LE PRÉSIDENT JEANNIN
Fin. — Voy. p. 81.
Après l’assassinat du duc de Guise à Dlois, le duc de .Mayenne se trouva le seul représentant de la maison de Lorraine et le chef naturel de la Ligue. Henri III écrivit de sa main à Jeannin pour lui demander « de donner con- <> seil au dit sieur duc de se contenir en devoir, et de re- » cevoir les offres qu’il lui faisoit pour satisfaction de la « mort de ses frères. »
Mayenne, qui au premier moment se crut perdu , était d’abord disposé à accepter ces offres; mais lorsqu’il vit le
nombre et l’àrdéur de sès partisans, il reprit courage, se rendit à Pâlis ël se mit à la tête de la Ligue, avec le titre bizarre et ambitieux de liéütéiidnt génëi'dl dë l’Elat royal ét couronne de France.
Jeannin le suivit cette fois, entraînant à la Ligue l’adhésion du Parletrieiit 'de Boiirgoglie. Mais nous verrons qu’au lïlilieu des discordes civiles, l’esprit de parti ne l’égara jamais au point de lili faire oublier les devoirs dü patriotisme.
La Ligue l’envoya auprès de Philippe II pOur lui demander son appui en faveur des catholiques français. En se rendant en Espagne , il passa par Marseille ; que ses magistrats étaient sür le point de livrer au duc de Savoie, allié de la Ligue, dont les troupes occupaient la Provence. Jeârtiiin blâma avec énergie une telle conduite, fit comprendre aux Marseillais que la pensée du duc de Mayenne était de s’appuyer sUr l’étranger contre un ennemi commun, mais qu’elle ne pouvait être de se donner à lui et de démembrer la France. L’intervention de Jeartnin eut un plein succès, et conserva à la France la ville de Marseille , que convoitaient alors le duc de Savoie et le roi d’Espagne.
En Espagne , son patriotisme n’eut pas moins à souffrir des prétentions hautaines de Philippe H , demandant que sa fille fût reconnue « reine propriétaire de France. »
« Que n’avez-vous vu, écrivait -il au duc de Mayenne, » comment il se fit apporter devant moi la carte du » royaume de France ; comme il y dressoit les plans de » son ambition , disant : Mes provinces , mes Estais, mes
» subjects, ma bonne ville! A ce compte, tout est
» déjà pour lui, et le Secours qu’il nous donne si libérâle- » ment sera pour l’agrandir. » Jeannin se retrancha derrière la loi salique, et revint sans avoir obtenu du roi d’Espagii.j un concours sérieux.
Dans la Ligue, Jeannin était avec Yilleroi pour le parti de la modération , et , après l’abjuration de Henri IV , il conseillait aü duc de Mayenne de faire la paix avec le roi. Mais, malgré ses dispositions pacifiques, il restait fidèle à la cause du duc, alors même qu’elle devenait désespérée. il était à Laoii lorsque Henri IV assiégeait cette place après la prise dé Paris. Jeannin s’y défendit avec énergie. Qn dit que le roi lui cria du bas des remparts que s’il entrait à Laon, il le ferait pendre, et que le président lui répondit : « Vous n'y entrerez pas que je ne sois » mort, et après, je ne me soucie guère de ce que vous » ferez. »
La ville se rendit cependant , ét , après la bataille de Fontaine-Française, Jeannin traita la soumission définitive du duc de Mayenne et de ses partisans. Henri IV put apprécier dans cette circonstance les qualités de son esprit et l’élévation de son caractère, et il se l’attacha. Comme Jeannin s’étonnait de ce que le roi montrât tant de bienveillance pour un vieux ligueur comme lui : « Monsieur le président, lui dit Henri IV, j’ai toujours couru après les honnêtes gens, et je m’en suis bien trouvé ! » Et il ajotila : « Celuy qui a été fidèle à un duc ne peut manquer do l’être à un roy. «
Sully ne vit pas sans quelque jalousie cette amitié du roi pour Jeannin , et se montra généralement assez malveillant pour le président, disant «qu’il avoit conservé » quelque semence espagnolique et ligueuse. »
La période la plus brillante et la plus glorieuse de la vie de Jeannin est celle de son ambassade en Hollande. Depuis prés de quarante ans les Pays-Bas luttaient avec héroïsme contre l’Espagne pour reconquérir leur indépendance. La France avait un grand intérêt à ne pas intervenir par les armes, et à voir cependant l’indépendance de là Hollande assurée par son influence àû déteirnent de
l’influence espagnole. Pour atteindre ce résultat, Jeannin conduisit avec une rare habileté une longue suite de négociations délicates et embrouillées.
