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L’HOPITAL DE BEAUNE

L’hôpital de Beaune a été fondé, en 1443, par Nicolas Piollin, qui dota cet établissement de mille livres de rente. C’est aujourd’hui l’un des plus riches hôpitaux de France. La porte d’entrée est couverte par un auvent à trois

arcades, type remarquable de ce genre de construction au quinziéme siècle. La serrure est en fer forgé et d’un travail très-délicat.

La grande salle des malades et la chapelle située au fond sont très-remarquables et dignes d’un palais. Les lits en bois, à colonnes, datent de la fondation, ainsi que les rideaux de drap rouge. Les anciens rideaux des autres salles ont été remplacés.

La salle qui est désignée sous le nom de Saint-Jacques est décorée de peintures murales de 1682. Elles n’ont pas une grande valeur, mais elles forment un assez bel ensemble de décoration.

Le costume des religieuses qui soignent les malades est singulier. Leur coiffe de toile a de grandes ailes de côté, dont les extrémités sont attachées sur les bras, et un appendice qui flotte derrière. Leur robe est en laine blanche en été, et en laine bleue doublée de noir en hiver ; elle a une queue. Les religieuses laissent traîner cette queue

Hùpital de Beaune. — Dessin d’Émile Laliorne,

dans les cérémonies religieuses, et la relèvent ordinairement avec une agrafe et une chaîne d’argent.

La communauté possède une maison do campagne où plusieurs de ces daiues vont à tour de rôle respirer un air plus pur que celui de l’hôpital.

Lors de la Fête-Dieu, la cour principale est ornée de tapisseries, et la grande salle, d’où l’on fait sortir momentanément les malades, agrandit la chapelle. Une nombreuse assistance assiste à l’office et suit la longue procession qui se déroule dans la maison, les jardins et les grandes dépendances.

Un tableau, attribué à Yan-Eyck, représente le Jugement dernier : c’est un triptyque , où l’on voit le portrait du fondateur.

^ La cuisine a conservé sa vieille cheminée , sa crémaillère et ses chenets de la fin du quinzième siècle , qui ne

servent plus et qui sont remplacés pour l’usage quotidien par un vaste fourneau économique.

Dans la cour principale est un ancien puits ; une chaire et un lavoir en ont disparu. La chaire était placée sous les galeries, cà droite de notre gravure, et le lavoir sur le devant, à droite aussi. Ce lavoir était alimenté par un cours d’eau qui traverse la ville : il a été supprimé à cause des miasmes délétères qu’il répandait.

Il n’a pas été possible de représenter sur la gravure un clocher gracieux et léger qui surmonte le grand toit du bâtiment, au-dessus de la porte d’entrée principale, ainsi qu’une tour, élégante aussi, qui fait pendant à la tourelle que l’on voit à droite.

On voit sur notre gravure plusieurs dames de la communauté faisant la récolte des fleurs des orangers dont la cour est entourée.

Pnri.=!. — TypOîrra))!nG de .T. Best, me de? Missions, IR.

Lk Givrant, J. BEST»

LE PREMIER RERCEAU.

Le Premier berceau. — Composition et dessin de Giacoraelli.

Il y avait une fois deux nids dans un même enclos : le premier était tout simplement un nid d’oiseaux, l’autre Tome XLIV. — Mars 1876.

un nid de créatures humaines. L’un venait d’être construit récemment par un tout jeune ménage dans les branches d’un pommier en fleurs, l’autre était une vieille ' - lü

maison, tapissée de lierre, de clématite et de vigne sauvage, percée de nombreuses fenêtres où apparaissaient tout le long du jour de joyeuses figures d’enfants. Du nid on voyait la maison et les enfants , et des fenêtres de la maison on apercevait le nid. 11 serait difficile de dire si c’était le nid qui se préoccupait le plus de la maison, ou la maison qui se préoccupait le plus du nid. 11 est rare, en effet, que deux habitations soient si voisines, surtout à la campagne , sans que les gens soient tentés de s’observer mutuellement et de faire quelques réflexions les uns sur les autres.

En l’absence de tout document authentique, je n’ose me risquer à dire par le menu ce que les oiseaux pensaient des gens de l’autre nid. A en juger par les apparences, ils les tenaient en quelque estime, puisqu’ils étaient venus se loger à portée de leur main, et ne semblaient pas intimidés outre mesure par leurs allées et venues.

