‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 398 sur 712 · LE TOMBEAU DE SOLIMAN ET DE ROXELANE · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DE SOLIMAN ET DE ROXELANE

De toutes les mosquées de Constantinople, si l’on excepte Sainte-Sophie, la plus magnifique est incontestablement celle qui doit à son fondateur Soliman (Souleïman) le titre de Soulehncmié. Sainte-Sophie ne l’emporte que par la hardiesse de la coupole, la magnificence des colonnes, et le prestige de son antiquité. Pour la richesse des ornements d’architecture et l’exquise délicatesse du travail, les deux édifices sont également admirables. La Souleïmanié se compose dans son ensemble de trois parties, formant trois carrés contigus ; la partie centrale forme le sanctuaire proprement dit, précédé du vestibule, garni de bancs de marbre, et orné d’une fontaine superbe destinée aux ablutions. Au delà se trouve le Jardin de la

sépulture, où sommeillent les «plantes humaines jusqu’au jour où elles se relèvent dans toute leur fraîcheur pour s’épanouir au sein de la création. >' C’est là que le fondateur de la mosquée, Soliman le Grand, le Législateur, le Magnifique, etc., repose à côté de la sultane Roxelane. Un turhan enrichi de pierreries décore le mausolée du prince des croyants, et, à côté, on voit suspendu l’exemplaire du Coran dans lequel chaque jour un iman lit des prières.

Ces màgniliques tombeaux, qui se dressent auprès de l’immense mosquée, contribuent à maintenir vivante à Constantinople la popularité du sultan et de sa favorite. Cette popularité est naturelle, car la Turquie n’a pas eu

de souverain qui ait porté plus haut la gloire des armées ottomanes, et qui ait été plus près de pousser jusqu’au cœur même de l’Europe les conquêtes de l’islam. Le sultan de Constantinople, aujourd’hui, est, à nos yeux, un prince bien peu redoutable; au temps de Charles-Quint, il s’emparait coup sur coup de Belgrade et de Rhodes, ravageait librement la Hongrie, et osait tenter le siège de Vienne. Sur mer, son amiral Barberousse , maître de la Méditerranée, étendait ses sanglants pillages jusqu’à Nice, livrée à d’horribles dévastations. Soliman était d’autant plus redouté, qu’on le savait capable des plus révoltantes cruautés Par exemple, après la bataille de Mohacs, il fit ranger en

Tombeau de Soliman et de Roxelane, à Constantinople. — Dessin de Gaudry, d’après une photographie de J. Laurent.

cercle quinze cents prisonniers, choisis parmi les plus distingués, et les fit tous décapiter en présence de son armée. Notre imagination a peine à concevoir de pareilles scènes. Mais de tous ses crimes, aucun ne souleva plus d’horreur que celui qu’il commit sur son propre fils Mustapha. Roxelane, qui d’esclave était devenue sultane, désirant assurer le trône à l’un de ses enfants, sut persuader à Soliman que Mustapha conspirait. Ce jeune homme, qui était adoré du peuple et de l’armée, fut appelé dans la tente de son père et étranglé aussitôt par des muets. Soliman, caché derrière un rideau, assistait à l’assassinat.

.Malgré tout, Soliman a trouvé des apologistes qui l’ont mis avec enthousiasme au rang des héros et presque des bienfaiteurs de 1 humanité. Ils ont rejeté ses crimes sur les mœurs de son temps et sur rinfluence mauvaise de Roxelane, et ils ont vanté les réformes qui lui sont ducs

dans l’administration et la justice. On a même découvert dans quelques détails de sa vie des preuves inattendues de sa « sensibilité. » Ainsi, on raconte qu’à Rhodes, lorsqu’il entra en vainqueur dans le palais du grand maître , il s’écria : « J’ai quelque peine à forcer ce vieillard à sortir de sa maison!... »

Que les Turcs soient fiers de Soliman , qu’ils vantent l’éclat de son règne, rien n’est plus naturel; mais pour nous, qui n’avons aucune raison d’altérer en sa faveur les justes arrêts que doit rendre l’histoire, nous devons être plus sévères et refuser le nom de grand homme et de héros à un souverain qui, dans le cours de sa vie, a donné tant de fois la preuve de la plus froide et de la plus impitoyable férocité.

MAGASJN PITTORESQUE.

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