Jamais ambassadeur ne fut mieux choisi; ces fiers bourgeois flamands aimaient à traiter de leurs affaires avec un bourgeois comme eux , sans titres nobiliaires comme sans morgue, fils de ses œuvres, qui savait se gagner les cœurs par sa libéralité, par sa franchise d’honnête homme et sa rondeur bourguignonne. Il devint bientôt très-populaire ; les Hollandais aimaient à voir « ce front eslevé et , » cette grosse teste qui avoient je ne scay quoy de ro- « main qui respiroit la liberté. » Son portrait se trouvait dans toutes les maisons. Pendant son séjour en Hollande il se lia avec Barneveldt, Juste Lipse, Grotius et d’autres illustres personnages. Il y connut aussi Plancius, « grand géographe et bon mathématicien » , avec lequel il aimait à s’entretenir. Plancius était convaincu qu’il devait exister un passage au pôle Nord, et, d’après ses calculs, la température devait s’adoucir à mesure que l’on approchait du pôle. Le président parla plus tard de cette idée à Henri IV, qui en fut frappé et fit équiper un bâtiment pour aller à la découverte de ce détroit inconnu. Ce fut Jeannin qui fut chargé de donner secrètement les instructions nécessaires au capitaine du navire.
Notre ambassadeur rencontra en Hollande un Français célèbre, le second Scaliger (‘), et il essaya de faire rétablir en sa faveur une pension qu’il avait eue autrefois. L’Estoile raconte que Jeannin lui offrit un jour une bourse renfermant mille écus d’or que Scaliger refusa par délicatesse.
Les négociations entre la Hollande et l’Espagne durèrent plus de deux ans et furent plusieurs fois sur le point d’être rompues; elles aboutirent d’abord à une trêve de douze ans, puis à une paix définitive.
Ces succès de notre diplomatie eurent un grand retentisment en France et en Europe, et jetèrent beaucoup d’éclat sur le nom de Jeannin. Lorsque, revenant de Hollande, il vint rejoindre Henri IV à Fontainebleau, celui-ci dit à la reine : « Voyez -vous ce bon homme? c’est un des plus » hommes de bien de mon royaume , le plus affectionné à » mon service et le plus capable de servir l’Etat. »
Une autre fois , il rendait au désintéressement du président un grand éloge, en disant : « J’ai doré bien des 1) gens pour cacher leur malice, mais j’ai toujours dict du » îjien du président Jeannin, sans jamais luy en faire. » Henri IV lui demanda, à titre de service, d’écrire l’histoire de son règne , l’assurant « qu’il entendoit laisser la )) vérité en sa franchise , et à l’auteur la liberté entière » de l’écrire sans fard ni artifice, et sans lui attribuer à » lui ce qui était dû à la seule providence de Dieu, ou à la » vertu d’autrui. » La préface de cette Histoire a été écrite plusieurs années après la mort du roi, et comme un pieux souvenir envers sa mémoire.
Par une étrange vicissitude, celui-là même que Henri IV destinait à être son historiographe fut chargé de procéder au premier interrogatoire de son assassin.
Marie de Médicis lui continua, pendant sa régence, la confiance que le roi lui avait accordée. Mettant 1 intérêt public au-dessus de ses rivalités personnelles, il employa son influence pour faire rappeler aux affaires le duc de Sully , dont il savait reconnaître les services éminents. Après la retraite définitive de ce grand ministre, Jeannin lui succéda à l’administration des finances ; mais ce n est pas comme financier qu’il mérite d’appeler l’attention ; son nom vivra dans l’histoire comme celui d un diplomate habile, d’un homme d’État dévoué, qui , pendant plusieurs règnes , a exercé une influence considérable dans les af- (') Voy., sur les Scaliger, t. VI, 1838, p. 45; — t. XII, 1844, p. 279.
faires de son pays. On considère ses négociations comme un des monuments les plus remarquables de l’histoire diplomatique des temps modernes. Elles ont été imprimées pour la première fois en 1656, et l’ont été plusieurs fois depuis; la meilleure édition est celle de Petitot, dans la collection des Mémoires pour servir à l’histoire de France.
