LE BÉNÉDICITÉ
Cabinet de M. Eugène Ilaniot, — Le Bénédicité, par Lenain. — Dessin d’Édouard Garnier
Avant d’être un tout petit bourgeois d Amsterdam, simple commis aux écritures chez un armateur, M. Peterhiiys avait eu l’honneur de porter la demi-pique dans l’armée hollandaise, en qualité de sergent. Il avait rapporté du régiment l’amour de l’ordre, le culte de la discipline, une time bien trempée, une piété simple et naïve, et l’habitude d’emprunter ses images et ses métaphores au langage des camps.
A peine rentré dans la vie civile, il épousa une blanchisseuse qui n’était ni belle, ni riche, mais qui était bonne et pieuse comme lui.
Pour lui, la vie était un combat; la famille , une escouade ; le père de famille, un capitaine ; la mère, un lieutenant, à qui le commandement passait de droit quand le capitaine venait à tomber sur le champ de bataille. Lorsque les différents membres delà famille, dans l’intervalle des repas, vaquaient à leurs occupations, il disait que ses «hommes» étaient dispersés en tirailleurs.
Quand M""® Peterhuys frappait dans ses mains, au bas du petit escalier aussi luisant qu’un meuble de salon, et criait : « Enfants, à table; le père est rentré! » Il disait : « Voilà qu’on sonne le ralliement 1 »
Alors les tirailleurs- descendaient sans perdre une minute, premièrement parce qu’ils jouissaient tous d’un excellent appétit, ensuite parce que le père n’aimait pas les traînards.
Lui, il entrait le dernier daiu; la cuisine, où l’on prenait les repas, lorsque chaque tirailleur était déjà à son rang, je veux dire à sa place, tout prêt à subir l’inspection . D’un Tome XLIV. — M.\rs 1876.
coup d’œil rapide, le capitaine remarquait le moindre défaut de tenue, c’est-à-dire qu’il l’aurait remarqué s’il y avait eu lieu. Mais il n’y avait pas lieu, parce que les enfants savaient qu’ils allaient paraître devant leurs parents : c’était déjà une excellente raison. Il y en avait une meilleure encore : le repas commençait toujours par la prière du Bénédicité.
Après l’inspection de la tenue venait l’inspection des physionomies. Le capitaine y lisait comme dans un livre quelle conduite chacun avait tenue devant l’ennemi.
L’ennemi, c’était le mal , le mal sous toutes ses formes, et Dieu sait si elles sont nombreuses et variées ; Dieu sait si l’ennemi est habile à nous circonvenir, à nous dresser des embuscades, à pénétrer jusque dans la place, comme un vil espion, et à flatter honteusement nos moindres faiblesses.
Les pauvres petits tirailleurs, dans la lutte incessante que soutient, de la naissance à la mort, tout homme venant en ce monde , n’avaient pas toujours le dessus , et alors, il fallait les voir se troubler et baisser la tête quand leur regard rencontrait celui du capitaine; et pourtant le capitaine était la bonté même : c’était peut-être justement pour cela qu’ils rougissaient. Quoi qu’il en soit, le capitaine avait là de vaillantes petites troupes, bien équipées et bien armées.
Oh ! les belles et bonnes armes, entre les mains du plus humble et du plus petit d’entre nous, que le respect des parents et l’amour de Dieu. L’un mène à l’autre, puisque les parents sont les représentants de Dieu dans la fa-
mille, ses délégués, ses lieutenants à la tête de l’escouade.
M. Peterhuys, qui n’avait point le cerveau métaphysique et qui parlait un hollandais assez incorrect, eût été fort embarrassé d’expliquer comment et pourquoi il en était ainsi. Mais , en revanche , il faisait une chose dont ne s’avisent pas toujours les grands métaphysiciens et les beaux parleurs, il donnait le bon exemple d’un bout de l’année à l’autre, et ses enfants le respectaient, tout simplement parce qu’il était respectable ; car le respect s’inspire et ne se commande pas : les phrases n’y font rien , il faut payer de sa personne.
