‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 406 sur 712 · LA SOUPE DU JEUDL · texte numérisé non relu

LA SOUPE DU JEUDL

ANECDOTE

On sait que la plupart des anciennes communautés religieuses distribuaient aux nécessiteux, une fois par semaine et à jour fixe, des secours en nature. Or, en 1645, temps de grande misère, parmi ceux que la distribution de la soupe du jeudi attirait en foule , même avant l’aube, à la porte du couvent des Jésuites de la Rochelle, on vit arriver un jour une fillette âgée d’une dizaine d’années. Sa physionomie douce et sérieuse , sa tenue décente , et l’extrême propreté d’un costume cependant plus que modeste, contrastaient avec l’allure grossière, les paroles malséantes et les haillons fangeux des mendiants de profession, clients habituels du couvent. Chacun d’eux avait à la main , soit un poêlon ébréché , soit une écuelle de fer battu, soit une sébile de bois. Quant à la fillette , elle portait, suspendu par l’anse à son bras, un pot de terre vernissée d’une blancheur irréprochable à l’intérieur , et dont la surface avait l’éclat d’un miroir. Dans son ignorance du droit des premiers occupants, elle avait cru pouvoir essayer de se glisser au plus près de la porte déjà tumultueusement obstruée; mais, repoussée avec brutalité et poursuivie par les vociférations de ceux qui l’y avaient précédée, elle les pria poliment de l’excuser et alla se placer au dernier rang. D’autres prétendants à la distribution hebdomadaire, arrivés plus tardivement, voulurent la repousser plus loin en arrière; alors l’enfant, révoltée de leur injuste prétention et aussi fermement résolue à maintenir son droit quelle avait été prompte à reconnaître celui des autres , répondit avec calme et sans baisser les yeux devant les regards menaçants :

— Je n’ai pris la place de personne, je reste à la mienne.

Ce mouvement énergique changea en un sentiment

meilleur les dispositions malveillantes. Si quelques-uns murmurèrent encore, d’autres, en plus grand nombre, l’approuvèrent. Il y en eut même parmi ceux-ci qui s’effacèrent pour la faire passer inaperçue devant eux, à la faveur du mouvement qui se produisit dans la foule, quand un son de cloche et l’ouverture de la porte annoncèrent que la distribution allait commencer.

Arrivée à son tour devant le religieux chargé de donner à chacun des aspirants sa partde l’aumône, la fillette reçut la sienne, c’est-à-dire le contenu d’une louche de bois équivalant à une copieuse assiettée. Lorsqu’elle fut nantie de sa portion , au lieu de céder la place au mendiant qui la suivait immédiatement, elle tendit de nouveau son pot de terre vernissée au frère distributeur, et, d’une voix suppliante comme son regard, elle lui dit :

— Nous sommes trois !

Frappé de la parfaite distinction de cette enfant, vivement ému de la douceur d’une voix si bien en harmonie avec la candeur du visage , le religieux la contempla un

moment avec intérêt, puis, derechef, il plongea la louche dans l’imposante chaudronnée de soupe.

— Où demeurez-vous, ma fille? lui demanda-t-il en emplissant jusqu’au bord le pot de terre quelle lui présentait.

L’enfant lui indiqua timidement une maison située dans le voisinage du couvent. Cela fait, elle adressa un gracieux salut au bienveillant religieux et s’empressa de reprendre le chemin de son logis, sans remarquer les regards jaloux que lui attirait de la part des mendiants le supplément de ration dont elle avait été favorisée.

La fillette n’avait pas menti ; ils furent trois à se partager la soupe du jeudi : une veuve et ses enfants, .

Autrefois, volontairement prisonnière à Niort, où son mari avait été longtemps détenu, la mère s’embarqua pour l’Amérique avec lui et avec la petite fille qu’elle avait mise au monde dans sa prison , dès que la liberté leur eut été rendue. Là-bas, elle donna le jour à un petit garçon. Quelques années après, étant demeurée veuve , elle revint en France avec ses deux orphelins. Au retour, ses ressources étaient si faibles que l’aumône d’une soupe par semaine lui devenait un appoint nécessaire pour l’aider à vivre.

