‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 412 sur 712 · ANECDOTES SUR SA VIE · texte numérisé non relu

ANECDOTES SUR SA VIE

Le célèbre acteur anglais était d’origine française. Son grand-pére, qui appartenait à la religion réformée, se réfugia en Angleterre par suite de la révocation de l’édit de Nantes. Garrick vint au monde en 1716, dans une auberge d’Hereford; son père, officier de recrutement, résidait habituellement à Lichtfield. L’enfant y fut mis à l’école. D’un tour d’esprit vif et gai, il s’appliquait moins aux études classiques qu’aux lectures de son choix, qu’il traduisait ensuite à ses compagnons, en mimant avec verve les personnages de ses histoires. Sa vocation dramatique était déjà si marquée qu’à onze ans il joua le rôle principal dans la comédie de l’ Officier recruteur , et fut fort applaudi. Ses parents, qui voyaient à regret son penchant pour le théâtre, l’envoyèrent à Lisbonne, près d’un oncle, riche marchand de vins; mais il n’y demeura que dix mois. De retour à Lichtfield , il eut le bonheur de connaître Johnson, plus âgé que lui de quelques années, déjà érudit, mais ignoré, et faisant pour vivre l’éducation de quelques jeunes gens de la ville. Le docte professeur, qui plus tard devait devenir l’oracle de l’Angleterre, prit à gré le petit David, et le fit travailler sérieusement. Tous deux, se sentant appelés à quelque chose de mieux qu’à végéter obscurément en province, résolurent d’aller ensemble à Londres tenter la !

fortune, Garrick comme avocat, mille livres sterling (25 000 francs) que lui avait léguées son oncle lui donnant les moyens de faire ses éludes de droit; Johnson comme auteur dramatique : il avait en portefeuille une tragédie sur laquelle il fondait les plus grandes espérances.

Garrick, prompt aux réparties, causeur amusant et recherché, se dégoûta vite de l’aride noviciat du barreau. Il essaya du commerce, de la littérature; il écrivit dans les journaux quelques articles de censure dramatique , combattant son désir d’être acteur par déférence pour sa mère qu’il aimait beaucoup. Quand il l’eut perdue, le naturel l’emporta. Il débuta à Ipswich , sous le pseudonyme de Lyddal, dans une tragédie médiocre. Le succén fut immense. Il ne réussit pas moins dans les personnages comiques, et joua les Arlequin. Ayant ainsi pris la mesure de ses moyens, il revint à Londres et se présenta chez les directeurs de Drury-Lane et de Covent-Garden, qui, effrayés de sa petite taille, de son extérieur peu imposant, et surtout d’une déclamation originale en rupture ouverte avec la tradition, ne surent pas voir le filon d’or qui s’offrait à eux. Mieux inspiré, le régisseur d’un petit théâtre subalterne, fréquenté par la bourgeoisie, devina ce qu’il y avait de ressources et d’imprévu dans la physionomie mobile du jeune comédien, et le reçut à bras ouverts. Garrick, admirateur passionné de Shakspeare, avait profondément étudié les principaux personnages du poète. Il choisit pour son début Richard III, et le rendit avec une vérité tellement saisissante qu’à son entrée en scène et dès ses premiers mots tout l’auditoire fut sous le charme. C’était une révélation, l’événement du jour (*). Les représentations se succédér-ent devant la cour et la ville. Garrick touchait la moitié des recettes. Pope, vieux et retiré à Twickenham, vint tout exprès à Londres pour voir la merveille , et déclara l’acteur sans égal. Mus par une basse jalousie, les directeurs des grands théâtres sollicitèrent et oUinreni de l’autorité supérieure la suppression du théâtre de Goodmanslield. Afin d’échapper à la ruine, le régisseur traita avec eux, et Garrick signa un engagement pour Drury-Lane. Mais, appelé à Dublin en 1742, il y donna quelques représentations qui excitèrent un tel enthousiasme dans le public impressionnable de la capitale de l’Irlande que, malgré la chaleur de l’été, on s’étouffait aux portes et dans la salle. Il en résulta une épidémie nommée par les médecins la fièvre de Garrick.