Cependant leur confiance n’allait pas jusqu’à l’imprudence , car si la maison était vieille et d’un bon renom , les locataires étaient nouveaux. Jamais, de mémoire d’oiseau, l’on n’avait vu tant de ligures d’enfants aux fenêtres du vieux logis. Sans doute, ces enfants avaient de bonnes physionomies ; « mais, comme le disait un vieux merle un peu sceptique, les enfants seront toujours des enfants! » Sur cette réflexion , il avait déserté le verger et était allé construire son nid dans un petit bois, à quelques centaines de pas de là. Mal lui en prit, car une couleuvre étouffa ses petits : or , jamais on n’avait entendu parler de couleuvres dans le verger.

Je suis mieux renseigné sur ce qui se passait dans la maison.

La famille était à table. On avait laissé toute grande ouverte la porte-fenêtre de la salle à manger, parce que l’air était doux et tiède. Le -soleil entrait gaiement par l’ouverture , et découpait la baie de la porte sur le parquet luisant. En vérité , l’on n’aurait pu trouver , à bien des lieues à la ronde , rien de plus gai et de plus confortable que cette salle à manger, rien de plus engageant que cette nappe blanche comme la neige, égayée par une demi-douzaine de visages d’enfants pleins de santé et de bonne humeur.

Un jeune monsieur de huit ans, joufflu et rose, qui répondait au nom de Robert, et qui, par parenthèse, était véhémentement soupçonné d’être un gros paresseux, semblait plongé dans une méditation profonde , tout en découpant maladroitement de nombreuses mouillettes. Deux fois déjà il avait ouvert la bouche pour parler, deux fois il l’avait refermée sans rien dire , ayant manqué par sa lenteur le joint par où il aurait pu s’introduire dans la conversation.

La sœur aînée ayant demandé au papa s’il savait le nom des deux jolis oiseaux qui avaient fait leur nid dans le pommier, et le papa ayant déclaré qu’il ne le savait pas, il y eut un silence ; le gros Robert en profita pour gratifier la compagnie du résultat de ses longues méditations. Dans un français plus familier qu’élégant, il s’écria :

« Ils sont joliment bêtes, ces oiseaux-là! »

Un autre gros garçon , rose et joufflu , répéta aussitôt d’un air de profonde conviction : « Oh ! oui , iis sont joliment bêtes ! »

Léon, le joufflu numéro 2, qui se montrait si sévère pour le jeune ménage, n’était pas à proprement parler un paresseux comme Robert ; c’était un distrait. Il ne s’endormait pas sur ses livres comme le joufflu numéro 1 ; mais, tout en s’imaginant qu’il apprenait ses leçons, il lais- 1

I sait son esprit vagabonder par les bois, les petits chemins I creux, et le long des ruisseaux; il rêvait chasse, pêche expéditions aventureuses. ’

Au moment même où il joignait son suffrage à celui de Robert, quelqu’un qui aurait eu le don de seconde vue aurait découvert dans son âme un ardent désir de posséder une sarbacane , et dans la poche de sa veste une fronde en caoutchouc, artistement montée sur une petite fourche de bois.

Le papa, pour procéder méthodiquement, s’adressa d’abord au joufflu numéro 1 , qui avait parlé le premier : il lui demanda en souriant sur quelles observations profondes il s appuyait pour déclarer que les petits oiseaux au bec fin étaient dénués de toute intelligence.

« En faisant mes devoirs, je les ai regardés quelquefois , répondit Robert. Tout le temps qu’ils ont travaillé à leur nid , ils n’ont fait que rire, chanter et sautiller; quand leur travail a été fini, ils n’ont plus chanté, et ifs ont pris des mines toutes déconfites, comme s’ils étaient fâchés de n’avoir plus rien à faire. Je les ai vus -tous les deux perchés sur le bord de leur nid. La femelle regardait dedans avec un air tout ennuyé, et le mâle avait l’air de lui dire ; « C’est bien fâcheux. Madame, de n’avoir » plus qu’à se reposer ; mais c’est comme cela , et il faut en « prendre votre parti ! » Voilà où je trouve que ces bêtes-là n’ont pas le sens commun ; c’est quand on travaille qu’on s’ennuie à mourir, et que l'on a le droit d’être triste et même grognon ; mais quand Je travail est terminé, c’est le moment d’être gai, de crier et de sauter! »

Je suis forcé d’avouer que le jeune auditoire accueillit, sans trop de défaveur, les théories de l’orateur sur le travail.