C’est lui qui disait \e Bénédicité, avec le respect profond d’un vieil olRcier qui lit à ses hommes un de ces ordres du jour qui émeuvent et transforment les cœurs dans toutes les poitrines. Les simples paroles du Bénédicité, prononcées d’une voix mâle et ferme, et commentées par la vie tout entière de Peterhuys, faisaient naître dans l’âme des enfants la ferme conviction que Dieu est bon de nous avoir octroyé la vie, ce don si précieux, et avec la vie les moyens de la conserver et de reprendre à chaque repas de nouvelles forces pour le noble combat dont la vie éternellê est le prix. Ils sentaient que si l’action de manger nous est commune avec les animaux, l’homme seul peut la relever et la sanctifier par une pensée élevée, par un acte de reconnaissance, par un appel à la bénédiction de Dieu.
Dans beaucoup de maisons, l’heure du repas est la seule qui rassemble tous les membres d’une même famille. Or, Dieu lui-même a dit qu’il serait partout où plusieurs se réuniraient pour prier en son nom. L’idée de Dieu présent purifie les pensées, adoucit les jugements, modère les paroles, resserre les liens de la famille, et, comme aurait pu le dire M. Peterhuys en personne, «fortifie l’esprit de corps. » C’était une table fort gaie que celle des Peterhuys , et cependant le père n’avait que rarement à lever les sourcils pour réprimer un jugement malveillant, une parole légère ou un commencement de querelle.
Quand ce vaillant capitaine tomba un jour pour ne plus se relever, le commandement passa aux mains du lieutenant : c’est ce qui arrive sur tous les champs de bataille. Les soldats, devant l’ennemi, quittent précipitamment la fosse où l’on vient de coucher un chef qu’ils aimaient pour courir aux armes. Ils n’ont pas le temps de pleurer; mais ils font mieux que de pleurer, ils honorent sa mémoire en faisant sous les ordres d’un autre ce qu’il aurait aimé à leur voir faire. Les gens qui ont à gagner leur pain quotidien font comme les soldats : au sortir du cimetière, ils rentrent dans la lutte.
C’est au bivouac, entre deux actions, que les soldats parlent entre eux de celui qui a disparu ; et alors, on sent bien que si sa dépouille a été rendue à la terre, son âme se communique à l’âme de chacun d’eux et l’excite à bien faire.
C’est à l’heure des repas que la famille des Peterhuys pouvait reparler du père qui avait été si vaillant et si doux. A la table de famille, on sent plus vivement l’absence de celui qui a disparu ; sa place était là ; l’on se rappelle ses moindres gestes et ses moindres paroles. Si la place de l’ancien sergent était vide, son souvenir remplissait et fortifiait tous les cœurs. C’est la mère qui prononçait désormais, avec un redoublement de ferveur, les paroles du Bénédicité : « Enfants , je vais dire le Bénédicité en remplacement de votre père. » A l’ombre des saintes paroles, le souvenir du père paraissait encore plus sacré et plus doux. On en vint peu à peu à parler de lui sans pleurer et le sourire sur les lèvres ; car il était parmi ces vivants qui entourent le trône du Père céleste, et un jour viendrait où toute la famille serait réunie de nouveau ; « Qui m’aime me suive ! » avait-il dit bien des fois pendant sa vie ; et
d’étape en étape , sa petite troupe le suivait, même après sa mort.
LES MÉMOIRES D’UN ÉCOLIER EN VACANCES
-Suite. — Voy. p. 85.
17 août.
Tu as rêvé botanique et vieux châteaux toute la nuit.
Le matin , tu t’es enfermé dans la bibliothèque de ton père, tu as cherché parmi les livres de botanique, et tu t’es emparé de trois gros volumes intitulés : « Flore fran- » çoise , ou Description succincte de toutes les plantes qui » croissent naturellement en France, par le C. Laraarck ;
» seconde édition. A Paris, chez H. Agasse, rue des Poi- » tevins, n» 18, l’an S"*® de la République. » Tu en as lu tout le discours préliminaire , et tu en as extrait ce passage ;
« Si nous jetons un coup d’œil sur le jardin immense de la nature, nous serons frappés d’abord de cette multitude de végétaux répandus de toutes parts avec une sorte de prodigalité, et nous verrons toutes les parties du globe plus ou moins fécondes , depuis la cime des plus hautes montagnes jusqu’au fond des fleuves et de l’Océan. Si nous observons ensuite de près et avec plus d’attention, nous verrons partout la variété le disputer à la profusion ; nous verrons, d’une part, des nuances de grandeur, de port, de figure et de couleur multipliées à l’infini; de l’autre , les végétaux les plus disparates placés les uns à côté des autres, souvent même confondant leurs tiges entrelacées. En comparant les grandeurs, nous verrons encore les extrêmes se toucher, et les mousses les plus délicates croître au pied et sur le tronc même de ces arbres qui élèvent avec majesté leur tête dans les airs. Enfin, comme si toutes les saisons existaient à la fois, à côté de quelques feuilles naissantes se présentera souvent une tige ornée de fleurs nouvellement épanouies, tandis qu’un peu plus loin, des graines prêtes à s’échapper de leur enveloppe desséchée nous offriront à la fois et les signes d’un dépérissement prochain, et les gages multipliés de la reproduction qui doit suivre.
