LA FÊTE DES MOISSONNEURS
A ZULTE.
Zulte est un petit village de la Flandre orientale, adossé à la Lys et à cheval sur la grande route de Gand à Courtrai. On y remarque une église et un joli château, apanage de la famille Limnander de Zulte.
Le soir du jour où les derniers épis sont tombés sous la faucille, les ouvriers de chaque ferme se réunissent par escouades : chaque escouade alors se rend tour à tour au château; la marche est ouverte par une jeune fille portant une gerbe couronnée de fleurs, enguirlandée de drapeaux de papier aux couleurs vives, éclairée d’un grand nombre de petites chandelles, et surmontée d’un oiseau en carton; puis viennent les moissonneuses, la tête couronnée de fleurs, tenant à la main quelques outils; derrière elles marchent les moissonneurs, couronnés d’épis et de fleurs, portant sur l’épaule leurs faucilles enguirlandées; sur les côtés de la troupe marchent quelques hommes qui tiennent des torches allumées ; le fermier vient le dernier. La troupe, arrivée devant la grille du château, quelle trouve fermée, s’arrête ; le fermier se la fait ouvrir , en disant que les moissonneurs de sa ferme viennent saluer le seigneur et lui annoncer l’heureux succès de la moisson.
Le seigneur, averti, s’avance suivi de sa famille , de ses invités et de toute sa maison ; aussitôt que les moisson-neurs l’aperçoivent, ils le saluent par des hourras frénétiques ; il s’arrête à la grille, qu’on ouvre toute grande ; la jeune fille qui porte le trophée s’approche alors de quelques pas, et entonne une chanson du pays, que toute la troupe répète en chœur ; la chanson finie, les hourras recommencent, dirigés par une espèce de coryphée qui donne le ton en poussant d’abord seul ce cri ; les gosiers alors se trouvant suffisamment altérés, le seigneur fait circuler les bouteilles ; après quelques rasades, la troupe entonne une seconde chanson, suivie de nouveaux hourras ; tout à coup succède un grand silence, et le coryphée crie à pleins poumons :
« — Quel est le plus beau village du pays ? — Le nôtre ! répond la troupe. — Quelle est la plus belle moisson du village? — La nôtre ! — Quel est le meilleur seigneur du pays? — Le nôtre ! Vive monsieur le baron ! »
Alors la scène change : les porteurs de torches s’éloignent un peu, forment un grand cercle, au milieu duquel on plante le trophée ; les chants reprennent , et les moissonneurs commencent un bal champêtre où, autre abus des anciens âges, dira-t-on, les hommes dansent entre eux et les femmes entre elles autour du trophée.
Après les danses, toute la troupe se remet en ordre, pousse encore quelques hourras et quelques vivats à l’adresse du seigneur, et prend le chemin delà ferme dans le même ordre quelle en est partie ; là, le souper l’attend, et, après quelques nouvelles rasades, chacun va se reposer, pour reprendre ses travaux le lendemain,
Après qu’une troupe de moissonneurs a fait au châtelain la visite telle que nous venons de la décrire, elle est suivie peu après par une autre qui marche dans le même ordre, accompagnée de torches et précédée également
d’une jeune fille portant un trophée analogue; tout se passe comme la première fois , et se renouvelle autant de fois qu’il y a de fermes dépendantes du château.