Lorsqu’il reparut à Londres, sa réputation était faite et grandit chaque jour. Pendant ces étourdissants succès, son compatriote Johnson traçait péniblement sa voie ; sa pièce , Irène , avait été refusée , et il vivait à neuf et dix sous par jour, dans d’obscurs logements, aux gages d’avides libraires qui exploitaient son savoir. Il garda toujours sur le cœur un peu d’amertune de ce contraste entre la fortune de son disciple et la sienne. 11 trouvait le chemin trop rapide et la récompense trop grande pour un art, selon lui , fort inférieur à celui d’écrire et aux efforts nécessaires pour y prendre rang. Même à l’apogée de sa gloire d’écrivain, de critique, de moraliste et d’érudit, il affectait de traiter Garrick en inférieur, et se plaisait à rabattre par-quelques mots caustiques son amour-propre qui était excessif. Il lui demanda un jour, peu après la publication de son Dictionnaire, ce qu’on en disait. Garrick répondit qu’on lui reprochait d’avoir cité des auteurs qui, dans un aussi important ouvrage, ne faisaient pas autorité, tels que Richardson, par exemple. — Ah! répliqua Johnson, j’ai fait bien pis; je t’ai cité, Davyl... Il se souvenait trop d’avoir eu pour écolier le célèbre comédien. On a pris plus de peine, disait-il, pour gâter ce garçon-là, que s’il était né héritier présomptif de l’empire des Indes ! Com- (!) Voy., t. XXV, 1857, p. 273, Garrick dans 1p rôle de Richard III.

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ment, flatté sur tous les tons, ne devfendrait-il pas vain? Tant de souffles ont attisé le feu que je m’étonne que l’homme ne soit pas réduit en cendres.

Cependant Garrick ne s’était pas contenté de son succès d’acteur, il avait écrit deux petites comédies, le Valet menteur et le Léthé, dans lesquelles il jouait trois rôles différents. Il composait aussi avec une extrême facilité des prologues en vers toujours applaudis. Après avoir passé de Drury-Lane à Covent-Garden, il devint assez riche pour acheter, en 1747, une part de moitié dans la direction du premier de ces théâtres. Il employa sur-le-champ son influence à monter la tragédie de Johnson. Il insistait prés de l’auteur pour certaines coupures indispensables; l’irritable docteur ne voulait rien sacrifier de son œuvre, et répondait avec humeur à un médiateur bienveillant: «Il veut faire de mon Alahomet un fou pour avoir un prétexte à lever les bras en l’air et à faire des gestes frénétiques. » Accusation d’autant plus injuste que Garrick ne s’était pas réservé le rôle de Mahomet, et l’avait donné à Barry, secondé par ses meilleures actrices, MM^® Gibber et Pritchard. Les décors et les costumes étaient remarquables. Rien n’avait été ménagé pour assurer la réussite. Le zèle de Garrick soutint la pièce pendant neuf représentations, et il fit acheter le manuscrit cent louis par un éditeur de ses amis. Irène était une œuvre trop froide pour la scène. Ce mécompte ne contribua pas à réconcilier Johnson avec le théâtre, les comédiens et les comédies modernes. Un jour qu'il visitait la magnifique bibliothèque du célèbre acteur, pleine de livres richement reliés, il prenait les volumes, les ouvrait de sa façon rude et négligente, écartelant les dos à les briser, les rejetant à terre un à un avec mépris : «Eh! s’écria Garrick, que faites- vous? vous perdez mes livres! — Non , Monsieur, je traite comme elles le méritent un tas de pièces absurdes en habits de parade; je ne vois pas Là un seul livre. i>

