‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 439 sur 712 · PAYSAGE MIOCÈNE DES ENVIRONS DE LAUSANNE · texte numérisé non relu

PAYSAGE MIOCÈNE DES ENVIRONS DE LAUSANNE

Un Paysage de l’époque miocène, d’après M. Heer. — Dessin de Freeman.

^ Quel est le voyageur en Suisse qui n’ait admiré la belle végétation des environs de Lausanne et en particulier celle du Signal ou de la forêt de Sauvabelin ? Son admiration augmenterait encore s il savait que cette végétation, analogue à celle des régions septentrionales de l’Europe , a été précédée, dans les temps géologiques, d’une flore <iont la physionomie était celle de la végétation qui carac- Tomk XLIV. — Avrii, l8Tfi.

térise actuellement les régions tropicales. A l’époque miocène , c’est-à-dire à l’époque tertiaire moyenne , la même pendant laquelle les couches du bassin parisien se sont déposées , un lac s’étendait de Vevey jusqu’à la petite rivière de Paudéze , près de Lausanne. Les feuilles des arbres du voisinage tombées dans ce lac et les plantes aquatiques qui poussaient dans ses eaux ont été recou-

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vertes par les couches de limon déposées successivement sur ses bords. Le lac a disparu , les couches se sont consolidées, elles ont été cachées sous les débris charriés par les anciens glaciers qui s’étendaient des Alpes au Jura. Mises à nu postérieurement par les érosions de la Paudéze , ces couches ont révélé à l’œil invegtigateur de M. Gaudin cent quarante^ trois espèces de végétaux fossiles. M. Heer, le eélébre paléontologiste suisse, réunissant dans un luême cadre renietnble des végétaux qui vivaient autour de ce bassin, a pu composer un tableau qui représente la végétation des environs de Lausanne à l’époque miocène. L’artiste, dans la gravure ci-contre, a donné à l’ensemMe une disposition trop symétrique; on dirait un décor de théâtre. Mais les formes végétales sont exactes, et il n’est personne qui ne se figure avoir sous les yeux un paysage de la Guyane ou du Brésil, L’impression est vraie ; en effet, tout nous prouve qu’à l’époque miocène , le climat de toutes les contrées du globe était plus chaud qu’il ne l'est actuellement. De grandes forêts, semblables à celles de la Californie , couvraient le Groenland et le Spitzberg , et nos latitudes moyennes jouis’ salent du climat qui régne actuellement sous l’équateur. Peu à peu le globe terrestre, incandescent dansrerlglne, s’est refroidi, l’époque glaciaire est survenue, Presque tous les végétaux ont péri , pour être remplacés par ceux qui nous entourent actuellement. Mais la terre a conservé leurs parties solides ou les empreintes qu’elles ont laissées dam les couches qui les contenaient, et le géologue peut lire dans ces couches comme dans un herbier, et reconstruire les végétaux auxquels ces feuilles , ces troncs, ces fruits, ont appartenu. Notre gravure offre uu exemple de ces restaurations végétales, comparables à celles d'un architecte qui , d'après les ruines d’un édifice antique , le restaure, et nous le montre tel qu’il devait être dans son intégrité.