» La première impression que cette vue fera sur nous , sera sans doute un sentiment d’admiration pour cette puissance souverainement libre et indépendante qui se joue dans cette immense variété d’êtres, où l’iiniformilé et la symétrie auraient semblé plutôt annoncer la marche gênée et timide d’une cause limitée... »
Ton professeur M. Lizeron ne manquerait pas de dire : — Messieurs , voilà une belle page ; et pourtant , quoi de plus simple! ah! la simplicité. Messieurs, l£k simplicité !...
11 faut bien avouer que le brave homme a raison.
Tu venais de transcrire ce fragment de Lamarck, quand ton père vint te proposer une nouvelle excursion. Il s’en allait, pour un inventaire, à la Bilboquette. Comme tu n’avais jamais vu ce singulier village, dont on parle beaucoup à cause de ses beaux moulins à blé, tu acceptas. Ton père, cette fois, prit son cheval et le modeste cabriolet, et vous voilà tous les trois en route. Vous aviez le soleil dans les yeux, et la chaleur était insupportable. Tu aurais bien voulu que ton père te parlât botanique ; mais la chaleur excessive fut cause qu’ayant remarqué le dessèchement des campagnes que nous traversions , il te parla de l’incurie des paysans à l’endroit des irrigations, qu’il serait facile de généraliser dans notre contrée si riche en eaux courantes ! Ah ! quand saura-t-on tirer parti de l’eau pour l’agriculture et pour la pisciculture !...
Ce sont les paroles presque textuelles de ton père. Elles ont été interrompues par un incident comique.
Finaut vous avait suivis, ou plutôt Finaut avait suivi Rigolette, la petite jument ; car il est bien impossible de voir Rigolette sans ce fidèle Achate. L’affection mutuelle est vraiment développée à. un degré extraordinaire entre ces deux animaux. Si Rigolette est deux minutes seulement sans apercevoir Finaut autour d’elle, elle sait trèsbien le rappeler. Elle a, pour cela, un petit hennissement particulier... Vous alliez donc le petit train, ton père et toi, dans l’antique voiture, et Finaut galopait gaiement autour de Rigolette.
Vous traversie? Trou-de-Bray, un petit hameau composé d’une douzaine de maisons assises tout de travers, on ne sait comment, sur le bord de la route. Au seuil d’une de ces maisons bossues, un bonhomme en bonnet était appuyé à l’un des poteaux de la porte et humait d’un air narquois, en vous regardant, la fumée de sa pipe. Son chat faisait ronron à ses pieds.
— Voilà, dit ton père, un joli tableau de Rembrandt.
Malheureusement, Finaut avait aperçu maître Rodi-
lard... De son côté, le vieux paysan avait très-bien compris les dispositions de Finaut. Sans bouger de place , il saisit prestement un bâton ; le chien s’élance sur le chat , le bonhomme lève le bras , frappe , et tue roide le pauvre Rodilard...
Je vois encore la figure du bonhomme ramassant son chat mort.
— Le tableau de Rembrandt, dit mon père, s’est changé en une pochade de Téniers; et le moment du coup de bâton eût inspiré Callot. N’est-il pas singulier qu’il y ait des malheurs qui font rire? Voilà un trépas de chat auquel jamais de ta vie tu ne pourras penser qu’en riant, et moi aussi.
Vous avez entendu de loin les lamentations du bonhomme, vous avez entendu même les douze voisins et voisines qui , sortis de leurs maisons grimaçantes , faisaient leurs commentaires sur cet événement formidable.