« Mon pauvre Robert, reprit doucement le papa, j’ai le regret de te dire que tu n’es peut-être pas un excellent connaisseur, et que tu parles du travail comme un aveugle parle des couleurs. »

Cet argument ad hominem fit rire les assistants, et Robert devint tout rouge ; le papa continua ;

« Quand on regarde d’avance le travail comme une corvée insipide, on ne peut pas s’y intéresser ; on le trouve réellement insupportable. Quand on le considère comme un devoir sérieux , comme un apprentissage nécessaire , on se conduit en homme de cœur, on se pique d’honneur,' et l’on s’y applique, coûte que coûte. Or, retenez bien ceci, mes enfants, tout effort sérieux obtient sa récompense; quand on s’applique véritablement à quelque chose, on s’y intéresse bien vite. On est heureux, on est content de soi et des autres, on a le droit d’être gai. Les petits oiseaux ne font point tant de raisonnements philosophiques; ils savent d’instinct que le travail est nécessaire, et ils travaillent à leur manière ; ils y mettent tant d’ardeur, que leur activité présente les empêche de songer à l’avenir et de s’en tourmenter. Voilà pourquoi ils étaient alertes et gais pendant toute la durée de leur travail.

» Quand tu fes as vus se consulter sur le bord de leur nid, ils n’étaient pas tristes, ils étaient préoccupés. La vie est dure pour les petits oiseaux. . . .

» — Oh ! papa , est-ce possible ? dit la sœur aînée en joignant les mains. Est-ce vraiment possible? Toutes les romances que j’ai entendu chanter déclarent qu’il n’y a rien de plus heureux que les petits oiseaux, parce qu’ils ont des ailes, et qu’ils vivent sans rien faire !

)» — Cela prouve, dit le papa, que les romances ne sont pas des autorités bien respectables en matière d’histoire

naturelle, ou même en quelque autre matière que ce soit. Donc, la vie est dure pour les petits oiseaux, et si parfois ils vivent dans l’abondance, il y a pour eux de mauvais jours, où ils sont en grand danger de mourir de raisère.

» S’ils ont parfois tant de peine à vivre, quand ils n’ont >à s’occuper que d’eux seuls, juge un peu de leur angoisse à l’idée que leurs chers petits seront sans doute exposés aux mêmes souffrances et aux mêmes dangers. Sont-ils sûrs d’avance, même avec l’idée de se sacrifier et de donner leur vie, s’il le faut, d’amener à bien leur pauvre petite couvée? C’est déjà beaucoup d’avoir à craindre pour soi-même; mais c’est une angoisse insupportable d’avoir à craindre pour les siens. Yoilà à quoi pensait la petite mère, sur le bord du nid encore vide ! »

Les enfants tournèrent leurs regards vers leur mère , qui avait failli mourir de fatigue et d’angoisse quand la pauvre petite Nelly avait eu sa fièvre typhoïde. La petite Nelly lui passa ses deux bras autour du cou et se mit à l’embrasser « à grandes embrassées », suivant sa propre expression.

Une petite fille qui embrasse sa maman « à grandes embrassées » pendant que ses frères et sœurs la regardent , ce n’est pas un spectacle bien extraordinaire; mais s’il n’est pas extraordinaire , il faut croire qu’il a quelque chose de particulièrement réjouissant pour les regards d’un papa. Car le papa souriait, avec une toute petite larme presque invisible au coin de l’œil droit, et un léger tremblement des lèvres.

En ce moment , la porte de la salle à manger s’ouvrit pour livrer passage à la cuisinière, qui apportait un plat fumant. Le grand chat roux tacheté de blanc s’insinua humblement par la porte entre-bâillée, en se faisant tout petit derrière la cuisinière; ensuite il fila, en rasant le mur, dans la direction de la porte-fenêtre. A la vue de trois moineaux qui se disputaient des miettes de pain sur le sable, au soleil, ses yeux s’ouvrirent tout grands et se mirent à briller comme des escarbducles. Il eut même l’imprudence de faire entendre une sorte de petit cri.