On prétend qu’une autre fois, Garrick ayant dit que lorsqu’il prendrait sa retraite , il se proposait d’employer ses loisirs à lire Shakspeare, Johnson, qui ne perdait pas une occasion de le vexer, lui aurait répondu: «Il sera grand temps; car je doute que vous ayez lu à fond une seule de ses pièces d’un bout à l’autre. » Garrick pardonnait ces boutades à son ancien maître, dont il admirait le talent et vénérait la moralité , quoiqu’il cédât souvent au plaisir de le contrefaire; il imitait ses tics, et jusqu’au ton qu’il prenait pour le critiquer : « Hum ! Davy a une certaine verve comique , mais c’est un garçon futile , hum ! » On eût cru voir le docteur lui-même, tant il mimait juste sa physionomie et sa voix. L’acteur poussait si loin cette faculté, qu’entendant Hogarth, après la mort de Fielding, exprimer le regret de n’avoir pu faire son portrait : « Je crois, dit Garrick, que je puis recomposer sa figure; ce qu’il fit. — Pour l’amour du ciel, David, s’écria Hogarth, ne bougez pas pendant quelques minutes. « Et il traça l’esquisse qui fut ensuite complétée d’après leurs mutuels souvenirs. Ce dessin a été le type original de tous les portraits qui ont paru du célèbre auteur de Tom Jones. Hogarth pressa ensuite Garrick de poser pour son propre compte ; la chose accordée , le peintre se mit à l’œuvre, et tandis qu il était tout entier à son étude , le malicieux modèle changea peu à peu d’expression , de manière à altérer la ressemblance, Hogarth s’en prit à son art, et recommença une seconde fois, sans plus de succès ; il maugréa, et refit un troisième dessin.; mais, s’étant cette fois aperçu du tour qu on lui jouait, il entra en fureur, et aurait jeté sa palette et ses brosses à la tête du mauvais plaisant, si celui ci ne se fût esquivé.

Lors d un voyage que Garrick fit en France, où il fut trésfêté et accueilli dans le meilleur monde. Préville l’invita à

venir dîner à sa campagne sur la route de Versailles. Ils montèrent tous deux dans un des fiacres qui desservaient les environs de Paris, et ordonnèrent au cocher de partir; il refusa, objectant qu’il voulait compléter son chargement de quatre places. Pendant qu’il cherchait des yeux les survenants, Garrick se glissa hors de la portière, et, changeant de ton et d’allure , se présenta comme étranger. 11 recommença deux fois ce manège, au grand ébahissement de son compagnon ; étant revenu à la charge une troisième fois, le cocher lui répondit d’un ton maussade que la voiture était complète. Fouettant ses chevaux, il allait partir sans Garrick , si Préville ne lui eût crié que ce dernier venu étant si petit, on trouverait moyen de lui faire de la place.

D’un caractère essentiellement mobile, Garrick passait du tragique au comique sur le théâtre et dans la vie réelle. Après une absence de deux ans, à sa rentrée à la direction de Drury-Lane, il avait composé une adresse au public qu’il devait réciter avant la pièce. Quand le tonnerre d’applaudissements suscité par sa présence fut apaisé, et qiie, anxieux de l’entendre, l’auditoire demeura muet, un vieux musicien de l’orchestre, au milieu du plus profond silence, fit entendre un formidable bâillement. Ce fut le prélude d’un rire convulsif et général. Quelques minutes s’écoulèrent avant que le calme fût rétabli. Garrick déclama ses vers et se retira. Dès qu’il fut hors de la scène, il vola comme l’éclair à la pièce où- s’assemblaient les musiciens, et, prenant au collet le vieil Allemand tout ahuri, il vociféra :

— Ah! misérable! vieille brute! Il faut que vous soyez trois fois stupide !...

Le pauvre homme de se récrier :

— Qu’y a-t-il tonc? Que fousai-che fait, monsieur Carrick? Qu’y a-t-il?

— Ce qu’il y a, maudite basse-violé? Juste au moment où je tenais toute la salle suspendue à mes lèvres comme une truite à l’hameçon, où j’avais obtenu le plus complet silence du parterre au paradis...

— C’est frai, monsieur Carrick ; on aurait endentu une souris droder.

— Eh bien, c’est à ce moment-là que vous ouvrez une bouche à avaler un pain de six livres pour bâiller de la manière la plus indécente.

— Rien qu’un mot, un tout bedit mot, monsieur Carrick. Che fas vous tire, c’est ma façon d’être rafi.

La colère du petit grand homme s’évanouit devant l’excuse. La suite à une prochaine livraison.

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