RUSSIE D’EUROPE
Fin. — Voyez page 31.
Chaque village a un chef, nommé kashtan, qu’on choisit ordinairement parmi les plus sages et les plus considérés de la commune. Après lui viennent les asbari, élus, pour maintenir l’ordre et la tranquillité. Ces asbari et ce kashtan forment une hiérarchie parfaitement déterminée, placée sous l’autorité unique du kashtan suprême de la nation, qui réside dans le gouvernement de Wiatka.
Chaque kashtan choisit son successeur; seulement il est obligé de fixer son choix sur celui que l’opinion publique désigne comme le plus digne. Il doit venir en aide à ses subordonnés par son argent, ses conseils et son sa-
voir comme sorcier ou magicien. Son pouvoir personnel est très-étendu, et s’accroît encore de l’influence que lui donne le droit exclusif de faire le commerce et de vendre les produits de la commune, les membres isolés ne pouvant faire pour leur compte aucune affaire de ce genre. On n’excepte de cette règle que les objets de première nécessité , qui ne sont pas livrés au chef. Il en résulte que, parmi eux, le commerce ne se fait qu’en gros, et l’on prétend que c’est pour eux un avantage; car, dit-on, le paysan, livré à lui-même, se voit quelquefois obligé de vendre ses produits au-dessous de leur valeur réelle et à une époque peu favorable pour la vente , tandis qu au contraire le chef peut, par ses relations avec tous les autres kashtans du voisinage , attendre , pour conclure ses marchés, une hausse dans les prix, et profiter sagement de toutes les circonstances propices. On peut douter néanmoins que ce système soit préférable à celui de la liberté. Il y a beaucoup d’ordre en apparence. Le kashtan a un livret de compte pour chaque paysan, auquel il remet, après la vente , la somme qui lui revient , en retenant un
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cinquième pour acquitter l’impôt public, pour frais de commission, pour son salaire, etc. Ce prélèvement peut ■ donner lieu à des abus. Il y a même un signe que le tra- ; vail des paysans n’est pas peut-être aussi équitablement rémunéré qu’il devrait l’être : c’est que, bien qu’ils soient obligés de livrer une grande partie de leurs bénéfices au ('lief suprême, les kasbtans sont tous très-riches.
Les Tscliérémisses sont d’un naturel simple, honnête, et peu actif - d’une humeur mélancolique, quelquefois fantasque.
Ils considèrent le vol comme le plus grand des crimes. L’individu qui s’en rend coupable est forcé de se faire soldat, ou bien le chef refuse de vendre les produits de ses champs; ses égaux le repoussent et le fuient, personne ne veut l’aider, et il tombe dans la misère. Quelquefois le voleur disparaît subitement, sans laisser do traces.
Les portes n’ont ni cadenas ni serrure.
On assure que ce peuple possède un alphabet secret, et qu’à Kasan on a même imprimé avec ces lettres un petit livre dont on ne comprend point le contenu.
Un fort petit nombre de Tscliérémisses parlent le russe ; ils se sont toujours refusés à apprendre à lire et à écrire.
Il est d’usage que les nouveaux mariés habitent, pendant les premiers jours de leur union, un magasin à blé. Par ce singulier moyen , ils croient se rendre la fortune favorable et arriver par la suite à la richesse.
A l’époque de la fleuraison du blé, ils chôment, par superstition, pendant trois semaines. La seule occupation qu’ils croient permise pendant ce temps, c’est de sarcler les mauvaises herbes. A la lin de cette fête prolongée, les Tschérémisses, même ceux qui sont chrétiens, se rendent dans la forêt, aux endroits anciennement destinés aux sacrifices, et ils y immolent des vaches, des moutons et de la volaille.
Cette fête a lieu en l’honneur de Youm, Tourna (leur divinité supérieure).
Au milieu d’une clairière de la forêt, un arbre, ordinairement un chêne, désigne le champ sacré, le kéréîneth.
Il est entouré d’une petite balustrade avec trois portes, s’ouvrant, l’une à l’est, la seconde au midi, et la troisième à l’ouest. Le peuple se rassemble sur cette place et y reste trois jours, pendant lesquels il lui est sévèrement défendu de fumer ou de prendre du tabac, de boire de l’eau-devie ou de la bière. La seule boisson permise est l’hydromel ; encore faut-il qu’il soit préparé sur les lieux mêmes, non loin du chêne sacré. Tous les assistants doivent avoir contribué à l’achat des victimes. .
Le moushan supérieur ou hart (sacrificateur, prêtresorcier, médecin, etc.) allume, sur une ligne allant du nord-ouest au sud-est, sept feux, et étend devant chacun une nappe sur laquelle on dépose les offrandes, consistant en gâteaux et en différentes boissons. Le premier feu est consacré à Tourna, le second à Youma-Awa, sa mère, et ainsi de suite. Le sacrificateur supérieur, placé toujours devant le feu de Tourna, prend d’une main une assiette avec un pain, et de l’autre un bocal avec de l’hydromel, et, les élevant au-dessus de sa tête, il commence la prière. Derrière lui, la tête découverte et le visage tourné vers le feu, se tient chaque habitant de la commune. De temps en temps on se prosterne en disant : Amen. On place ensuite les victimes devant les feux, et on leur verse de l’eau froide sur le dos. Celle qui frissonne à cette aspersion inattendue est jugée bonne au sacrifice et agréable à la divinité ; mais cette expérience doit se répéter sept fois de suite, et avoir toujours le même résultat.
Devant le feu de Tourna on place un étalon, et devant
celui d’Awa, une génisse. Quand ces apprêts sont terminés, les sacrificateurs immolent les victimes, en s’efforçant toutefois de faire jaillir le sang sur le feu. Quelquefois ils le recueillent dans un vase et le versent ensuite dans le feu. La chair est placée dans des chaudrons suspendus sur les foyers.
Pendant la cuisson, le moushan supérieur s’approche de l’arbre sacré et y place un cierge allumé ; les assistants imitent son exemple, et bientôt tout le chêne est illuminé.
Puis toute la commune se prosterne, et récite à haut(‘ voix une prière composée de dix-huit souhaits dont voici la traduction littérale :
^ • Qcc Dieu accorde la sanlé cl le lionliciir à celui qui lui offre un sacrifice.
2. — Aux enfants qui viennent au monde, donne, ô Youma, la plénitude des biens, de.l’or, du pain, du bétail et des alieillcs.
3. — Pendant la nouvelle année, fais essaimer nos abeilles et donneleur beaucoup de miel.
i. — Bénis notre cbasse aux oiseaux et aux bétes.