tout haut Madeleine, qu’inquiétait la possibilité d’installer tant de monde sous le même toit, à Paris, où les loyers sont si chers. Nous arrivâmes, et ce fut précisément dans la rue et devant l’hôtel où nous habitions autrefois que s’arrêta la voiture qui nous amenait. Le concierge , que j’avais connu autrefois, remit un trousseau de clefs à ma mère, et je me retrouvai bientôt dans notre ancien appartement : rien n’y avait été changé , et personne ne nous y avait remplacés depuis que nous l’avions quitté. Madeleine croyait à un miracle ; c’était au moins pour elle un mystère ; il ne tarda pas à nous être expliqué.
Mon père n’avait pas été victime d’un désastre financier ; mais il en avait pris prétexte afin de tenter une dernière épreuve pour vaincre ma paresse et me faire sentir la nécessité et la dignité du travail.
Mais l’emploi qu’il occupait à Rouen? Il l’avait acccepté non pour en tirer profit, mais pour conserver à un pauvre commis devenu infirme les appointements qu’il ne pouvait plus gagner : il n’avait quitté sa place que lorsque celui qu’il remplaçait gratuitement eut cessé de soulfrir, c’està-dire de vivra.
L’atelier où chaque matin ma mère allait en journée? C’était un ouvroir de charité dans lequel quelques dames de la ville travaillaient pour les pauvres. . . |
Il n’y avait donc que Madeleine et moi qui étions dupesj de ce généreux mensonge.
— Où en serais-tu aujourd’hui, me dit mon père, si ta mère n’avait pas eu le courage d’être ma complice?
— Et si je n’avais pas rencontré Justin? pensai-je.