Le papa se leva vivement , lui coupa le chemin , et le chassa à grands coups de serviette, en criant ; « Au chat ! » La bête rusée s’enfuit avec un empressement hypocrite jusqu à la porte; là elle fit volte-face et se cacha derrière le battant de la porte. Mais si elle croyait être bien cachée derrière son battant, elle était dans une profonde erreur; car on apercevait dans l’ombre une de ses oreilles, qui était toute droite, et un de ses yeux, qui était terriblement éveillé.

«Jamais de chats par ici, Catherine! jamais, ma bonne fille ; ils ont le grenier pour faire leurs culbutes et le potager pour prendre l’air. Jamais de chats du côté du verger ! » Après un discours aussi véhément, le papa se rassit et reprit haleine. Ensuite, s’adressant à la petite Nelly :

« C’est la pauvre maman qni serait inquiète pour sa petite Nelly, et pour ses autres enfants, si elle savait qu’il y a tout autour de la maison des lions, des ours, des panthères, des boas et des oiseaux aussi gros que le roc des '•ontes de fées.

» - Oui, mais il n’y en a pas ! répondit Nelly avec beau-

coup d’assurance.

» C est vrai, il n’y en a pas pour venir manger les enfants; mais il y a l’équivalent de tout cela pour venir manger les pauvres petits oiseaux. Encore un grand sujet d inquiétude pour la petite mère qui regardait dans le nid : elle pensait aux chats, aux pies, aux couleuvres, aux buses, aux bondrées , aux éperviers, aux milans. Toutes

ces bêtes, monstrueusement grosses en comparaison d’elle, peuvent dévorer sa couvée, ou la dévorer elle-même quand ses petits auront encore besoin de ses soins.

» — Oui, mais, reprit Nelly, qui suivait son idée comme tous les enfants, s’il y avait des grandes bêles comme ça autour de la maison, papa les tuerait avec son fusil !

» — Ou il essayerait de les tuer, reprit le papa en souriant. Il rassurerait la maman et les enfants; c’est ce que faisait le mâle quand Robert l’a vu adresser des remontrances à la femelle. Il lui promettait de veiller sur elle, sur ses œufs, sur ses petits quand ils seraient éclos, de les défendre à outrance contre des ennemis dix fois plus gros que lui. Remarquez, mes enfants, que ces petits êtres se font tuer et dévorer plutôt que d’abandonner leur famille. Comprends-tu maintenant, mon pauvre Robert, pourquoi ils avaient l’air triste en regardant le berceau où seront bientôt leurs pauvres petits enfants, menacés de tant de dangers avant même d’être nés !

« — Mais c’est affreux, une vie pareille ! » s’écria la sœur aînée, qui était une toute jeune personne très-sentimentale. Il y avait en ce moment dans son cœur une pitié sincère pour les pauvres oiseaux, et une certaine rancune contre les romances, qui l’avaient nourrie d’illusions sur leur sort.

» — N’exagérons rien, reprit doucement le papa. La Providence, qui veille sur toutes ses créatures , n’a pas voulu faire de l’oiseau un malheureux paria. Tous les dangers que j ai signalés existent, mais l’oiseau a mille moyens de les éviter. Quelques-uns succombent, le reste se tire d’affaire. D’ailleurs, on s’habitue à tout, même à vivre au milieu du danger. Aussi, rassure-toi, les oiseaux ne sont pas toujours sur le qui-vive, ils ne passent pas leur vie à trembler , ils ont bien autre chose à faire ; d’ailleurs ils sont légers, oublieux, et recouvrent bien vite leur gaieté. Au moment d’avoir une jeune famille, ils sont plus graves, surtout si c’est pour la première fois. Je suis sûr que nos deux voisins viennent de construire leur premier berceau, voilà ce qui explique leur préoccupation. Peut-être aussi, ajouta-t-il en se tournant vers le joufBu numéro 2, ont-ils deviné que Léon a les instincts sanguinaires d’un chasseur.