Étudions d'abord la partie moyenne du tableau, en procédant de bas en haut. La plante aux grandes feuilles en éventail qui Oit au bas du paysage est un Sabal, le Sahal ma^ pr. Les sabals existent encore dans la végétation actuelle : ce sont des palmiers à tige peu élevée , mais aux larges feuilles en éventail, qui vivent en Amérique, mais ne dépassent pas les provinces méridionales des États-Unis, Nos serres en renferment de magnifiques espèces, mais une d’entre elles, la plus petite de toutes, le Babal Adansani, vit et fructifie en pleine terre dans les jardins du raidi de la France. Un arbuste aux feuilles grêles dépasse à droite une feuille du sabal, c’est un acacia di^]}e]é parschlugiam, d’une localité de Bohême ofi U a été également observé, Sa physionomie rappelle celle des acacias d’Égypte. M. de Saporta en a décrit dix espèces provenant des gypses d’Aix en Provence. Le roseau qui surmonte le sabal, à gauche, est le Phragmite» mnigernh, de la localité d’Œningen, sur les bords du lac de Constance , où on l'a également rencontré à l’état fossile, Au-dessus, sur une petite presqu’île , croît le Cyperus vetustus , plante aquatique trèssemblable aux espèces du même genre qui bahitent nos marais. Quel est l’habitué des étangs de Yille-d’Avray qui ne reconnaîtra un nénuphar dans la plante aquatique dont les feuilles arrondies flottent à la surface de l’eau? c’est le Nymphæa Charpentieri, du nom de l’illustre géologue Charpentier, qui le premier a constaté que les anciens glaciers de la Suisse s’étendaient autrefois des Alpes au Jura. Au-dessus de cette plante s’élève un groupe de végétaux arborescents appartenant tous à la division des monocotylédones , et habitant exclusivement les pays chauds. Le plus grand de tous , au milieu du groupe , est le Flabellaria ruminiana : c’est un palmier voisin des sabals , mais dont aucun congénère n’existe plus dans la

flore actuelle; cette forme a disparu; ses larges feuilles avaient plus d’un mètre de diamètre. A droite sont les longues feuilles pennées d’un palmier fort voisin, mais différent néanmoins, des dattiers actuels, et au-dessous, un autre dattier, le Pliœnicites spedabilis, dont les feuilles mesuraient trois métrés de longueur; il a été trouvé en abondance sur lisbords de l' Ariége, près de T oulouse . A gauche , en face de ce dattier, le groupe est complété par les longues feuilles, déchirées par lê vent comme celles des bananiers, d’un palmier, Je Mmkarm fomom, genre qui n’est plus représenté dans la flore actuelle que par le Manicaria saeQÎfQra, qui croît dans les forêts inondées, à proximité de la mer, de l’Amérique tropicale.

Quittons ee groupe pour examiner les végétaux placés dans le lointain. L’arbre arrondi et isolé qui s’élève sur un promontoire, à droite, est un noyer, le Jugkns acumimta. On connaît au ra^oins vingt eipèoes fossiles de noyer, reconnaissables à leurs feuilles et à leurs noix, qui se sont parfaitement conservées; elles se rapprochent des formes américaines, et il en est qu'on ne saurait en distinguer; elles ont, par çoniéquent, traversé les dernières époques géologiques et ont persisté dans l'Amérique du Nord : tel est, en particulier, le noyer à feuilles cendrées que l’on cultive dans nos jardins. Les arbres à forme pyramidale qui occupent le dernier plan sont des pins (Pinus palæoslrobus) , fort voisini de notre pin du lord Wey mou tb {Pinw straàMa), fort répandu dans les jardins des environs de Paris, et dont en admire de magnifiques exemplaires dans le pare du château d'Éeouen. Sous ces pins sont deux rhinocéros , animaux communs dans les marais de l'époque miocène de toute l’Europe , un crocodile, et trois tapirs (♦). Ces trois genres d’animaux ont leurs analogues vivants dans les contrées chaudes de l’ancien et du nouveau continent.