Au point de vue littéraire , ses œuvres ont peu de valeur ; sa phrase longue, entortillée et pesante, fatigue souvent, bien que cette langue du seizième siècle, pleine de jeunesse et de sève, nous charme encore par un accent de bonhomie qui lui est propre.
‘‘Il aimait les gens de lettres, et se montra plus favorable que beaucoup de ses contemporains à la liberté d’écrire.
« H étoit accoutumé , dit Saumaise , de faire préparer » tous les ans un dîner magnifique où tous les gens de » lettres qui avoient pension du roi étoient invités. Après « une conversation pleine de civilités , il les exhortoit de » continuer dans le service du roi et du public , et leur )) faisoit payer leurs pensions comptant ; les priant de ne » luy rendre aucune visite, sachant que le temps étoit pré- » cieux aux personnes de leur profession, et qu’il se tien- « droit plus leur obligé, les sachant dans leur cabinet, que » s’il les voyoit tous les jours à sa porte. »
Le président avait sans doute connu Charron (•) pendant son séjour à l’Université de Bourges ; lorsque ce disciple de Montaigne fit paraître son livre De la sagesse, il fut très-vivement attaqué. Jeannin prit le livre sous sa protection, et, après l’avoir examiné, dit haut et clair « que » ces livres n’étoient pour le commun et bas étage du » monde , qu’il n’appartenoit qu’aux plus forts e1 relevés » esprits d’en faire jugement, et qu’ils étoient véritable- » ment livres d’État. » Grâce à son intervention, la seconde édition put paraître après la mort de Charron, mais cependant avec des corrections.
Jeannin eut un fils et une fille. Son fils, le baron de Montjeu, fut tué en duel, et l’on raconte que le jour même de ce tragique événement, Jeannin, surmontant sa douleur avec une 'énergie stoïque, siégea comme d’habitude au conseil.
Sa fille épousa M. Castille, homme de luxe et de L’asté qui tenait alors le magasin des Trois Visages dans la rue Saint-Denis, et qui fut depuis duc et ambassadeur. Le président laissa tous ses biens à sa fille , à condition que l’aîné de ses enfants porterait le nom de Jeannin.
H mourut en 1622 , à l’âge do quatre-vingt-deux ans, au moment où il se disposait à se retirer près de sa ville natale, dans sa terre de Montjeu. Le château qu’il avait fait construire en 1610 existe encore : c’est une belle et solide construction , élégante dans ses proportions , mais sans prétentions artistiques et sans sculptures. Sa situation est des plus belles ; il est situé sur une montagne, où l’on voit deux étangs qui ont 1a grâce et la limpidité des lacs suisses, au milieu de magnifiques futaies consacrées autrefois à Jupiter après avoir été un sanctuaire des Druides , et dont les ombrages ont conservé , à travers le temps , quelque chose de gaulois et de mystérieux. De la terrasse l’œil se promène sur de riantes montagnes boisées et quelque peu sauvages ; à l’horizon on aperçoit aujourd’hui les fumées du Creuzot qui se mêlent avec les nuages.
C’était bien la retraite qui devait convenir au président Jeannin, et comme Montjeu est éloigné de la ville et que le chemin pour y aller est fort escarpé , il disait « que ses )> amis sauraient bien venir le chercher là, et qu’il n’avoit » que faire des autres gens. »
Ce ne fut pas la seule construction qu’il fit élever, car,
, tout en conservant une grande simplicité dans ses goûts ■ et ses habitudes , il eut la manie de « bastir et de débas- (') Vov., SOT Charrot), t. XY11I, 1850, p. 295, ■
tir. » C’était un goût de son siècle ; jamais on ne bâtit autant et mieux qu’à cette belle époque de la renaissance où il était né. Jeannin s’accusait lui-même de son penchant pour construire, «dont je ne puis, dit-il, alléguer nulle » excuse, sinon que j’ai suivi mon inclination. »
Et il ajoute , avec une bonhomie naïve qui peint mieux que tout ce que nous pourrions dire l’élévation et la no- Wesse de cet homme antique ; « Ce défaut doit être excu- » sable, attendu qu’en toute autre chose j’ai été fort mo- » deste et du tout exempt de vanité, et que, laissant à ma
» fille moins de bien, je lui laisse plus d’honneur, et des » biens auxquels Dieu mettra sa bénédiction , puisqu’ils » ont été acquis loyalement et sans corruption. »