Dans cet état de gêne continue , le jeudi suivant allait donc être impatiemment attendu, quand, le lendemain de la première visite faite au couvent par la fillette, le distributeur qu’elle avait profondément intéressé à sa misère par ces simples mots, «Nous sommes trois, » se présenta chez la veuve. Plus touché encore par ce qu’il apprit d’elle, il lui annonça que sa fille serait dispensée de se mêler aux autres mendiants pour avoir droit à la distribution du jeudi, attendu qu’à partir de ce jour les deux enfants et leur mère étaient comptés au nombre des pauvres gens que la communauté secourait journellement à domicile.

Quarante ans plus tard, — en 1685, — un vieux maître d’école de village, vêtu de la soutane ecclésiastique, se rencontrait dans le parc de Versailles avec une grande dame que deux laquais richement galonnés suivaient à distance respectueuse. Frappés en même temps du même souvenir, la grande dame et le maître d’école s’arrêtèrent et s’examinèrent curieusement, lui avec surprise, elle avec émotion. Après un moment d’hésitation, ils s’abordèrent. Mais, tandis que le vieillard cherchait encore dans sa mémoire, la dame, mieux assurée de la sienne, prit la parole ;

— Vous avez habité la Rochelle?

— J’avais l’honneur d’appartenir au couvent des Jésuites.

— Où l’on faisait autrefois de si bonne soupe pour les pauvres, ajouta la dame.

— C’est moi qui la distribuais, répondit avec un visible contentement de lui-même le vieux maître d’école.

— J’en ai souvenance, mon père; je me souviens aussi, continua la dame en souriant , que , bien que vous fussiez charitable envers tous, vous aviez cependant vos préférées, et à celles-là vous faisiez meilleure part qu’aux autres.

— Cela ne m’est arrivé que pour une seule et qu’une seule fois, encore n’ai-je pas à me reprocher une injustice. Chacun de nos habitués ne réclamait que pour lui-même ; je devais au moins double portion à la pauvre petite fille qui me dit timidement, en me tendant une seconde fois son pot de terre : « Nous sommes trois. »

Ce fut en rappelant ces paroles, encore présentes à sa mémoire, que le digne homme prouva à son interlocutrice qu’il l’avait reconnue.

Celle-ci, ayant remarqué que ce moment d’entretien dans le parc attirait l’attention des promeneurs, se remit à marcher dans la direction du château, après avoir dit au vieux maître d’école : — Veuillez m’accompagner.

Chemin faisant, elle l’interrogea sur sa position, qui était, à vrai dire, assez précaire, il n’hésita pas à lui en faire l’aveu, niais en interrompant son récit pour répondre à de nombreuses salutations qui ne s’adressaient pas précisément à lui. Presque à chaque pas qu’il faisait, en compagnie de la grande dame, dans la grande allée du parc, il voyait des gentilshommes se découvrir et s’incliner humblement, des dames fermer respectueusement leur éventail et faire leurs plus belles révérences. Dépaysé à Versailles, où il venait pour la première fois, il put croire que ces témoignages de courtoisie étaient obligatoires pour tous envers chacun dans l’habitation royale. Ce qui le mit en doute sur la réalité de sa supposition, c’est qu’il vit, à l’entrée et sous le vestibule du palais, les sentinelles présenter les armes.

— Si ce n’est à moi , se dit-il , c’est donc à celle qne j’accompagne que de tels honneurs sont rendus; mais qui est-elle alors?

Trop discret pour l’interroger , il monta avec elle le grand escalier; plus ils avançaient tous deux dans l’intérieur des appartements , plus s’accentuaient les marques de servilité. Ils allaient parvenir à l’extrémité d’une galerie , quand les deux battants de la porte du fond s’ouvrirent ; des officiers de la maison rouge parurent, la galerie s’emplit de courtisans, et une voix annonça : « Le roi ! » A ce nom, le vieillard, inquiet et troublé, fit quelques pas en arriére; mais la grande dame le retint par la main, et dit au roi qui s’avançait vers elle :

— J’ai parlé de la soupe du jeudi à Votre Majesté ; qu’elle me permette de lui présenter mon père nourricier!

Cette dame porta plusieurs noms : on l’appela d’abord Mii« d’Aubigné, puis Madame et, huit ans après, la veuve Scarron, devenue enfin marquise de Maintenon; celle qui tout enfant avait mendié sa subsistance à la porté d’un couvent hospitalier, venait de voir récemment bénir son union avec Louis le Grand.

Nous n’ajouterons rien qui n’ait été déjà, deviné, en affirmant que le maître d’école ne retourna pas dans son villao-e sans avoir reçu largement le prix de la soupe du jeudi. ^

Page 1