Étudions maintenant les groupes de végétaux situés sur les eêtés de la gravure, En bas et à droite, on distingue d’abord une fongère grimpante du genre lygodhm, dont une espèce, le tygodiurn circimaUm , existe encore vivante dans les Philippines et les îles de la Sonde. Derrière est un buisson qui semble être une espèce de Myrica, peut-être le Myrica lævigak; mais, l'artiste n'ayant pas copié scrupuleusement la planche donnée par M. Heer dans son ouvrage sur ia Suisse paléontologique , il est impossible de rien affirmer à ee sujet. L'arbre qui s’élève au-dessus ne devrait pas faire pendant d’une manière aussi symétrique à celui de gauohe; c’est un érable, l'A eg}' trilabatum , très-commun à cette époque en Europe. A gauohe, au-dessus du sabal, on reconnaît un laurier, le laurm primigenia, A cette époque, il n’y avait pas moins de quarante espèces de lauriers répandues à la surface de l’Europe. De toutes ees espèces, une seule a survécu à l’époque glaciaire dans le midi de l’Europe : c’est le laurier d’Apollon {haurns nobiUs) , arbre qui trahit son origine par sa délicatesse; car, dans le midi de ia France, il périt jusqu’aux raelnes dans les hivers rigoureux, tels que ceux de 1854 et 1870. A Paris, il ne résiste pas en plein air, mais il s’accommode des hivers doux et brumeux de la Bretagne. Une espèce actuelle diffère à peine de ce laurier fossile ; c’est le Phæbe barbusana décrit par Barker- Webb, et qui forme des forêts aux îles Canaries. Dans ces îles, l’arbre miocène a persisté ; il a péri chez nous. Mais une autre espèce fossile, le Laurus assitnilis des travertins de Sézanne, est le prédécesseur immédiat de notre laurier d’Apollon, dont il ne diffère, suivant M. de Saporta, que par ses feuilles généralement plus étroites. Au-dessus de ce laurier est un cannellier, le Cinnamomum

(I) Voy. t. Il, 183i, p. 215; ~t. XVI, 1848, p. 234.

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hinceolatum, qui est te type du camphrier acliiél [Cinndmomum camphora). Le camphrier était très-répandu en Europe à l’époque miocène, depuis la Grèce jusqüé sur lés bords du Rhin. Actuellerriént, il \'it au Japon , dans les parties chaudes dè l’Asie et de l’Afrique, et passe l’iiiver dans les jardins, de Toulon jusqu’à Gènes.

De l’étude al)régée que nous venons de faire sur la flore miocène des environs de Lausanne se dégagent deux grands faits : l’un géologique, le second botanique. Le premier , c’est que les climats qui ont précédé ceux qui régnent actuellement sur la ferre en étaient fort différents. A un climat comparable à celui des tropiques a succédé un climat plus froid que le nôtre, celui de l’époque glaciaire. Nous vivons dans une période de réchauffement, quoique la température soit bien inférieure à ce qu’elle était à l’époque miocène; Un grand nombre d’espèces n’ont pu résister à ces variations; elles foht défaut à la flore européenne actuelle ; ce sont, en particulier, les palmiers, les cannelliers et les lauriers. Toutefois, quelqués espèces ont survécu , et se présentent à nous avec dés modifications très-légères; tels soht le noyer à léuilles cendrées, le pin du lord Weymouth , le laurier d’Apollon et celui des Canaries, arbres fossiles encore vivants. A ceux qui se trouvent aux environs de Lausanne on pourrait en ajoutée bien d'autres, et plusieurs savants contemporains ont été conduits à dire : La flore actuelle est la continuation des flores tertiaires qui l’ont précédée. La végétation forme une série continue depuis l’apparition des pretnières algues dans les mers des terrains les plus anciens du globe jusqu’à nos jours. Toutes les plantes qui nous entourent ne sont pas des formes nouvelles, sans liaison avec celles qui les ont précédées ; ce sont des descendants d’ancêtres dont la plupart ont péri, mais dont quelques-uns se sont maintenus. Ges savants croient pouvoir affirmer une grande évolution toujours agissante; toujours féconde, mais dont les effets, œuvre d’une longue série de siècles, échappent aux regards de l’homme ; car sa science date d’hier, et il ne passe que quelques instants sur la terre. Plus heureux que nous, nos descendants, profitant des travaux de leurs prédécesseurs, constateront, disent-ils ; dans quelques siècles, les changements qui se seront opérés dans le climat et la végétation du globe: Quand ils disent quelques siècles, ils parlent encore d'un espace de temps équivalent à quelques secondes du cadran géologique ; car c’est par milliers qu’on peut compter les siècles qui se sont écoulés depuis l’origine des terrains que nous appelons récents, par opposition à ceux dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

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