A deux kilomètres de là vous avez trouvé la Chanteleue, qu’il faudrait, dit ton père, écrire Chante-Leups , parce que la Chanteleue est une mare d’où, le soir, on entendait autrefois chanter les leiips (les loups). Vous vous y êtes arrêtés un instant, car le site est très-beau, et, de plus, cette mare est d’une richesse de végétation aquatique inimaginable. Outre les végétaux , dont quelques-uns vraiment très-intéressants , il y avait là des légions innombrables de grenouilles vertes, jaunes, grises, avec des lézards noirs et rouges... Véritable cité de batraciens. Le vacarme, le soir, quand le temps est calme, s’entend de quatre kilomètres. Eh bien , si le crapaud mêle à ce concert sa petite note argentine, on finit, à distance, par y prendre plaisir.
Tu aurais bien voulu, monsieur le flâneur, passer une heure ou deux aux bords de cette grenouillère ; malheureusement, ton père était pressé d’arriver à la Bilboquette. Mais tu es parti de là avec le secret désir d’y revenir seul un de ces jours. Après tout, pourquoi pas? Cette Chanteleue a son charme, pourquoi donc n’y reviendrais-tu pas?
Nous arrivâmes vers onze heures à la Bilboquette , et, malgré le nom amusant de ce gros bourg, tu t’es ennuyé passablement pendant que ton père était à son inventaire ; car tu n as osé aller seul visiter les moulins. Tu espérais les visiter avec ton père , quand il aurait fini ses affaires; mais l’inventaire a duré jusqu’à neuf heures du soir, et vous avez dû revenir à la nuit.
Si tu n’as pas pu visiter ces célèbres moulins, tu t’en es consolé par le spectacle d’une belle nuit d’août. Tu en as été, à plusieurs reprises, vivement impressionné, surtout en suivant pendant environ trois kilomètres la charmante vallée de l’Amblette. Vers minuit, un peu avant
votre retour,. des étoiles filantes, à diverses reprises, ont traversé le ciel. Tu t’es couché ému de ces mystérieuses grandeurs, et plein d’adoration.
18 août.
Ce matin, tu es entré tout joyeux dans la chambre de ta mère que tu savais mieux portante , et qui se rétablît, en effet, visiblement. Tu lui as raconté, avec d’insensés éclats de rire , l’histoire de ce malheureux chat si drôlement tué hier au Trou-de-Bray.
Ton père n’est pas sorti aujourd’hui; il a travaillé dans son cabinet , et toi , tu as fait de l’anglais et un peu de géométrie. Vers la fin du jour, pourtant, tu es allé te promener seul au bord de l’Amblette , et tu t’es beaucoup amusé à voir sauter les. truites. Le temps était à l’orage. Voici, en effet, qu’il éclaire et qu’il tonne.
19 août.
Anglais et géométrie. Pas sorti; Lu beaucoup.
21 août.
Tu n’as rien écrit depuis deux jours dans ce journal ; ne le regrette pas trop, car tu as travaillé, tu as beaucoup lu, et lu un livre très-instructif : les Eloges des académiciens, par Fontenelle. Tu as pris, dans ce livre, beaucoup de notes, et tu as bien fait.
22 août.
Décidément , je renonce à me tutoyer, parce que cela m’ennuie et me gêne. D’ailleurs, quel inconvénient y a-t-il à ce changement? Dans ces pages écrites pour moi seul, s’il me plaisait de m’appeler monseigneur ou mon prince, qu’est-ce qu’il en serait?
J’ai continué de travailler et de lire Fontenelle ; entre autres notes, j’y ai recueilli ces sages aphorismes qui m’ont paru caractériser on ne peut mieux le philosophe de Normandie :
« Il faut oser en tout genre, mais la difficulté est d’oser avec sagesse. » {Eloge de M. de Chazelles.)
» Il y a dans certaines mines très-profondes des malheureux qui y sont nés , et qui y mourront sans jamais avoir vu le soleil. Telle est à peu près la condition de ceux qui ignorent la nature, l’ordre, le cours de ces grands globes qui roulent sur leurs têtes , à qui les plus grandes beautés du ciel sont inconnues , et qui n’ont point assez de lumières pour jouir de l’univers. Ce sont les travaux des astronomes qui nous donnent des yeux et nous dévoilent la prodigieuse magnificence de ce monde , presque uniquement habité par des aveugles. » {Éloge de M. Cassini.)
La suite à une prochaine livraison.