” cela, riposta Léon, quejeles

trouve bêtes d être venus s’établir si prés d’une maison. De la fenêtre, avec une bonne sarbacane... »

Il ajusta à sa bouche une sarbacane imaginaire, souffla vivement, et reprit :

« Leur affaire est faite ! Tu as beau rire , Robert ; Paul Varin, du lycée Fontanes, m’a raconté qu’il en avait tué une douzaine en un jour avec sa sarbacane , à preuve qu’on les a mis à la broche 1 »

Ici, Emile, ou familièrement Milot, qui avait les instincts gastronomiques furieusement développés pour son âge, leva le nez, et s’écria, entre deux bouchées de galantine : « Les petits oiseaux à la broche , c’est cela qui doit être bon ! »

Tous les convives se mirent à rire, et le papa lui dit gaiement :

« — Très-bien , mon jeune cannibale ; je vais d’abord répondre à ton frère Léon, je te dirai deux mots ensuite.

» Écoute, Léon, l’emplacement que ces petites bêtes ont choisi ne prouve pas le moins du monde leur stupidité; il témoigne de la confiance qu’ont su leur inspirer les braves gens qui habitaient cette maison avant nous. Je sais que tu as bon cœur, mon enfant, et je suis sûr d’avance que tu te rendras à mes raisons. Tu avais peut-être songé à donner la chasse à nos petits voisins ; écoute-moi seule-

ment, et tu renonceras volontiers au passe-temps dont tu te faisais fête.

VU

» Ces petites bêtes sont absolument inoffensives ; il y aurait donc de la cruauté à les tuer ou simplement à les troubler. Ce serait, en outre , fort mal répondre à leur confiance, qui a quelque chose de touchant. C’est pour fuir un grand nombre de leurs ennemis qu’elles s’enhardissent jusqu’à s’approcher de l’homme et à lui demander asile et protection. Elles devinent vaguement que la civilisation est quelque chose de supérieur à la sauvagerie, et elles cherchent à jouir de ses bienfaits. C’est un véritable hommage, auquel il serait presque honteux de répondre par des actes de mauvais vouloir et de violence.

» D’ailleurs, réfléchis bien, la vie est une chose sacrée, car elle vient de Dieu; c’est donc une faute grave de l’ôter sans nécessité à une créature du bon Dieu , si petite qu’elle soit.

» Or , non-seulement nos deux petits voisins ne sont pas nuisibles, mais ils nous rendent tous les jours les plu,s grands services. Ils détruisent par millions les vers, les larves, et certains insectes imperceptibles, qui senties ennemis les plus cruels de nos fruits et de nos moissons.

» Si leur espèce disparaissait tout à coup d’un pays. Dieu seul sait quels affreux désordres il en pourrait résulter. Les insectes qu’ils dévorent se multiplieraient à l’infini, et comme, par leur petitesse même, ils échappent à nos regards et à nos recherches, nos moissons leur seraient abandonnées sans défense, et nous risquerions de mourir de faim.

» Je n’exagère rien. Il y a des pays où il a fallu rapporter à grands frais certaines espèces d’oiseaux que l’on s’était acharné à détruire. Mon jeune cannibale me dira qu’il n’a point la prétention de dévorer toute une espèce, et qu’il se contentera de quelques individus par ci par là; et moi je lui répondrai : « Contentez-vous, Monsieur,

» d’une nourriture honnête et convenable, et ne vous lan- » cez point dans le raffinement; d’abord, vous vous feriez )) la réputation d’un gourmand, ce qui est une fort vilaine « réputation; et, par-dessus le marché, votre nourriture i> coûterait plus cher que vous ne valez et que vous ne « vaudrez peut-être jamais. Vous ouvrez de grands yeux , » et vous vous dites que ces petites bêtes ne coûtent que )' la peine de les tuer. Détrompez-vous; quand vous serez » plus fort en arithmétique, je vous ferai calculer la quan- >' tité d’insectes que chacune d’elles fait disparaître en un »> an ; après quoi vous aurez à multiplier ce nombre par » celui des grains de blé que chacun de ces insectes dévore » en herbe ou gâte après la moisson. Alors vous verrez » ce qu’il en coûte de les tuer.

» — Je comprends, dit le jeune cannibale ; et il ajouta avec un soupir de résignation : — Je mangerai de la galantine et des poulets, voilà tout ! »

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